De nombreux députés de la majorité s’interrogent sur la ligne fixée par le gouvernement, qu’ils jugent trop sociale-libérale et pas assez sociale tout court. La présentation du texte sur l’amnistie syndicale va réveiller une fois de plus les divisions internes, au retour des vacances parlementaires.
Le cap est tenu. Lors de son allocution télévisée, un an après l’élection de François Hollande, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault l’a assuré. Devant la presse, le 16 mai, le président de la République devrait aussi le réaffirmer. Mais le compte n’y est pas tout à fait pour les troupes de la majorité. Certes, au PS, marquer sa différence par rapport à la ligne majoritaire est classique. « Pour exister au PS, il faut s’opposer, c’est une tradition », constate un cadre du parti. « Les voix discordantes accrochent toujours plus, même si elles sont minoritaires. Mais attention, la troisième mi-temps du Congrès de Toulouse est derrière nous », complète le sénateur Luc Carvounas (Val-de-Marne), proche du ministre de l’Intérieur, Manuel Valls. Beaucoup de critiques prennent leur appui sur l’aile de la gauche et le « mythe révolutionnaire » qui n’arrive pas à mourir dans les rangs socialistes. Mais s’arrêter à cette simple grille de lecture serait passablement réducteur. Une ligne de fracture est en train de se dessiner au sein du groupe, entre les défenseurs de la social-démocratie à la Hollande et ceux qui prônent un « deuxième temps du quinquennat », tel que l’a exprimé le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, pour infléchir le choix de la rigueur (qui ne dit pas son nom) en améliorant le pouvoir d’achat des Français. Alors qu’un manifeste anti-aile gauche, signé par les députés Jean-Marie Le Guen (Paris), Christophe Caresche (Paris), Pascal Terrasse (Ardèche) et le sénateur Jean-Pierre Caffet (Paris) a été rendu public fin avril, d’autres, démoralisés par les sondages en berne et surtout percutés de plein fouet par les échos négatifs qui remontent de leur circonscription, veulent un virage. Pour Olivier Dussopt, élu dans l’Ardèche et membre de « La Gauche durable », « à l’image de nos électeurs, les députés sont impatients, ils veulent en faire plus ». Tout n’est pas au rendez-vous. « Il y a un manquement au niveau de l’identité de la gauche », affirme le député de l’Essonne Malek Boutih. « On ne conteste pas la problématique de la baisse des déficits, mais la question du pouvoir d’achat, qui passe par une réforme fiscale, n’est pas traitée. Il y a un problème de dosage, on est trop dans le social-libéral pas assez dans le social-démocrate », ajoute de son côté le député et animateur du club « La Gauche populaire » Laurent Baumel (Indre-et-Loire). Le député du Cher Yann Galut, l’un des cofondateurs de « La Gauche forte », abonde dans le même sens avec plus de retenue : « L’équilibre est à trouver entre le sérieux budgétaire et ce pourquoi François Hollande a été élu. Les dépenses publiques ont baissé pour la première fois depuis dix ans, mais on ne peut pas poursuivre que cet objectif. » Les vacances parlementaires ne devront pas changer la donne. De nombreux députés continueront d’émettre des doutes sur la voie empruntée par le gouvernement et dès le 16 mai, à la faveur de l’amnistie syndicale. La proposition de loi communiste a été adoptée de justesse au Sénat, mais rejetée par la Commission des lois. Qualifié par les communistes de « coup de poignard du gouvernement », beaucoup de députés PS s’interrogent sur le rejet du texte voulu par l’exécutif. Alors que les élus du Front de gauche appellent les socialistes à ne pas respecter le mot d’ordre, les uns et les autres n’ont pas encore arrêté leur position. Pour beaucoup le texte est en effet mal ficelé, le champ d’application trop large, il n’empêche. Puisqu’il a été accepté au Sénat, un problème de cohérence se pose, mais aussi de symbole. « Derrière les