Angela Merkel et Peer Steinbrueck

Angela Merkel et Peer Steinbrueck


La victoire annoncée de la CDU aux élections du 22 septembre ne permet pas de savoir avec quelle coalition Angela Merkel gouvernera à Berlin dans une Europe où la France ne peut agir sans l’Allemagne.
De l’avis général, la campagne a été molle et terne. L’une des grandes leçons du scrutin de dimanche sera le score des abstentionnistes. Selon un récent sondage, seul un électeur allemand sur deux déclarait s’intéresser « un peu » à cette bataille du Bundestag, qui pourrait donner à la patronne des conservateurs un troisième mandat à la tête de l’Allemagne. Sauf que depuis sa victoire étriquée de 2005, qui l’avait obligée à gouverner avec les sociaux-démocrates du SPD, l’électorat allemand s’est davantage émietté : effondrement des libéraux du FDP (menacés par les sondages de ne pas avoir les 5% pour entrer au Parlement de Berlin), émergence de l’AFD (un mouvement anti-européen qui a rallié une partie des eurosceptiques de la droite)… Sans compter la surprise, dans les récents scrutins locaux et régionaux, du Parti Pirate, une organisation libertaire que la culture internet a popularisé auprès des jeunes et des réfractaires à l’ordre ancien. Si l’on y ajoute des écolos de plus en plus assimilés aux partis traditionnels, tentés d’ailleurs pour certains par une entrée dans une coalition avec la CDU, et Die Linke, à gauche de la gauche, proche des victimes de la crise économique et d’un modèle allemand qui s’essouffle, c’est peu dire que les scénarios qui s’offrent à Angela Merkel sont peu engageants. Certes, le score promis à la CDU est loin d’être déshonorant. Bien au contraire. Qui pourrait se prévaloir, après huit ans au pouvoir, de rallier quatre électeurs sur dix ? Encore faudrait-il trouver le partenaire idéal pour tenir la barre ces quatre prochaines années. Le FDP ? On resterait dans le classique rassurant. Le SPD ? Ce serait l’assurance de tenir le centre de l’échiquier et les sociaux-démocrates s’y préparent déjà, quitte à s’y diluer. Les Verts ? Ce serait la grande originalité d’une nouvelle coalition après des années d’expériences locales où CDU et écolos ont pu travailler ensemble sans déchirements majeurs. Mais comme le soutient Christian Lequesne, directeur du Centre d’études et de recherches internationales, des coalitions classiques « sembleraient préférables à toutes les autres, afin que la première économie européenne puisse elle aussi se réformer et non être l’incessante prisonnière de ce que le politiste allemand Fritz Scharpf a appelé, il y a 20 ans déjà, le “piège de la décision conjointe” ». Surtout dans l’optique où l’autre conjoint de l’Allemagne, la France, ne peut agir seule pour relancer et faire progresser l’intégration économique dont l’Europe a tant besoin… À défaut de toute autre capacité à s’entendre vite et bien – on l’a vu au Mali comme en Syrie – dans les domaines criants de la politique étrangère et de la défense.

« Merkel est le pragmatisme incarné » Questions à MICHEL MEYER

Michel Meyer

Michel Meyer


Michel Meyer, journaliste, écrivain, traducteur de Willy Brandt, auteur du Roman de l’Allemagne, en librairie depuis le 12 septembre aux éditions du Rocher.
Pourquoi Angela Merkel résiste si bien au temps et aux élections ? C’est parce qu’elle a été lavée à toutes les eaux de l’idéologie et qu’elle en est revenue. Son père, pasteur, était un compagnon des communistes de RDA, sa mère, davantage proche des sociaux-démocrates, et ellemême, après avoir été chargée de la propagande aux jeunesses communistes, est arrivée à la CDU grâce au hasard et à un peu d’opportunisme. Depuis les manifestations à Berlin-Est à l’automne 1989, auxquelles elle n’a jamais participé (elle était même au sauna le soir de la chute du Mur), elle a cherché sa voie et s’est construite politiquement dans une forme d’insensibilité aux idéologies. Elle n’est pas devenue cynique, mais définiti – vement pragmatique, ce qui lui vaut le surnom de Mme Téflon : rien ne peut l’atteindre.
Si bien qu’elle pourra dès demain bâtir n’importe quelle coalition, à droite comme à gauche ?
Oui, elle l’a déjà expérimenté une fois avec le SPD (entre 2005 et 2009) et elle est prête à recommencer si ses soutiens traditionnels libéraux du FDP ne parviennent pas à atteindre les 5 % qui leur permettent d’entrer au Bundestag. Elle est même prête à gouverner avec Les Verts avec qui elle partage beaucoup de points communs. N’oublions pas que c’est une scientifique de formation à la soviétique. Elle en a gardé une culture de la recherche où l’on procède d’erreurs en erreurs, y compris en politique. C’est ce qui l’a conduit à renoncer au nucléaire après la tragédie de Fukushima. Quitte à ce que, en attendant les énergies renouvelables de demain, l’Allemagne freine le démantèlement des centrales à charbon qui empestent l’air de l’Europe.
Pragmatique et tueuse aussi ?
Oui, elle a laminé tous ceux qui émergeaient dans la hiérarchie de la CDU. Elle les a éliminés avant même de tuer Helmut Kohl, qui était aux prises avec un scandale politico-financier à la fin des années 90. Elle a marginalisé les mâles qui voulaient tuer le père pour se construire un espace politique où elle aurait plusieurs années d’avance. Tous ceux qui ont affûté leurs poignards à l’époque en sont encore aujourd’hui tétanisés.
Quel peut donc être le degré de sincérité chez un tel personnage majeur avec qui la France et l’Europe vont devoir continuer à négocier ?
Pour elle, la sincérité est un luxe. Après la vie qu’elle a menée, elle sait que c’est miraculeux de rester sincère. Sa résilience l’a conduite à un genre de souffrance qui peut rendre l’individu autiste ou à lui faire analyser les choses et prendre des décisions que de façon clinique. C’est son cas. C’est ainsi qu’à deux mois de l’élection elle a décidé une relance de la croissance par la consommation, accompagnée d’une politique familiale très généreuse pour redonner du pouvoir d’achat aux Allemands. Le tout avec une morgue incroyable, ce qui a savonné la planche des sociauxdémocrates. Je pense que François Hollande a déjà dû faire le tour des capacités de manoeuvre de la chancelière. Mais ce n’est pas très important. Car de toute façon les marges de manoeuvre de nos deux pays restent étroites et parce que le patronat et les syndicats allemands continueront de convaincre Mme Merkel que le camp de base de l’Europe est indispen sable à l’économie allemande. Je pense même que pour la première fois depuis 1971, l’Allemagne a vraiment besoin d’une France forte.
Angela Merkel est déjà entrée dans l’histoire ?
Elle n’aurait pas pu rentrer dans l’histoire électorale et politique de son pays si Helmut Kohl, avec la réunification, et Gerhard Schröder, avec l’agenda 2010 de retour à la compétitivité, n’avaient pas abattu l’essentiel du travail. Mais oui, elle restera dans l’histoire comme une Maggie Thatcher, en gouvernant d’une main calme tout en rendant possible la suite de la construction européenne. Mais le tout sans vision. Je pense qu’elle dirait des hommes de vision la même chose que Willy Brandt : « tout homme politique allemand sérieux doit s’abstenir de vision, car le dernier a en avoir eu une, c’était en 1933… »

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