Diabaly, Mali.

Diabaly, le 23 janvier 2013. PHOTO ÉRIC FEFERBERG/AFP


Les autorités françaises espèrent que la méga-prise d’otages de la mi-janvier en Algérie fera prendre conscience au monde entier que le narco-djihadisme dans la bande sahélienne est l’affaire de tous et pas seulement en Europe.
Lorsque le président de la République apprend mercredi dernier, juste avant le déjeuner, l’ampleur de la prise d’otages sur le site gazier d’In Amenas dans le Sud algérien, c’est un choc. Mais pas une totale surprise non plus. Cela fait des mois, parfois même des années pour la seule AQMI, que les services de renseignements français recueillent des informations sur la facilité avec laquelle les groupes djihadistes se jouent des frontières sahariennes, s’approvisionnent en armes et en carburant en Libye comme en Algérie et prennent des otages à la moindre occasion. Notre ancien ambassadeur au Sénégal, Jean- Christophe Ruffin, en a même fait un best-seller très bien documenté, dès 2010, sous le titre de Katiba. Le coup de l’émir Belmokhtar sur l’usine de gaz de BP « était dans les cartons depuis un bon moment », confie un spécialiste haut placé. Depuis qu’AQMI, le MUJAO et Ansar Dine se sont emparés des grandes villes du nord du Mali, les services français ont partagé la plupart de leurs informations avec leurs partenaires européens et occidentaux pour qu’ils comprennent la gravité de la menace. Néanmoins, l’activisme diplomatique français aux Nations unies et à Bruxelles pour organiser une riposte a été freiné. D’abord par la volonté des autorités algériennes et burkinabées d’entamer des négociations avec certains chefs des factions. Ensuite, lorsque les touareg du MNLA se sont retirés de l’alliance au sein de laquelle ils avaient participé à la conquête de l’Azawad. Enfin, parce que les tentatives des Français visant à persuader les Américains et le secrétariat général de l’ONU de la nécessité d’une opération militaire se sont heurtées à un mur, ce qui a contribué à une perte de temps qui jouait en faveur des terroristes.
Les arrière-pensées meurtrières
D’autant que dans cette partie diplomatique, nombre d’acteurs étaient motivés par des arrièrepensées. Les États-Unis, qui, jusqu’en novembre, étaient focalisés sur la réélection du président Obama et qui mettaient en avant le manque de solidité et de légitimité des institutions politiques maliennes. L’Algérie, qui, après avoir manipulé le groupe Ansar Dine pour pouvoir souffler le chaud et le froid à ses frontières, ne tenait pas à ce que la France intervienne à ses portes. Les États de l’Afrique de l’Ouest, sous la présidence de la Côte d’Ivoire, qui ne tenaient pas à ce qu’éclatent au grand jour certaines complicités de leurs responsables avec les narcotrafiquants. Bref, la France s’est sentie bien seule. Si bien que lorsque les groupes armés islamistes ont voulu entamer leur descente éclair vers Bamako, il a bien fallu agir. Sous mandat de l’ONU, la France et la MISMA (Mission internationale de soutien au Mali) vont donc tenter de « reconquérir la totalité du Mali » selon les mots de Jean-Yves Le Drian. Son collègue Laurent Fabius s’est félicité samedi dernier à Abidjan de voir que les pays de la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest répondaient enfin présents. Sous le commandement d’un état-major nigérian qui se coordonnera avec la France et le Mali, des troupes ivoiriennes, burkinabées, béninoises, togolaises, nigériennes et sénégalaises seront réparties sur l’actuelle « ligne de front », si tant est que ce vocable ait un sens tant les groupes djihadistes disposent encore d’une grande capacité de mobilité. Plus de 2 000 soldats tchadiens ont été mis à disposition également à partir du Niger : « c’est du robuste », confie un proche de Jean-Yves Le Drian. Mais il subsiste un grand doute sur la capacité des autres troupes africaines à « tenir » les localités qui leur seront confiées. Quid par exemple de Markala où sont arrivés les Burkinabés à la fin de la semaine dernière ? Selon l’africaniste Albert Bourgi, « les seules troupes à faire preuve d’un esprit républicain et à bénéficier d’une expérience militaire de maintien de la paix sont celles du Sénégal. La plupart des autres se sont fait plutôt connaître par leurs putschs, leurs mutineries ou leurs exactions, notamment dans les tragédies du Liberia ou de la Sierra Leone lorsqu’elles y sont intervenues. » Est-ce avec ce genre d’armées que l’on lutte contre le terrorisme ? Contre des groupes qui risqueraient de se dissoudre au sein des populations civiles ?
Le Sahel : Afghanistan des Français ?
La comparaison avec l’Afghanistan a ses limites. S’il est vrai qu’il sera difficile de restaurer un gouvernement doté de tous les brevets démocratiques et de reformater une armée malienne à même de défendre elle-même sa souveraineté (en Afghanistan, ce n’est toujours pas le cas après dix ans de recrutement et d’entraînement intensif), il est faux de prétendre que l’intervention de la France et des Africains est vouée à l’échec. De même, vouloir comparer l’attitude de l’Algérie avec celle du Pakistan s’arrête à mi-chemin. Constater que le régime algérien a « joué avec le feu » ces dernières années, en laissant certains de ses acteurs économiques et militaires liés aux services de sécurité traiter avec les narco-djihadistes, est une chose. Croire que l’Algérie jouerait en permanence double jeu face à ses partenaires européens et surtout américains en est une autre. La vérité est que les généraux algériens sont divisés sur le sujet du terrorisme. Ils le tolèrent lorsqu’il permet de déstabiliser leurs voisins à moindre frais, ils le répriment implacablement dès lors qu’il n’a pas le soutien d’une population traumatisée par la décennie noire des années 90 et que cela leur donne l’image d’une puissance « éradicatrice » face aux régimes islamistes issus des printemps arabes.
L’Europe est vraiment menacée
Une guerre dispersée, contradictoire, dans laquelle l’on s’engage à reculons… c’est vrai que les Français auraient aimé voir leur gouvernement soutenu et encouragé au plus haut niveau par l’Union européenne pour lancer ce combat au Mali. N’est ce pas à Hambourg, Londres ou Madrid qu’Al-Qaida a déjà frappé tout au long des années 2000 ? Pourquoi serait-ce différent maintenant avec AQMI ? L’Européen Jean-Yves Le Drian, qui tente de ranimer le concept d’une Europe de la Défense, est pragmatique. Depuis le sommet qui a réuni ses homologues des 27 à Chypre l’automne dernier, il fait son marché : deux avions de transport par-ci, des soutiens logistiques par-là, du renseignement en masse fourni par nos alliés américains, qu’on n’aille pas croire que la France est lâchée par ses amis. Il aurait juste fallu afficher une unité sans failles. Dans le seul but de convaincre les terroristes que leur aventure fanatique et criminelle au Sahel menace notre démocratie européenne, nos valeurs, notre sécurité et celle d’un continent noir où réside une partie de notre croissance future. Selon Laurent Fabius, dont la mission consiste aussi à convaincre les Européens de s’associer davantage à cette entreprise, « il n’est jamais trop tard ».

François Clemenceau
Article paru dans le numéro 458
du mercredi 30 janvier 2013

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