Des réfugiés syriens à Beyrouth (S. Platt / AFP)

Des réfugiés syriens à Beyrouth (S. Platt / AFP)


Le HCR a enregistré près de 800 000 Syriens sur le sol libanais qui ont fui la guerre en Syrie. Pour les autorités libanaises, ce chiffre doit être doublé pour tenir compte de tous ceux qui ne sont pas répertoriés.

« Imaginez votre France avec 20 millions de réfugiés allemands ou italiens qui auraient débarqué en moins de deux ans ! » Les officiels libanais savent que comparaison n’est pas raison mais ils osent quand même, pour mieux frapper les esprits de leurs interlocuteurs. Diplomates en visite, journalistes, émissaires des agences onusiennes ou des ONG humanitaires, tous doivent sentir ce sentiment d’urgence et de folle anxiété qui habite les équipes en charge de ce fardeau. Regroupés dans leurs familles installées dans le pays depuis des années ou dans des camps de fortune qu’ils ont dressés eux-mêmes en bordure des villages du nord du Liban ou dans la plaine de la Bekaa, résidents sauvages des centaines d’immeubles en construction qui jalonnent les autoroutes urbaines des grandes villes du littoral, les réfugiés syriens sont bien là et squattent le Liban. Tentant d’y survivre, de se faire une place en attendant la fin de la guerre, si hypothétique, en Syrie. Même si « Bachar a intérêt à semer la pagaille partout dans la région comme il l’a promis », soutient l’éditorialiste Issaa Goraieb, personne ne soupçonne les réfugiés d’être les pions d’un quelconque plan machiavélique des maîtres de Damas. Car une déstabilisation profonde du Liban ne ferait pas vraiment les affaires du Hezbollah, l’allié majeur du régime syrien au pays du Cèdre. Au contraire, le parti pro-iranien est au pouvoir et entend bien y consolider ses positions.
Un million de Syriens, en grande majorité sunnites, est donc venu s’ajouter à la grande communauté sunnite libanaise, ce qui modifie de fond en comble l’équilibre démographique et confessionnel du Liban. Au détriment des communautés chiite et chrétienne. La dernière fois qu’un pareil afflux de réfugiés est venu changer la donne du pays pour les générations suivantes, ce fut avec les Palestiniens au début des années 1970. Ils furent affectés dans des camps provisoires devenus permanents. Personne au Liban ne peut raisonnablement soutenir que la guerre civile, déclenchée par cette présence massive palestinienne, est oubliée.
Pour le Liban, qui avait réussi sa reconstruction et son redécollage économique au lendemain de la guerre interchrétienne des années 1990, le prix de la crise des réfugiés syriens est énorme (voir interview ci-dessous). « La croissance du Liban serait de 2,9 points inférieure chaque année à la croissance que le pays aurait enregistrée en l’absence de crise », fait valoir un diplomate français en citant l’impact terrible du poids des réfugiés sur le commerce extérieur et le tourisme. Comment dès lors se relever ou rebondir face à cette catastrophe annoncée qui risque d’affecter toute la région ? Il faudrait au moins un gouvernement libanais qui prenne ses responsabilités et mette de côtés ses querelles partisanes et communautaires, un exécutif avec lequel la communauté des nations puisse prendre langue pour tenter d’apporter une aide efficace. À ce stade, ces deux conditions ne sont toujours pas remplies.
« L’EXISTENCE MÊME DU LIBAN EST MENACÉE »
Ramzy Naaman (DR)

Ramzy Naaman (DR)


