Le patron de Free, Xavier Niel, s’apprête à ouvrir un établissement scolaire d’un nouveau genre. Il formera les nouveaux petits génies de l’informatique, et ce gratuitement, sur une durée de trois ans. Au bout, pas de diplôme reconnu par l’État, mais une énorme opportunité sur le marché du travail.
Le concept a de quoi surprendre au départ… Il fait en tout cas voler en éclats les codes éducatifs qui fixent habituellement le contour des formations de l’enseignement supérieur. Ici l’apprentissage est collectif. Il n’y a pas de note individuelle établie par un enseignant, encore moins de cours magistraux, mais en revanche une utilisation systématique des ressources pédagogiques disponibles sur la Toile. L’étudiant ne recevra pas de diplôme en fin de cursus, mais la formation est gratuite. Bref, Xavier Niel et Nicolas Sadirac parient sur une architecture nouvelle, en rupture complète avec les formats classiques des écoles d’ingénieurs.
Les données
À la base, nos deux concepteurs savent que 450 000 emplois seront à pourvoir en France dans le secteur du numérique d’ici à 2015. Il s’agit d’une prévision haute mais probable, la pénurie d’informaticiens est connue et ne touche pas que la France ou l’Europe, puisqu’aux États-Unis, dans le seul secteur des big data, on estime à 500 000 le besoin de nouveaux « data scientists » d’ici à 2017. La Chine et l’Inde se situent résolument dans le même mouvement en multipliant les créations d’établissements dédiés à la formation d’informaticiens. Tous les secteurs sont concernés : les réseaux, la téléphonie, l’édition de logiciels, la robotique, le marketing, le e-commerce, les objets connectés, les big data, la cybersécurité, le renseignement économique et militaire… « Data is the new oil » (« les données sont le nouveau pétrole ») résume assez bien l’état d’esprit émergeant des derniers forums économiques mondiaux. À nous de construire les infrastructures ad hoc pour exploiter cette ressource d’avenir.
Une opportunité démocratique pour beaucoup d’étudiants
L’école 42 propose de relever le défi et les moyens financiers semblent être au rendez-vous avec Heart of Code, un bâtiment de plus de 4 000 m2 totalement équipé, ouvert 24h/24h. De fait, rien n’obligeait Xavier Niel à un tel investissement, mais une vision claire des changements et ruptures à venir l’a poussé vers cette construction. Ceci constitue un premier motif de soutien. La gratuité des trois années d’études est le deuxième. On oublie trop souvent le coût réel par étudiant d’une formation dans l’enseignement supérieur : cours magistraux, travaux dirigés, travaux pratiques encore plus chers, car réalisés en petits groupes, enseignants, matériels, locaux, la note s’alourdit très vite dès que l’on souhaite délivrer un diplôme monnayable à la sortie. Les écoles privées d’ingénieurs sont confrontées à cette équation et ne font que répercuter les dépenses incompressibles dans le prix de leur billet d’entrée.
Aller chercher le talent là où il est
Un troisième motif de soutien provient de la volonté clairement affichée par l’équipe 42 d’intégrer des jeunes plus ou moins décrocheurs se situant en marge des voies d’accès classiques. On ne peut que souscrire à l’ambition, avec peut être quelques interrogations sur le dispositif de mesure que l’école devra mettre en place si elle veut réellement évaluer les degrés de motivation et d’adaptabilité du candidat. Cet élément est stratégique pour le bon déroulement de la formation et la consolidation des compétences. Faire naître la passion de la programmation et la valoriser au mieux est un des objectifs affichés, c’est effectivement le moteur qui fait qu’un étudiant va adhérer ou non à une formation, il faut ensuite alimenter cette passion régulièrement avec des enseignements adaptés, des projets et des stages. L’absence de cours magistraux ne doit pas signifier absence d’enseignements théoriques (algorithmique, analyse, mathématiques pour l’informatique), c’est sur ce point qu’il convient d’être vigilant, car il est tentant de construire une maquette exclusivement basée sur les travaux pratiques et la méthodologie par projet en évacuant « ce qui fait mal », c’est-à-dire les enseignements plus académiques, plus théoriques, ceux qui délivrent les fondements d’une réflexion globale nécessaire au futur informaticien. Cette fusion du pratique et du théorique, du travail personnel et du travail en groupe peut passer par de futurs partenariats entre l’école 42 et des structures universitaires volontaires. Chacun peut y trouver son compte et l’on ose même imaginer des échanges du type « un volume de cours universitaires contre un volume de stages en entreprises ». Les possibilités d’évolutions sont multiples, y compris sur la non-délivrance de diplôme avec, a minima, une certification « école 42 » à la sortie, qui vaudra ce que l‘école en aura fait.

Joël Genard
Article paru dans le numéro 466
du mercredi 19 juin 2013

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