Helle Kristoffersen

Helle Kristoffersen, directrice Stratégie et Intelligence économique de Total.


La transition énergétique représente en France et dans le monde un enjeu majeur pour les groupes industriels du secteur de l’énergie, à l’exemple de Total. Approvisionner les marchés, faire évoluer l’offre énergétique globale, la rendre plus efficace, nécessite qu’un cap soit défini par la puissance publique en concertation avec tous les acteurs concernés, sans opposer une énergie à une autre et sans dogmatisme. Explications pour l’Hémicycle avec la directrice de la stratégie de Total.
Quels sont les enjeux pour Total de la transition énergétique ?
Nous sommes avant tout un groupe mondial et nous avons de ce fait une vision globale. Ce que je voudrais souligner d’emblée, c’est que le débat sur la transition énergétique en France doit s’inscrire aussi dans une perspective européenne et même mondiale. Nous ne vivons pas isolés. Nous évoluons au sein d’une économie globalisée. Il y a plusieurs enjeux liés à la transition énergétique pour notre groupe et nous n’avons pas attendu le débat en France pour nous y intéresser. Nous contribuons au quotidien dans trois domaines majeurs qui sont donc nos enjeux à nous. Le premier enjeu est de continuer à approvisionner les marchés, car nous pensons qu’il faudra fournir 30 % d’énergie en plus à l’horizon 2035 pour répondre à la demande mondiale, notamment du fait des besoins des pays émergents. Pour Total cela signifie d’abord exercer notre métier d‘approvisionnement en hydrocarbures de façon responsable. Le pétrole et le gaz resteront incontournables pour répondre à la hausse de la demande. Le deuxième enjeu est de faire évoluer notre offre énergétique en la diversifiant. Nous sommes un acteur en croissance dans le solaire et la biomasse. Nous avons racheté il y a deux ans la société nord-américaine Sunpower, leader mondial du photovoltaïque. Le troisième enjeu est celui de l’efficacité énergétique. Cela veut dire d’abord consommer mieux et moins sur nos propres plates-formes industrielles, mais aussi participer à l’effort indispensable pour améliorer l’efficacité énergétique de nos clients. Concrètement nous avons lancé de nombreux programmes d’innovation dans le domaine des lubrifiants ou des carburants et nous développons aussi de nouveaux matériaux plus légers et plus intelligents issus de notre pétrochimie. Tout ceci contribue à réduire la consommation des véhicules moteur et donc leurs émissions.
Cette transition énergétique est, je suppose, un processus très long dans la durée ?
Oui tout à fait. Les enjeux mondiaux de cette transition énergétique sont très importants, mais c’est un processus qui sera lent et long. Les énergies fossiles (gaz, pétrole, charbon) représentent aujourd’hui les 4/5e du mix énergétique mondial. Compte tenu de cette situation, il est clair que l’on ne peut pas du jour au lendemain « décarboner » nos sociétés. Le processus va nécessiter des efforts considérables en matière d’investissements, de R et D, de technologies et d’innovation. Au passage, une des vraies questions, c’est comment financer tout cela. Nous raisonnons à partir de quatre facteurs pour déterminer la façon de faire évoluer le bouquet énergétique. Le premier facteur est la disponibilité des énergies. Le deuxième est leur maturité technique. Le troisième est leur compétitivité économique. Le dernier est celui de l’acceptabilité sociétale des différentes énergies. Sans surprise, les énergies fossiles et le nucléaire répondent aux trois premiers critères : ils sont le reflet de décennies d’investissements et de politiques publiques. Ces technologies sont donc logiquement les mieux placées. Peut-on s’en passer à court terme ? Bien sûr que non ; peut-on changer la donne ? Bien sûr que oui. Le bouquet énergétique ne peut qu’évoluer. Nous pensons que les énergies renouvelables possèdent un fort potentiel. Mais il faut leur donner le temps d’arriver à maturité technique et économique afin qu’elles ne dépendent plus de subventions : elles pourront alors prendre toute leur part dans le futur bouquet énergétique. Il faut aussi créer de véritables filières industrielles. Un pays comme la France a de grandes capacités et il est important, lorsque l’on veut se fixer un nouveau cap énergétique, de tenir compte de nos atouts industriels et de se fixer des objectifs réalistes. Produire de l’énergie nécessite des capitaux importants. Dans le pétrole et le gaz, les investissements sont de l’ordre de 600 à 650 milliards de dollars par an au plan mondial ! Et pour les énergies renouvelables au sens large, les efforts consentis approchent déjà les 250 à 300 milliards de dollars par an. On a trop tendance à opposer les énergies. Or il faudra à l’avenir mobiliser toutes les énergies pour répondre à la demande mondiale. Ne les opposons pas non plus sur le thème de l’innovation : les innovations sont présentes dans tous les types d’énergie.