débats des chiffres, se cache un enjeu idéologique », constate aussi Malek Boutih. « Je ne cours pas après les textes marqueurs, mais je ne sais pas encore », soutient Laurent Baumel. Patrick Mennucci s’est montré plus direct, en indiquant, en Commission des lois, qu’il voterait pour le texte. « Il s’agit d’un signe politique donné à notre électorat qui a du mal à comprendre notre politique », a expliqué le député des Bouchesdu- Rhône. Pour éviter que la grogne ne monte trop sur les bancs socialistes, un terrain d’entente devrait être néanmoins trouvé. « Une solution se dégagera », confirme le porte-parole du groupe PS, Thierry Mandon. Les premiers signes de division  interne sont apparus avec le vote du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, dispositif phare du pacte de compétitivité perçu par certains comme un chèque en blanc en faveur du patronat. La transposition de l’accord sur la sécurisation de l’emploi signé avec les syndicats a aussi laissé des traces. Beaucoup ont hésité à prendre position favorablement. Six se sont prononcés contre, dont René Dosière (Aisne) et Marie-Anne Chapdelaine (Ille-et-Vilaine). 40 se sont abstenus. Un chiffre qui n’était pas du tout prévu. « Le nombre aurait pu être plus massif, mais la peur de voir que le pouvoir s’effondre trop vite a refréné les ardeurs », constate un élu. Parmi les abstentionnistes, beaucoup de tenants de l’aile gauche articulée autour du courant hamoniste « Un Monde d’Avance » et de « Maintenant la Gauche », animé par le député Jérôme Guedj et la sénatrice Marie- Noëlle Lienemann, mais pas seulement. Dans ce contexte, en mettant sur la table son idée d’une « confrontation » avec l’Allemagne quelques jours avant un vote en Bureau national sur l’Europe, et plus d’un mois avant une convention du parti sur le même thème, le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, a séduit ses ouailles. « Il a dit tout haut ce que les députés pensent tout bas, fait remarquer Yann Galut. Mais desserrer l’étau ne signifie pas ouvrir les vannes du déficit. » Laurent Baumel, qui revendique même la paternité de ce concept, va jusqu’à certifier que « la confrontation est l’une des clés de la lutte contre le chômage ». « Depuis quand le PS français doit-il être en accord avec la droite allemande ? », avance aussi Olivier Dussopt. Mais attention. Même si les députés demandent une inflexion, voire une sortie de cette politique de lutte contre les déficits, ils ne sont pas prêts à venir grossir les rangs de Jean-Luc Mélenchon. Ses outrances verbales ont davantage un effet répulsif qu’attractif auprès des parlementaires PS. « On lui donne trop d’importance par rapport au score qu’il a obtenu à la présidentielle », observe Olivier Dussopt. « Il n’y a aucun tropisme vers le leader du Parti de gauche », certifie Malek Boutih. Même Marie- Noëlle Lienemann, qui continue de jeter des passerelles avec le Front de gauche pour créer un gouvernement rose, rouge, vert, ne dit pas « oui » à son ancien ami socialiste. Seuls la députée européenne écologiste Eva Joly et le député Sergio Coronado ont rejoint le cortège de la manifestation « coup de balai » du 5 mai, organisée par le leader du Parti de gauche. « Il n’y a rien de choquant à être dans la rue et en même temps dans l’Hémicycle, explique l’élu des Français de l’étranger (2e circonscription). Il y a des interrogations dans la majorité sur la politique menée, voire de l’exaspération. Et elle monte. » Eva Joly, quant à elle, de préciser dans son discours précédent la marche du 5 mai : « Une participation au gouvernement ne donne pas quitus. Et François Hollande doit retrouver l’esprit du Bourget. » Si le groupe de la majorité fait encore bloc, son alliance avec les écologistes laisse apparaître de vraies fissures.

Pascale Tournier
Article paru dans le numéro 464
du mercredi 15 mai 2013

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