Angela Merkel

Angela Merkel (Julian Stratenschulte / AFP)


La victoire au point d’Angela Merkel et l’élimination des partis eurosceptiques de droite (tant les libéraux du FDP que le regroupement anti-euro de Alternativ für Deutschland), lors des élections législatives du 22 septembre, ont dissimulé un fait majeur : les Allemands ont en réalité voté majoritairement à gauche.

Le SPD, Die Linke et les Verts ont, en effet, raflé 319 sièges au Bundestag contre 311 pour l’alliance entre la CDU (194 députés) et la CSU bavaroise (45 députés).
Mais les sociaux-démocrates ayant exclu par avance de gouverner avec la gauche radicale de Die Linke (l’équivalent du Front de Gauche en France), le seul gouvernement possible sera donc une coalition entre la CDU/CSU et un parti de gauche, le SPD vraisemblablement, avec Merkel à sa tête. Le futur gouvernement sera donc plus à gauche et surtout plus « européen » que le précédent : en effet, le FDP avait sombré dans un euroscepticisme populiste qui a compliqué la tâche de la chancelière dans sa gestion de la crise de la zone euro. En outre, la chancelière évitera de dépendre de la seule CSU dont une partie des membres n’a rien à envier au FDP ou à AfD… Bref, même si elle n’a pas réussi à emporter la majorité absolue, elle gagne paradoxalement en liberté d’action.
Le résultat de ces élections est donc incontestablement une bonne nouvelle pour l’avenir de l’Europe. Alors que la crise de la zone euro a connu son asymptote il y a peu, l’Allemagne a fait montre d’une maturité démocratique qui ne peut que faire rêver des pays comme la France (où le FN, le FdG, DLR… les chasseurs et autres mécontents pourraient envoyer une majorité eurosceptique au Parlement européen lors des élections de mai 2014) ou encore l’Italie. Néanmoins, il faudra attendre le lendemain des européennes pour voir si Angela Merkel utilisera sa nouvelle marge de manœuvre, par exemple pour desserrer l’étau de l’austérité dans les pays sous programme d’assistance financière : jusqu’au printemps, elle restera prudente afin de ne pas donner de grain à moudre à l’AfD et lui faire connaître le sort du Parti Pirate qui a sombré corps et biens.
Mais, comme rien n’est jamais simple en Europe, la grande coalition qui s’annonce va compliquer le grand mercato qui s’annonce : après les élections européennes, il faudra, en effet, pourvoir les postes de présidents de la Commission, du Parlement européen, du Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement, de l’Eurogroupe, de ministre des Affaires étrangères de l’Union, etc. Or, Merkel, qui n’a déjà aucune envie de se faire dicter le choix du successeur de José Manuel Durao Barroso par le Parlement européen, sera, vu sa situation intérieure, plus que jamais tentée d’utiliser ce poste comme variable d’ajustement.
Les partis politiques européens veulent, en effet, que la tête de liste du parti qui sera arrivé en tête lors du scrutin de mai 2014 soit automatiquement désignée comme président de la Commission, même si les traités prévoient seulement que les chefs d’État et de gouvernement tiennent compte du résultat des élections (lire l’Hémicycle de la semaine dernière). Michel
Barnier, l’actuel commissaire français chargé du marché intérieur, espère bien s’imposer au sein du PPE (conservateur), qui gagnera sans aucun doute les élections, afin de s’asseoir dans le fauteuil de Barroso. Pour le contrer, le socialiste allemand Martin Schulz, qui dirigera la campagne du PSE, essaye de conclure une alliance avec les libéraux en promettant au Belge Guy Verhofstadt, probable autre tête de liste, la présidence du Parlement européen pour cinq ans (contre 2,5 ans dans les coalitions actuelles au sein de l’Hémicycle). La manœuvre n’a une chance de réussir, bien sûr, que si le PSE et l’ADLE obtiennent la majorité à eux deux, ce qui n’est absolument pas certain.
En imaginant que cela soit le cas et que la chancelière se résolve, au nom de la démocratie, à nommer un socialiste allemand à la tête de la Commission, cela fera automatiquement un ministère de moins pour le SPD au sein du gouvernement, car il s’agit d’un poste important. Or les sociaux-démocrates espèrent bien obtenir le ministère des Finances : dès lors Merkel peut-elle accepter de donner deux postes clés à ses partenaires-adversaires ? On peut en douter. D’autant qu’elle ne pourra, dans ce cas de figure, envoyer aucun démocrate-chrétien à la Commission, chaque État n’ayant droit qu’à un poste et un seul. En outre, un Allemand à la tête de la Commission, c’est l’impossibilité d’en nommer un autre à la tête du Conseil européen ou de l’Eurogroupe (on parle de Peer Steinbrück, son challenger malheureux, ou de Wolfgang Schäuble, l’actuel ministre des Finances qu’il faudra recaser si le SPD obtient son ministère) puisque l’Allemagne dirige déjà le Mécanisme européen de stabilité (MES) et la BEI…
Bien sûr, si le PPE l’emporte et que le PSE et l’ADLE ne concluent pas d’alliance, les termes de l’équation changent. Cette fois, François
Hollande sera dans l’embarras. Les déclarations d’amour du chef de l’État à l’endroit du Parlement européen auront des difficultés à résister aux ambitions personnelles des caciques de son parti. En effet, s’il accepte, toujours au nom de la démocratie européenne, de nommer la tête de liste du parti qui arrive en tête, et si le PPE l’emporte, le commissaire français pourrait bien être un UMP (Michel
Barnier en l’occurrence). Son intérêt bien compris est donc que cela n’arrive pas. Car les candidats socialistes se bousculent au portillon : Pierre Moscovici, le ministre des Finances, Élisabeth Guigou, la présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Pascal Lamy, l’ancien patron de l’OMC, l’eurodéputée Pervenche Berès, présidente de la commission des affaires sociales, etc. Comme il est difficile à ces éminences de demander que le Conseil européen s’assoie sur la tête du Parlement, ils espèrent au moins qu’il y aura un accord entre le PSE et l’ADLE et qu’ils obtiendront la majorité afin que Martin Schulz soit propulsé à la tête de la Commission… Au pire, Hollande pourra invoquer la volonté inflexible de Merkel de ne pas laisser le Conseil européen perdre l’une de ses prérogatives importantes. Un conservateur à la tête de la Commission, oui, mais pas forcément la tête de liste du PPE… Ainsi, le chef de l’État pourra nommer l’un de ses affidés.
La chancelière allemande compte bien aussi nommer l’un de ses candidats au poste de ministre des Affaires étrangères (il sera en même temps vice-président de la Commission), soit le Suédois Carl Bildt, soit le Polonais Radoslaw Sikorski, actuel chef de la diplomatie polonaise. Elle serait aussi favorable à ce que la présidente lituanienne, l’ancienne commissaire Dalia Grybauskaité, devienne présidente du Conseil européen. Le problème est que les socialistes n’auraient aucun poste dans un tel schéma, ce que le SPD, mais surtout François Hollande, auront du mal à accepter. Un socialiste français pourrait donc au final hériter du ministère européen des Affaires étrangères ou de l’Eurogroupe, à moins que l’Élysée ne se contente du poste de commissaire à la concurrence…
À moins d’un an de ce grand mercato, une chose est sûre : c’est Berlin qui sera au final l’arbitre des élégances, faute pour Paris d’avoir la moindre doctrine dans ce domaine. Encore une fois, si l’Allemagne domine l’Union de la tête et des épaules, ce n’est pas parce qu’elle le souhaite, mais tout simplement parce qu’elle occupe un espace abandonné par la France.

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