Le 6 novembre prochain, quelque 130 millions d’Américains se rendront aux urnes. Ils voteront tous le même jour, pour les mêmes candidats, suivant les mêmes règles. Et pourtant, leurs voix n’auront pas toutes la même valeur. Car contrairement à la France, l’élection présidentielle américaine n’est pas une élection nationale. Ce sont 51* élections locales simultanées mais distinctes.
Ne prêtez donc aucune attention aux sondages nationaux, qui donnent alternativement Barack Obama ou Mitt Romney vainqueur. Ils n’ont pas de valeur. Le nom du prochain locataire de la Maison-Blanche sera désigné par quelques dizaines de milliers d’électeurs répartis dans une quinzaine de comtés situés dans une poignée d’États, comme le comté de Hamilton dans l’Ohio. Grand comme le Val-d’Oise et aussi peuplé que la Seine-Saint-Denis, il compte près de 410 000 électeurs et a pour chef-lieu la ville de Cincinnati. C’est là que se jouera notamment la présidentielle. Pourquoi le comté de Hamilton ? Parce que le candidat qui remportera ce comté gagnera l’Ohio. Et celui qui remportera l’Ohio décrochera la Maison-Blanche. Dans deux semaines, les Américains éliront leur Président en choisissant 538 grands électeurs, élus au scrutin uninominal à un tour suivant la règle du « winner takes all ». Ce système prévoit que le candidat qui arrive en tête dans un État rafle la totalité de ses grands électeurs, quel que soit son score : qu’il remporte l’État avec une voix d’avance ou 99 % des suffrages, il empoche le même nombre de grands électeurs. La conséquence de ce système : seuls les États indécis ont une importance électorale. Les autres – qu’ils soient solidement républicains ou démocrates – n’ont aucun intérêt stratégique. Ces États sont d’ailleurs des no man’s land politiques. Sûrs de leur défaite – ou de leur victoire – dans ces États, les candidats ne s’y rendent jamais. Cette année, Barack Obama n’a fait campagne que dans 18 États. Mitt Romney a fait l’impasse sur 27 États ! Au total, ces laissés-pour-compte de la présidentielle représentent près de 85 % de la population américaine ! Ces États – républicains ou démocrates – ne changent d’ailleurs que très rarement de mains. Entre 2000 et 2004 par exemple, seuls trois États ont basculé d’un parti à l’autre : le Nouveau-Mexique, le New Hampshire et l’Iowa. Les 47 autres ont voté pour le même parti que la fois précédente. En 2008, Barack Obama a fait exploser la carte électorale du pays et, pourtant, 41 États ont voté pour le même parti qu’en 2004. Chaque année, moins de 15 % des électeurs décident donc du résultat de l’élection. C’est l’une des raisons pour laquelle les présidentielles sont la plupart du temps si serrées. Depuis l’après-guerre, une élection sur quatre a été gagnée par moins de 1 % des voix d’écart – John Kennedy en 1960, Richard Nixon en 1968 et George W. Bush en 2000. Lors des cinq dernières élections, le vainqueur n’a obtenu la majorité absolue qu’à deux reprises : en 2004, quand George W. Bush a été élu avec 50,8 % des voix. En 2008, Barack Obama a été élu triomphalement avec seulement… 52,9 %. Comme les autres, cette élection présidentielle sera donc très serrée. Quelques milliers de voix dans un État indécis – l’un de ses fameux « Swing States » – peuvent donc faire basculer l’élection. Si John Kerry avait gagné 120 000 voix de plus dans l’Ohio en 2004 – soit 0,02 % des 59 millions de voix qu’il a récoltées – il serait devenu le 44e Président des États-Unis. L’important dans la course à la Maison-Blanche n’est donc pas le nombre de voix obtenu mais où elles ont été récoltées : c’est ce que les experts appellent l’arithmétique électorale. Pour un candidat, l’objectif n’est pas de gagner le plus de voix, mais de remporter le plus d’États – même avec une voix d’avance – pour obtenir plus de 270 grands électeurs (la majorité absolue des 538 grands électeurs). Voilà pourquoi le comté de Hamilton et l’Ohio – et ses 18 grands électeurs – sont si importants. Depuis un demi-siècle, tous les candidats – de droite ou de gauche – qui ont gagné l’Ohio ont remporté la Maison- Blanche. Et surtout, depuis la fin de la guerre de Sécession, aucun candidat républicain n’a réussi à être élu Président sans gagner cet État. Mitt Romney et Barack Obama le savent. Les modèles de projection électorale sont unanimes : il sera quasiment impossible pour Mitt Romney d’obtenir les 270 grands électeurs sans remporter l’Ohio. Voilà pourquoi les deux candidats se sont rendus plus de 70 fois dans cet État. Voilà pourquoi ils ont déjà dépensé plus de 150 millions de dollars en publicité politique pour courtiser les 5 millions d’électeurs. Faites le calcul : c’est près de 30 dollars par voix ! Il n’est d’ailleurs pas impossible que Mitt Romney finisse avec plus de voix que Barack Obama et perde l’élection présidentielle dans l’Ohio. Souvenez-vous d’Al Gore, en 2000. Il avait récolté 550 000 voix de plus que son adversaire mais avait obtenu moins de grands électeurs (266) que George W. Bush (271).
* 50 États + Washington (District de Colombia) 

Guillaume Debré
Article paru dans le numéro 454
du mercredi 24 octobre 2012

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