Alain Juppé, ancien Ministre des Affaires étrangères, Maire de Bordeaux  (J. Demarthon/AFP)

Alain Juppé, ancien Ministre des Affaires étrangères, Maire de Bordeaux (J. Demarthon/AFP)


Le sommet pour la paix et la sécurité en Afrique doit permettre, selon l’ancien Premier ministre, de trouver la voie « en faveur d’une résolution du conseil de sécurité pour une action militaire forte en Afrique telle que la porte la France ».

Que doit-on attendre de ce sommet France-Afrique ?
Dans l’urgence qu’impose l’actualité de la crise en République centrafricaine, ce sommet doit permettre de mobiliser l’ensemble des États participants en faveur d’une résolution du Conseil de sécurité pour une action militaire forte en République centrafricaine telle que la porte la France. Au-delà de l’urgence, il conviendrait de concrétiser un « agenda franco-africain » dans des domaines précis tels : l’éducation et la formation, le soutien à l’entrepreneuriat, le rétablissement de la paix et de la sécurité dans certaines régions ou certains pays, la protection de l’environnement… Et pourquoi ne pas saisir l’occasion d’un tel sommet pour lancer un appel à plus d’intéressement et d’engagement de nos partenaires européens envers le continent africain ? Mais les occasions de rencontres et de concertations au plus haut niveau qu’offre ce type de sommet sont déjà un élément positif.
La France doit-elle avoir une « politique africaine » ?
La France et l’Afrique partagent une communauté de destin basée sur des liens historiques, culturels, économiques, universitaires et humains. Cette communauté de destin a pu fonder une relation spécifique, voire d’exception… et donc justifier ce qu’il est convenu d’appeler une politique « africaine » de la France. Cette politique a souvent fait l’objet de critiques superficielles… Mais on oublie trop souvent que, depuis plusieurs années, et sous les gouvernements successifs, la politique africaine de la France a su aussi s’adapter et innover, en tenant compte de l’accélération de l’histoire sur le continent africain. Et ce, sous les effets combinés des acteurs africains eux-mêmes et des « nouvelles puissances » qui « convoitent » l’Afrique… Je constate que la France est bien présente sur le continent africain et c’est une excellente chose, et pour l’Afrique elle-même et pour la France ! Outre la présence dans presque tous les pays de milliers de nos compatriotes qui y sont installés ou qui y travaillent, les domaines sont multiples où la présence française est forte et appréciée des Africains eux-mêmes : la coopération militaire et sécuritaire, l’aide publique au développement, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la construction de l’État de droit et de la promotion des droits de l’Homme, la coopération culturelle, universitaire et scientifique, la coopération décentralisée, mais aussi le secteur privé et de nombreuses entreprises de toutes tailles… Il ne s’agit donc pas de (ré) inventer une politique africaine comme si l’on partait de rien ! Dans le cadre d’une relation aussi forte et ancienne, les priorités d’une politique africaine sont nécessairement nombreuses et diverses. Plusieurs études et rapports récents en dressent un catalogue. Parmi celles-ci, je voudrais en retenir quelques-unes : – renforcer les capacités africaines d’action militaire et de maintien de la paix ; – mieux accompagner les entreprises et notamment les PME françaises ; – satisfaire les besoins africains en matière de formation, notamment de formation professionnelle ; – soutenir la pratique de la langue française et renforcer la francophonie ; – accompagner le développement local à travers la coopération décentralisée ; – développer notre influence et conforter nos intérêts en impliquant dans nos politiques la communauté importante des Français en Afrique et des Africains en France (diasporas africaine et française) ; – mobiliser les moyens pour accompagner la formation et l’employabilité de la jeunesse africaine et lui donner une espérance et une confiance en son continent. Bref, nous pouvons être fiers de ce qui a été engagé au cours de cette décennie. Il reste à rendre plus lisible notre stratégie partenariale et concertée avec les Africains, et, bien entendu, à rappeler sans cesse à la société française l’intérêt que nous avons à être et à agir en Afrique.
Faut-il s’inspirer des « stratégies » africaines de la Chine et de l’Inde ? Ont-elles les bonnes méthodes ?
Je n’ai pas le sentiment qu’il s’agit de « stratégies africaines » au service du développement de l’Afrique, si j’en crois les témoignages d’Africains eux-mêmes… Je ne pense pas que la France ait besoin de s’inspirer de certaines de leurs « méthodes », lesquelles sont de plus en plus réprouvées par les nouvelles générations africaines. En revanche, nous ne devons pas dormir sur nos lauriers mais être plus offensifs. Et j’ai la conviction que la France a des atouts incomparables face à ces deux puissances.
Comment voyez-vous la situation évoluer au Mali ?
Je voudrais rappeler que j’ai été l’un des premiers à considérer que l’intervention française au Mali était justifiée face à la menace terroriste que faisaient peser Aqmi et ses alliés au Mali et dans toute la région sahélienne, voire une menace aussi pour la France et l’Europe… Cette intervention répondait, ainsi que je l’avais écrit, à l’appel des autorités maliennes et se situait dans le cadre de la légalité internationale, défini par les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité des Nations unies. Et maintenant ? D’abord, et au moment même où nous nous apprêtons à renforcer notre dispositif militaire en République centrafricaine, nous devons donner tous les moyens d’action efficaces à nos soldats toujours engagés au Nord-Mali et poursuivre les efforts pour libérer les deux otages encore détenus. L’évolution de la situation au Mali dépend maintenant, en grande partie, des Maliens eux-mêmes et de l’engagement aussi des pays africains… J’ai le sentiment que les choses vont globalement dans le bon sens, et notamment sur le plan politique, ce qui était un préalable pour envisager une quelconque normalisation. Dès lors  qu’aujourd’hui, le risque d’effondrement de l’État malien semble écarté, le pouvoir politique à Bamako et les institutions retrouvent progressivement une légitimité démocratique grâce à un processus électoral qui se déroule plutôt bien. Cette légitimité acquise par les nouvelles autorités maliennes doit être mise au service de la réconciliation nationale pour une solution politique durable de la « question touarègue » Certes la situation politique reste fragile et le contexte économique et social difficile, notamment pour les populations situées hors de la capitale, mais j’ai la conviction que le processus de « renaissance » de l’État malien est bien engagé. Les défis en matière de développement économique et social sont nombreux. Notre rôle, voire notre devoir, avec les pays africains et la communauté internationale, est d’être aux côtés du peuple malien pour l’accompagner dans ses efforts de normalisation politique et de redressement économique. Il en va de nos intérêts dans cette région de l’Afrique et au-delà…

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