Xi Jinping

Xi Jinping a été nommé secrétaire général du Parti communiste chinois. Il prendra la succession du Président Hu Jintao en mars 2013. PHOTO CHIP SOMODEVILLA/GETTY IMAGES/AFP


Le 18e congrès du Parti communiste chinois a porté au pouvoir un homme, Xi Jinping, dont on ne sait s’il réformera davantage son pays ou s’il tentera au contraire de le maintenir dans le statu quo.
Weiwen : en français, on traduirait cette expression chinoise par « le maintien de la stabilité », ce qui est une forme de pléonasme. Mais en Chine, le concept est vital. Le dernier communiqué émis par le comité central chargé de préparer le 18e congrès tient en une phrase : « Le rôle dirigeant du Parti est la garantie fondamentale pour la Chine de réaliser ses objectifs de développement économique et social. » Autrement dit, pas question de contester la place centrale du Parti, il en va de la survie de l’État pour permettre à celui-ci de relancer l’économie chinoise dans l’intérêt de tous. Pourtant la question se pose, et elle n’est pas taboue. Les dirigeants chinois se rendent bien compte qu’il y a un flottement. Pas seulement parce que la croissance s’est ramollie, en passant de deux à un seul chiffre (autour de 7 %), et que le modèle économique des années 1980-2000 est remis en cause. Le capitalisme dirigé provoque sans doute moins de dégâts que le capitalisme sauvage mais les victimes en Chine existent. Dans ce pays de 1,3 milliard d’habitants, le PIB par habitant a été multiplié par trois ces dix dernières années. Une large classe moyenne a continué de s’étoffer aux côtés d’une classe beaucoup plus modeste sortie de la pauvreté. Mais les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres sont devenues abyssales. Selon des chiffres qui ne sont pas contestés par les autorités, la Chine a connu 180 000 manifestations en 2010, presque deux fois plus que cinq ans auparavant. Résultat, le budget de la sécurité intérieure, qui va des salaires de la police jusqu’au financement de la censure des réseaux sociaux, a augmenté, jusqu’à atteindre 110 milliards de dollars cette année. « La priorité des priorités pour le Parti est de rester au pouvoir, il doit donc impérativement bénéficier d’une société stable », explique Xie Yue, un professeur de sciences politiques de l’université de Shanghai. Jusqu’à présent, la relative stabilité chinoise était due à une croissance prodigieuse alimentée par « l’usine du monde » depuis les années 1990. Maintenant que cette croissance est brimée, conjoncturellement par la crise des dettes souveraines en Europe et structurellement par la rivalité du continent africain en termes de coût de la main-d’oeuvre, il est devenu plus difficile de « vendre » la prospérité au chinois moyen. Et à défaut de confort matériel supplémentaire il faudra donc en Chine se contenter d’un cadre de vie toujours aussi strict, n’en déplaise aux militants des droits de l’homme. Un diagnostic égratigné par la Banque mondiale et le Centre de recherche sur le développement du Conseil d’État chinois qui, dans une étude conjointe publiée en février dernier, mettaient en garde les autorités chinoises contre le « piège » d’une économie tournée sur sa seule classe moyenne. Le futur Président Xi Jinping pressentait-il ces dangers lorsqu’il s’était rendu au Mexique en 2009 et y avait déclaré : « Les étrangers au ventre plein nous montrent du doigt mais ils devraient savoir que la Chine n’exporte pas sa révolution, ni la famine et la pauvreté, et qu’elle a d’autres chats à fouetter ! »
Pourtant, à y regarder de plus près, Xi Jinping est un personnage plus complexe qu’il n’y paraît. C’est un « prince rouge », un fils de dignitaire qui a servi Mao, mais qui n’en a pas tiré profit puisqu’il a gravi une par une les marches qui mènent à la tête du Parti. Il a connu le travail des champs mais également les grandes universités avant de voyager en Occident. Bien davantage que son prédécesseur Hu Jintao. Son père a noué des liens avec le dalaï-lama sans qu’il ne soit inquiété, ni le reste de sa famille. Alors de quel côté se trouve Xi Jinping ? Du côté des réformistes libéraux dits de droite qui veulent stabiliser la Chine pour mieux l’ouvrir au reste du monde « libre » ? Ou du côté de la gauche issue des Jeunesses communistes et dont certains dirigeants orthodoxes ont failli, noyés dans la corruption. À l’image du fameux Bo Xilai – empêtré dans un scandale sans précédent impliquant son épouse, accusée de meurtre – et la police de sa ville, dont le chef a voulu fuir aux États-Unis ? Xi Jinping n’a pas encore donné de clés suffisantes pour que l’on puisse définitivement le cataloguer. À peine des indices qui donnent lieu à de trop intenses spéculations. Comme cette rencontre récente avec Hu Deping, le fils de l’ancien chef du Parti, Hu Yaobang, qui avait pris la défense des manifestants de la place Tian’anmen, en 1989. Ou cette pratique « démocratique » en usage dans son village de Xiajiang, qui consiste à obtenir au moins 70 % des suffrages des habitants, y compris ceux qui ne sont pas encartés au Parti, pour pouvoir prétendre diriger les instances dirigeantes locales. Ce qui est certain, c’est que Xi Jinping aura à manoeuvrer au sein d’un pouvoir qui reste collégial. Selon le magazine Time, qui vient de composer un probable Politburo, il se pourrait qu’en fasse partie Zhang Dejiang, celui qui a remplacé au pied levé Bo Xilai à la tête de la province de Chongqing, un « dur » qui a fait ses classes en Corée du Nord. Mais également Li Yuanchao, un réformiste passé par Harvard. Curieux attelage vu d’Europe mais subtil équilibre à maintenir pour « stabiliser » une institution contestée de l’intérieur. À la mi-septembre, la Commission du développement et de la réforme, une agence gouvernementale de planification économique, a réuni 70 chercheurs en séminaire sur les hauteurs de Shanghai. Selon l’un des participants, cité par l’hebdomadaire The Economist, la plupart des intervenants ont plaidé pour « des réformes urgentes », au risque de se retrouver confronté à une « explosion sociale ». La recomposition des instances dirigeantes chinoises ne devrait pas donner lieu à des bouleversements considérables dans le domaine de la politique étrangère. Seul le maintien du président Hu Jintao à la tête de la Commission militaire laisse augurer une certaine forme de continuité dans la ligne intransigeante vis-à-vis des revendications territoriales en Mer de Chine. Un terrain extrêmement sensible depuis que les États-Unis cherchent à rassurer, y compris par une présence militaire plus importante dans la région, certains voisins inquiets comme le Japon ou la Corée du Sud. Quant aux conflits internes, à l’image de la situation au Tibet ou de la tension avec la minorité ouïgoure, rien ne laisse présager à court terme un changement brutal de conduite de la part de Pékin. C’est dire qu’il faudra aux Américains et aux Européens, qui se retrouvent en première ligne face à la deuxième économie du monde, beaucoup de diplomatie et d’audace pour comprendre à quel point ce pays, menacé par sa propre fermeté, fait partie plus que jamais de notre propre avenir.

François Clemenceau
Article paru dans le numéro 455
du mercredi 14 NOVEMBRE 2012

Partager :