États-Unis : Une campagne en milliards de dollars

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Les chiffres sont étourdissants : un milliard de dollars ! C’est le montant que Barack Obama va dépenser cette année pour rester quatre ans de plus à la Maison-Blanche. Pour l’en déloger, son rival Mitt Romney va, lui, déverser plus de 900 millions de dollars. En 2012, l’élection présidentielle américaine devrait coûter la somme record de deux milliards et demi de dollars.
Ces chiffres donnent le vertige comparativement au coût d’une campagne française. Ajoutez-y les candidats aux législatives, aux sénatoriales et aux élections locales américaines – qui se tiendront toutes le même jour, le 6 novembre prochain – et la facture électorale s’élèvera cette année à plus de 6 milliards de dollars. L’équivalent de quatre fois le PIB du Burundi !
Par comparaison, l’élection présidentielle française de 2012 a coûté – en tout cas officiellement ! – 74 millions d’euros. C’est 25 fois moins, pour un corps électoral seulement 4 fois plus petit (en 2012, 35 millions de Français ont voté au deuxième tour. En 2008, 130 millions d’Américains se sont rendus aux urnes.)
Six milliards de dollars, c’est aussi 100 fois plus qu’en 1996 quand Bill Clinton avait été réélu. C’est 50 % de plus qu’il y a huit ans, quand George W. Bush avait battu John Kerry.
Le nerf de la guerre
Cette année plus qu’avant l’argent est devenu le nerf de la guerre électorale américaine. Sans dollars, les candidats ne sont rien. Avec, ils peuvent s’assurer une élection. Et ce n’est pas seulement les candidats à la présidentielle. On estime qu’en 2012 un sénateur va devoir lever en moyenne plus de 10 millions de dollars s’il veut être compétitif. Les 435 « congressmen » – l’équivalent des députés – doivent, eux, lever plus de 1,5 million de dollars s’ils veulent avoir une chance d’être élus (par comparaison, les candidats à la députation en France ne peuvent dépasser un plafond de dépenses de 38 000 euros, majoré de 0,15 euro par habitant de leur circonscription). Le mandat des « congressmen » n’étant que de deux ans, vous pouvez faire le calcul : ils doivent récolter plus de 3 000 dollars par jour ouvrable. Pour Russ Carnahan, un « congressman » du Missouri élu depuis sept ans, le constat est sans appel : « On passe maintenant le plus clair de notre temps à essayer de trouver de l’argent. »
La boîte de Pandore
Pourquoi cette inflation soudaine de la vie électorale américaine ? À cause d’une décision de la Cour suprême de 2010. Dans l’arrêt Citizens United v. Federal Election Commission, les 9 neufs sages (ou plutôt les 5 sages républicains – les 4 démocrates ayant voté contre) ont estimé que les personnes morales – comme les individus – ont le droit d’exprimer leurs opinions politiques en donnant de l’argent à une cause politique. Car aux États-Unis, financer une campagne électorale est perçu comme un mode d’expression politique. C’est donc un droit protégé par l’article premier de la Constitution américaine. En appliquant ce principe de manière littérale et absolue, la Cour suprême a ouvert une boîte de Pandore.
Super PACs
Les juges ont permis aux personnes morales – associations, syndicats et entreprises – de soutenir financièrement ce qu’on appelle des Super PACs (« Political action committees »). Les Super PACs sont des organisations politiques – en théorie – indépendantes des candidats et des partis. Il leur est interdit de donner directement de l’argent à un candidat ou de coordonner leur stratégie avec un parti politique. Mais rien ne les empêche de diffuser des spots publicitaires soutenant un candidat ou attaquant son rival. Selon l’arrêt de la Cour suprême, ces Super PACs ne sont pas soumis à la loi sur le financement de la vie politique. Autrement dit, ils ne sont contraints par aucune règle ni aucun plafond, comme le sont les candidats ou les partis. Rien n’empêche donc une personne – physique ou morale – de donner sa fortune à un Super PAC ; ce qu’elle ne pourrait pas faire avec un candidat.
Voilà pourquoi un homme comme Sheldon Adelson fait aujourd’hui trembler Washington. Son nom ne vous dit probablement rien. La fortune de ce magnat des casinos et des machines est estimée à 21 milliards de dollars. Cette année, Adelson a décidé de s’offrir la Maison-Blanche. Pas une ré plique en carton-pâte sur le Strip de Las Vegas. La vraie, celle de Washington.
Fervent républicain, Adelson s’est juré de déloger Barack Obama. Et pour cela il a mis la main à la poche. Le montant de son investissement : 41 millions de dollars, qu’il a déjà dépensés en finançant plusieurs Super PACs républicains. Et il s’est récemment déclaré prêt à sortir jusqu’à 100 millions de dollars pour s’offrir le scalp politique du Président.
Le bras armé des candidats
Au total, les 927 Super PACs officiels ont déjà récolté près de 400 millions de dollars qu’ils ont dépensés principalement en attaques électorales. Car ces Super PACs sont de facto devenus le bras armé des candidats, leur exécuteur de basses oeuvres. Ils inondent les ondes de spots publicitaires plus vicieux les uns que les autres. Le Super PAC démocrate « Priorities USA Action » est même allé jusqu’à accuser Mitt Romney d’avoir provoqué le cancer fatal de l’épouse d’un des ouvriers que son fonds d’investissement avait licencié dans les années 1990.
C’est donc en voulant protéger la liberté d’expression politique que la Cour suprême a mécaniquement renchéri le coup des campagnes électorales. Au niveau local, cela veut dire que les candidats à la Chambre des représentants ou au Sénat doivent sans cesse augmenter leur trésor de guerre s’ils veulent pouvoir lutter contre ces Super PACs. Voilà aussi pourquoi multimillionnaires et milliardaires américains jouent cette année un rôle si important. Les candidats tentent de les enrôler pour qu’ils financent leurs Super PACs. Cinquante-cinq d’entre eux ont d’ailleurs déjà déboursé plus d’un million de dollars chacun. Ce qui fait dire à Mel Heifetz, l’un des hommes les plus riches de Philadelphie, qui a donné un million à un Super PAC qui soutient Barack Obama : « Aux États-Unis on dit que l’argent peut acheter le pouvoir. Avant, ça se faisait de manière déguisée. Avec les Super PACs, c’est officiel. »
L’argent est aussi devenu un indicateur de la « fortune » électorale des candidats. Lors des élections législatives de mi-mandat en 2010, dans 99 % des cas, le « congressman » qui a levé le plus de fonds a été élu. Un record, même si ce phénomène n’est pas entièrement nouveau. À part en 1996, depuis trente ans, le candidat républicain ou démocrate doté du plus important trésor de guerre a toujours remporté la Maison-Blanche. L’histoire va-t-elle se répéter ?

Guillaume Debré
Article paru dans le numéro 453
du mercredi 17 OCTOBRE 2012

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