Irina Bokova, directrice générale de l'UNESCO (AFP / Pierre Andrieu)

Irina Bokova, directrice générale de l'UNESCO (AFP / Pierre Andrieu)


La prestigieuse institution des Nations unies vient de renouveler le mandat de sa directrice pour quatre ans. Une élection très politique dans les coulisses de la diplomatie mondiale. Même si plus grand monde ne s’intéresse à ce « patrimoine international en péril » installé à Paris.
Qui sait aujourd’hui ce qu’est l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture ? Qui y siège, qui la dirige, qui y représente la France ? Il est probable que le citoyen ordinaire est bien éloigné de ce genre d’information, que ses priorités sont ailleurs, ce qui ne manque pas de sens. Sauf que l’Unesco a été inventée pour être au cœur des sociétés vivantes. En 1945, grâce à la plaidoirie de Léon Blum, mandaté expressément par le général de Gaulle, l’insistance de la France pour accueillir à Paris cette institution a été récompensée. Place de Fontenoy, dans le 7e arrondissement, un grand bâtiment moderne abrite plus de 190 délégations du monde entier. Objectif ? Tenter d’offrir une éducation digne de ce nom à chaque enfant né sur la terre, développer les réseaux de connaissance, promouvoir la recherche, protéger les patrimoines archéologiques et, plus tard, immatériels de chaque nation… un chantier titanesque pour 2 400 fonctionnaires internationaux sous la direction d’une équipe dotée d’un budget d’un demi-milliard de dollars.
Longtemps, l’Unesco a été synonyme pour le grand public de cartes postales de nouvel an, du courrier de l’organisation du même nom, de conférences planétaires et surtout d’un label visant à protéger les plus grandes merveilles archéologiques ou architecturales des différentes civilisations. C’est oublier que l’organisation a également contribué moralement à lutter contre le racisme, raison pour laquelle l’Afrique du Sud a quitté l’institution pendant près de 30 ans jusqu’à ce que Nelson Mandela l’y fasse revenir. Technologiquement, elle a favorisé également la création du Conseil européen pour la recherche nucléaire (CERN), dont l’un des chercheurs a mis au point le concept même de Web. Politiquement, elle a enfin permis que la Palestine soit reconnue comme État en son sein alors qu’elle était bloquée dans sa tentative de devenir membre à part entière de l’Assemblée générale des Nations unies.
Mais ces quelques réussites ou percées diplomatiques masquent un fonctionnement controversé et un manque de vision globale que chaque candidat à la direction générale tous les quatre ans ne manque de rappeler. L’hiver dernier, l’universitaire libanais Joseph Maïla, soutenu par son pays alors qu’aucun pays arabe n’a réussi depuis l’origine à faire élire l’un des siens à la tête de l’Unesco, a mis en avant le bilan très sévère de l’organisation en termes de gestion et d’efficacité. Il s’est servi d’un rapport du président de la Cour des comptes, Didier Migaud, qui critiquait durement la gouvernance de la directrice générale, la bulgare Irina Bokova. « Dans n’importe quelle entreprise privée, un rapport d’audit de ce type aurait conduit à la démission du conseil d’administration », souligne un connaisseur des arcanes. Et pourtant, Irina Bokova a été réélue. Non seulement parce que les pays arabes se sont divisés sur la candidature de Joseph Maïla, mais également parce que les pays africains n’ont pas fait bloc derrière la candidature d’un autre postulant, le djiboutien Rachad Farah. Il faut dire que la directrice s’était également beaucoup démenée sur le continent. Sa présence au Mali, après la destruction des sites religieux de Tombouctou par les djihadistes chassés de la ville par l’opération Serval, a été très remarquée. Ajoutons à cela que la France, pays hôte de l’Unesco, a également soutenu la campagne de réélection de la diplomate bulgare au nom de la solidarité européenne et l’on comprend que ses adversaires n’avaient que peu de chances.
« Joseph Maïla aurait pu faire bouger l’Unesco », estime l’un de ses parrains, l’ancien ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner, qui avait fait du Libanais le directeur de sa cellule de prospective au Quai d’Orsay. Mais la France est restée absente de cette campagne. Comme si l’Unesco était un combat lointain, pour ne pas dire perdu. Est-ce insolent de rappeler que, depuis François Mitterrand, la France a nommé quinze ambassadeurs à l’Unesco, ne donnant qu’à trois d’entre eux une longévité dans le poste suffisante pour lancer quelques initiatives à même de dynamiser cette institution ? De Jacqueline Baudrier, l’ex-patronne de l’Ortf, au porte-parole du Quai d’Orsay Philippe Lalliot, qui vient de prendre ses fonctions en remplacement de l’écrivain Daniel Rondeau, la représentation de la République a été servie par des personnalités aussi diverses que l’avocate Gisèle Halimi, l’élue Françoise de Panafieu, la diplomate Catherine Colonna ou la turbulente ex-ministre Rama Yade. La parité a été honorée mais ces missions ont, pour la plupart, servi davantage à récompenser des services ou à recaser des proches.
Pour l’ex-ambassadeur Jean Musitelli, l’un des deux délégués de la France à l’Unesco à avoir servi cinq ans, la France aurait tort de ne pas chercher à redresser cette institution onusienne. « À l’ère de la révolution numérique, l’Unesco devrait s’emparer de ce défi pour faire comprendre aux sociétés modernes qu’il ne suffit pas d’un clic pour se passer de la transmission humaine de la culture. » Cet ancien conseiller à l’Élysée sous François Mitterrand convient que l’organisation a beaucoup péché. Bureaucratie excessive, « une organisation en tuyaux d’orgue », manque de leadership, absence de vision stratégique, mais pas de quoi désespérer pour autant.
Naturellement, rien n’est jamais simple dans un système où chaque pays dispose d’une voix et où les logiques de bloc régional continuent de s’affronter. Pas simple non plus de faire fonctionner au quotidien cette fourmilière dès lors que le Congrès américain a voté une loi qui interdit aux États-Unis de financer l’Unesco si la Palestine en devient membre. Or, cette contribution financière, de l’ordre de 100 millions de dollars par an, est vitale. Certes, les Américains se sont absentés de l’Unesco pendant près de vingt ans à partir de 1984 pour cause de mauvaise gestion et parce que l’organisation était trop tiers-mondiste à leur goût, ce qui ne l’a pas empêchée de vivre. Mais à l’heure de la mondialisation, de l’émergence des grands pays du Sud, c’est toute la stratégie de cet ensemble qu’il faut revoir si l’on souhaite faire fonctionner l’Unesco aussi efficacement que d’autres grandes agences onusiennes comme l’OMS ou l’Unicef. La culture, ce n’est pas rien, c’est même sans doute le grand enjeu du nouveau siècle qui a commencé. À charge pour les États, et pour la France qui les héberge, d’être à la hauteur.

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