N’avez-vous pas le sentiment que la Chine et les États-Unis ont une longueur d’avance dans ces différentes stratégies et en matière de recherche?
Il n’y a pas de leadership américain ou chinois aujourd’hui pour les énergies du futur. Il y a certes une formidable puissance de R et D dans ces deux pays, mais l’Europe et la France ont clairement un rôle à jouer. Notre pays compte les plus belles sociétés d’énergie au monde. Il n’y a pas de complexe à avoir et il n’y a pas de perte de marché évidente.
Quelles sont les grandes tendances selon vous de ce mix énergétique à l’horizon 2035 ?
Le mix d’aujourd’hui est un peu comme un paquebot qui bouge lentement et qui ne peut pas changer de cap aisément. Il faut donc infléchir la trajectoire de façon volontariste. Dans l’industrie de l’énergie, on travaille en anticipant les besoins des marchés avec 20 ans d’avance et le débat actuel permettra de fixer de nouveaux caps. Nous avons remis à jour notre vision du mix énergétique à l’horizon 2035. Notre scénario met en avant le fait que pétrole et gaz continueront de représenter 50 % du mix énergétique mondial, car ces énergies sont disponibles et compétitives. Au rythme de consommation actuel, nous disposons de plus de 100 ans en ressources de pétrole et de 130 à 150 ans pour le gaz. Nous tablons ensuite sur une substitution du charbon par le gaz et les énergies renouvelables. C’est une hypothèse très importante, même si à court terme certains pays privilégient, pour son avantage compétitif, le charbon par rapport au gaz. Or celuici prendra le dessus et deviendra la deuxième énergie consommée dans le monde, car il est abondant, peu émetteur de CO2 et très adapté aux modes de consommation. Le gaz est aussi très bien placé pour accompagner le développement des énergies renouvelables en répondant aux contraintes liées à leur intermittence. À horizon 2035 le gaz sera ainsi la seule énergie fossile en progression. Il pourra satisfaire 1/4 de la demande mondiale. Cette vision prend en compte le développement et le durcissement de législations environnementales qui conduiront à recourir au gaz pour réduire les émissions issues du charbon. Le pétrole devrait rester la première énergie consommée, mais sa part relative dans le mix énergétique devrait baisser à 28 %. Il sera largement dédié à la mobilité. La demande mondiale de pétrole restera globalement en hausse même si elle baissera dans les pays de l’OCDE, dont la France, en raison notamment de l’amélioration de l’efficacité énergétique des véhicules à moteur.
Vous n’évoquez pas les autres familles d’énergie ?
La part du charbon devrait baisser fortement du fait des contraintes environnementales. La part des renouvelables, hors hydraulique et biomasse, devrait être multipliée par six, ce qui n’est pas négligeable ! Quant au nucléaire, sa part dans le bouquet énergétique devrait se maintenir.
Quelles sont les conditions d’une transition énergétique efficace ?
Les mix actuels sont le fruit d’habitudes de consommation, d’investissements considérables et de politiques publiques. Pour faire évoluer les choses, un État régulateur ne peut intervenir qu’en tenant compte du fait que l’on touche à des équilibres économiques et à des choix de société. Partant de là, il est clair que la marge de manoeuvre de la France dépend de nos partenaires, de l’Europe et des évolutions ailleurs dans le monde. La transition énergétique nécessite d’avoir une bonne vision des étapes à franchir et un cadre réglementaire qui soit stable et cohérent. Il est important aussi de préparer les opinions publiques au fait que cette transition aura forcément un coût et passera par une augmentation des prix, au moins à court terme. Un avis récent de la CRE estime que la facture électrique pourrait augmenter de 30 % en France dans les cinq ans à venir, dont 1/3 serait imputable au choix donné aux énergies renouvelables. Dans le cadre de sa feuille de route énergétique 2050, la Commission européenne a étudié plusieurs scénarios qui montrent que le prix de l’électricité devrait augmenter en Europe jusqu’en 2030 et baisser ensuite. Il y a donc des arbitrages à faire et il n’y a pas de bonne ou mauvaise réponse. Mais il faut jouer cartes sur table, faire de la pédagogie sur le renchérissement des prix et ne pas oublier la compétitivité de nos industries. Les arbitrages de court et de long terme doivent bien entendu aussi simuler les hypothèses de croissance. En définitive, c’est un choix de société que de savoir à quelle vitesse on pousse ces évolutions : ce qui compte, c’est de poser sereinement les termes du débat, sans dogmatisme.

Joël Genard
Article paru dans le numéro 462
du mercredi 3 avril 2013

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