AFP PHOTO / PACOME PABANDJI

Bangui, le 16 septembre 2013


Dans ce pays à feu et à sang depuis l’installation au pouvoir du président autoproclamé Michel Djotodia, le besoin d’ordre et de sécurité est criant. La France doit-elle intervenir encore une fois au secours de l’ancien empire de Bokassa ?

Après le retrait d’Afghanistan, l’opération Serval au Mali, la situation en Syrie scrutée comme le lait sur le feu, voici donc la Centrafrique. Pour l’état-major français, cela commence à faire beaucoup. Mais si les militaires français sont inquiets, si le président Hollande a demandé solennellement aux Nations unies la semaine dernière de s’engager pour sécuriser ce pays en proie à l’anarchie, c’est parce qu’il est à craindre qu’en l’absence d’une normalisation, le terrorisme ne finisse par s’y installer. Si l’on avait évoqué le risque d’afghanisation du Mali avant que la France n’y intervienne pour en chasser les djihadistes en route vers Bamako, le mot de « somalisation » a été plusieurs fois prononcé depuis le mois de mars au sujet de la Centrafrique. Un mot-valise qui signifie à la fois l’absence totale d’un État digne de ce nom, une situation humanitaire catastrophique, la présence de mouvements armés venus des pays voisins, une capitale livrée au pillage, un gouvernement illégitime et le risque d’une déstabilisation régionale.
De Bokassa à Djotodia en passant par le général Kolingba, Ange-Félix Patassé et François Bozizé (voir encadré), la Centrafrique a vécu un peu plus d’un demi-siècle d’indépendance qui n’en n’avait que le nom. En fait, les régimes successifs en place à Bangui ont toujours dépendu peu ou prou du bon vouloir de certaines officines parisiennes et n’ont jamais été démocratiques. La corruption y règne en maître depuis le début et le pays n’a jamais vraiment tenté de sortir d’une pauvreté endémique. Le Centrafricain moyen gagne environ moins de trois dollars par jour alors que le sous-sol du territoire regorge de minerais précieux ou stratégiques : si l’on a beaucoup parlé des diamants, l’or, le pétrole et l’uranium sont des atouts importants pour cette terre de 5 millions d’habitants grande comme la France. La contrainte est dans l’enclavement. Avec les deux Congos au sud, le Cameroun à l’ouest, le Tchad au nord et le Soudan à l’est, la Centrafrique est au cœur d’une région encore très troublée en proie à de nombreux conflits ethniques, politiques et économiques.
Relation incestueuse
Mais le mal absolu est politique. Non seulement parce que la relation avec l’ancienne puissance coloniale n’a jamais été clarifiée, mais également parce que les potentats qui se sont succédé au pouvoir ont littéralement pillé les revenus de ce pays. Pour l’historien du continent, Albert Bourgi, « la Centrafrique vit un itinéraire chaotique depuis trop longtemps », un parcours jalonné par des coups d’Etat dans lesquels la France a souvent été à l’initiative ou a agi en sous-main. « Il s’agit là d’une pratique incestueuse », poursuit l’expert, selon lequel la France aurait tort de vouloir diligenter, seule, une intervention militaire dans les semaines à venir, au risque d’être accusée, à tort ou à raison, de « néocolonialiste ».
La difficulté tient aussi au jeu des puissances et des impuissances de voisinage. Le Tchad, le Congo, le Gabon et le Cameroun, déjà impliqués dans la force interafricaine mandatée sur place n’ont à la fois pas la vigueur militaire pour venir à bout de la rébellion du mouvement Seleka (dont le président Djotodia est issu mais sans avoir réussi à le démanteler depuis), et ont trop d’intérêts divergents pour stabiliser ou déstabiliser le pays en fonction de leurs arrière-pensées.
Purification ethnique
Et pourtant, il y a urgence. La violence qui règne dans le pays a aggravé l’accès aux biens alimentaires.
« En 2013, près de 13 500 enfants de moins de 5 ans pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère tandis que 44 000 enfants de moins de 5 ans pourraient être atteints de mal?nutrition aiguë modérée », selon l’Unicef. L’autre abcès de fixation concerne les réfugiés. Les rebelles, à majorité musulmans, font régner la terreur, notamment dans le nord du pays. Dans le diocèse de Bouar, « l’agressivité des rebelles s’est accrue », note le responsable d’une organisation caritative italienne. Selon un missionnaire engagé dans la zone, 80 % des habitants de la région de Bohong ont dû fuir après des opérations de purification ethnique au cours desquelles plus de 3 500 maisons ont été brûlées.
« Il suffit de rien pour qu’une vraie guerre reprenne », note un militaire français des mieux informés, selon lequel le risque d’une infiltration djihadiste dans le pays n’est pas à exclure. La France attendra-t-elle qu’il soit trop tard pour agir ? C’est pour éviter un scénario de type Mali que Laurent Fabius s’emploie à obtenir rapidement le vote de deux résolutions des Nations unies. La première, pour que dans un délai de six mois, soit autorisé le déploiement d’une force internationale afin de ramener l’ordre et la stabilité dans le pays. La deuxième afin de dégager un financement suffisant pour s’assurer du déploiement et de l’efficacité de cette force. Pas si simple, dans la mesure où les États-Unis renâclent depuis des semaines à subventionner un effort de police internationale dans un pays coupé de tout processus démocratique. Il en allait de même pour le Mali jusqu’à ce que Washington se résigne à soutenir l’intervention française. Un scénario qui pourrait se reproduire à l’identique depuis que le monde entier a assisté en direct à la tragédie du Westgate à Nairobi. Les Américains ont vécu l’offensive des shebab somaliens dans la capitale kenyane comme une menace directe. Il faudrait également que d’autres pays africains, bien intentionnés et capables d’agir avec fermeté, rejoignent le mouvement. Formation, mise en alerte, capacité d’intervention, coordination : c’est pour obtenir des Africains eux-mêmes, bien au-delà des mécanismes de l’Union africaine aujour?d’hui dépassés, cette prise de cons?cience et cet investissement d’avenir que le prochain sommet franco-africain se réunira en décembre à Paris. Avec pour seul sujet à l’ordre du jour, la sécurité et la gestion des risques de déstabilisation.
Une succession de potentats
Cinq des six derniers présidents de la République centrafricaine ont pris le pouvoir sans passer par les urnes.

  • 1958-1959 > Barthélemy Boganda, prêtre panafricain, meurt dans un accident d’avion.
  • 1959-1966 > David Dacko, directeur d’école, renversé par un coup d’État.
  • 1966-1979 > Jean-Bedel Bokassa, sergent, empereur, chassé par un complot des services français.
  • 1979-1981 > David Dacko, démissionnaire, remplacé par le chef d’état-major des armées.
  • 1981-1993 > André Kolingba, chef du Conseil militaire de salut national, défait par les urnes.
  • 1993-2003 > Ange-Félix Patassé, spécialiste agricole, réélu puis évincé par un coup d’État.
  • 2003-2013 > François Bozizé, général, réélu mais chassé par la rébellion de la Seleka.
  • 2013       > Michel Djotodia, ex-consul au Soudan, président autoproclamé.
Partager :