Entretien avec Ramzi Naaman, qui vient de diriger ces dix-huit derniers mois la cellule de coordination du gouvernement libanais pour la prise en charge des réfugiés syriens.
Comment avez-vous dû faire face à l’arrivée massive de ceux qui fuyaient la guerre en Syrie ?
Notre gouvernement n’a pas géré cet afflux de réfugiés comme il aurait dû le faire. Au début, lorsque leur nombre était inférieur à 10 000, on pensait que ce n’était pas grave. Mais, en l’espace de quatre à cinq mois, il est passé à 200 000. Et comme la guerre en Syrie est un sujet de politique intérieure au Liban, le discours qu’on nous a tenu était de regarder ailleurs. Sauf que ce n’est pas possible. La Sûreté Générale nous dit maintenant que le nombre d’entrées en provenance de Syrie est de 1,3 million, ce qui prend en compte les réfugiés inscrits par le HCR, les 250 000 travailleurs syriens qui sont légalement répertoriés et ceux qui auraient franchi les frontières clandestinement. Notre estimation est que, si le rythme perdure, nous pourrions faire face à 2 millions de réfugiés d’ici le début de l’année 2014, ce qui est tout simplement effrayant.
Pourquoi ne pas avoir ouvert de camps comme en Jordanie ou en Turquie ?
D’abord parce que beaucoup de Syriens ont déjà de la famille ici au Liban et qu’ils se sont donc installés dans plus de 1 500 localités différentes du Liban. Ensuite pour des raisons de sécurité mais, plus généralement, parce que le Liban vit dans la hantise des camps. Notre guerre civile est née dans les camps palestiniens du Liban et plus personne ne veut revoir se créer de pareilles enclaves. L’avantage de la Turquie et de la Jordanie, c’est que ce sont des États plus stables que le nôtre, du fait de notre paralysie politique avec un gouvernement démissionnaire, et que les ONG ont l’habitude d’y travailler.
Quelle aide demandez-vous ?
Nous avions jusqu’à présent deux sources essentielles de donation, les pays arabes et l’Occident. Mais aujourd’hui, les pays du Golfe nous ignorent parce que le Hezbollah pro-iranien bloque la direction du pays. Certaines capitales arabes ont toutefois donné de l’argent à des ONG qu’elles jugent fiables plutôt que de passer par le gouvernement libanais, ce qui a abouti à financer des organisations fondamentalistes sur notre sol. Quant aux Occi?dentaux, ils ne nous font pas confiance, ils pensent que les fonds qu’ils verseraient seraient mal utilisés et ils préfèrent donc passer par les agences des Nations unies. Au total, les donateurs étrangers ont promis plus de 1,5 milliard de dollars mais on n’en a pas vu un centime au niveau gouvernemental. Finale?ment, les Nations unies ont créé un fonds unique destiné au Liban et la Banque mondiale a été mandatée pour faire un devis. Je considère pour ma part que le chiffre de 7,5 milliards de dollars pour la période 2012-2014 est totalement sous-estimé.
Pourquoi ?
Parce qu’on ne prend pas suffisamment en compte les coûts indirects. Lorsque votre population s’accroît de 50 % en deux ans, cela signifie que plus rien ne suit derrière en termes d’infrastructure et d’accompagnement social. La consommation d’eau et d’électricité par exemple a augmenté de 60 %. Quant aux autres produits ou services subventionnés comme la farine, les stocks sont arrivés à leur limite. Prenez également la santé ou l’éducation. Notre système public a accueilli 45 000 jeunes de plus, c’est au-delà de la capacité de nos classes et de nos enseignants. Il y a enfin la situation de l’emploi. Les réfugiés syriens qui trouvent du travail sont employés à des coûts inférieurs à celui de nos travailleurs immigrés égyptiens ou sri lankais, ce qui crée un dumping social évident. La Banque mondiale estime d’ailleurs que 185 000 Libanais vont tomber dans la pauvreté cette année et s’ajouter au million existant.
C’est cette tension sociale que vous redoutez plus qu’une nouvelle guerre civile au Liban ?
Oui, je suis persuadé qu’on finira par se battre au Liban pour un morceau de pain et que ce sera l’étincelle d’un nouveau conflit. Nos dirigeants ont retenu les leçons de notre guerre civile des années 1970 mais il faut désormais agir, laisser tomber nos querelles internes, sortir le gouvernement de sa paralysie pour sauver ce qui reste à sauver. Si nous ne faisons rien, une explosion secouera ce pays s’il existe encore. De là à dire que ce que n’a pas réussi à nous imposer Bachar al-Assad par la guerre et l’occupation, il le réussira par cet afflux massif de réfugiés qui déstabilise le Liban, il n’y a qu’un pas et je ne le franchis pas. Mais, oui, l’existence même du Liban est menacée.
 Propos recueillis par F.C.

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