Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères (E. Feferberg/AFP)

Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères (E. Feferberg/AFP)


Entretien avec Hubert Védrine, coauteur d’un rapport rédigé par une commission de réflexion sur la rénovation de la relation économique, bilatérale entre la France et l’Afrique, créée à l’initiative de Pierre Moscovici.

Qu’attendez-vous de ce sommet France – Afrique ?
Ce sommet devrait confirmer l’utilité de telles rencontres en dépit des controverses qui ont existé à certains moments sur leurs principes même, la vitalité réaffirmée de la relation Afrique/France et l’importance des deux thèmes retenus, qui sont d’ailleurs liés : la sécurité en Afrique – à laquelle la France apporte une énorme contribution, l’actualité nous le rappelle – et l’économie, ce à quoi est consacré le rapport de la commission que j’ai animée. Mais une commission propose et suggère. Le gouvernement est ensuite libre de reprendre ou non telle ou telle proposition. Nous en faisons une quinzaine. Ce sommet est une occasion appréciée des dirigeants africains de pouvoir se retrouver, et se concerter avec les dirigeants français, en Afrique ou en France.
La France doit-elle rester le pompier des crises africaines ?
Déjà, « pompier », c’est mieux que gendarme ! Mais la France sera la première heureuse quand les Africains, dans le cadre de l’Union africaine et de leurs organisations régionales, seront en mesure, sous l’égide de l’ONU et avec l’aide de partenaires proches comme la France, s’ils le souhaitent, de maîtriser et résoudre les crises africaines dans leurs dimensions politiques, économiques et même militaires. En attendant, sous quel prétexte la France, qui en a la capacité, pourrait-elle ne pas répondre aux demandes africaines ? Est-ce satisfaisant pour l’avenir ? Non. Tous les projets africains (telle qu’une force d’intervention rapide) sont les bienvenus et doivent être encouragés.
Faut-il, comme le préconise le rapport des sénateurs Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel, « européaniser » notre présence militaire en Afrique ?
C’est séduisant sur le papier mais la réalité est à l’opposé. En pratique, quel pays d’Europe y est-il prêt ou même le souhaite-t-il ? Voyez le contre-exemple au Mali où une intervention était légitimée par l’ONU, demandée par les pays concernés, et urgente face à une menace réelle et immédiate pour les Africains, les Arabes, toute la zone méditerranéenne et l’Europe. Résultat ? La France a dû y aller quasiment seule. Et quelle « européanisation » ? Quelle organisation ? Qui commanderait ? Qui déciderait ? Qui définirait la mission ? Tout cela n’est pas mûr. D’ici là rien n’empêche d’autres pays européens de se joindre aux actions qui doivent être menées. Bien sûr, s’il y a un jour une capacité européenne de projection et d’intervention (des pays européens, ou de « l’Europe ») appuyée sur une volonté politique claire, et une chaîne de commandement efficace et rapide susceptible d’être mise en œuvre à la demande des intéressés et du Conseil de sécurité, ce serait très bien ! Essayons de faire évoluer les esprits dans cette « Grande Suisse allemande » qu’est en train de devenir l’Europe sur la sécurité, et qui évolue aux antipodes de ces scénarios.
Dans ce rapport, les deux sénateurs proposent la création d’un ministère de la Coopération internationale de plein exercice. Qu’en pensez-vous ?
Je ne suis pas convaincu. Il faut un pilotage général et synthétique, une tour de contrôle de toutes les négociations internationales, y compris sur la santé et le climat entre autres. Comme partout dans le monde, c’est au ministère des Affaires étrangères et à ses directions compétentes (direction générale de la mondialisation, direction des Nations unies, direction européenne) qui concentrent le « savoir-négocier » dans tous les domaines, de l’assurer. Personne ne va démembrer le Quai pour refaire un ministère de la Coopération autonome et relancer la compétition, ou la pagaille ministère des Affaires étrangères/Bercy/Coopération ! De toute façon, la manie française de changer tout le temps les structures interministérielles fait perdre du temps, de l’énergie et de l’argent. Il faut s’en guérir. Le continent africain s’impose chaque jour davantage comme un acteur de la croissance mondiale.
La France doit-elle s’inspirer des méthodes chinoise et indienne pour « réinventer » sa relation à l’Afrique ?
Certainement pas ! Que les perspectives de croissance en Afrique soient extraordinaires est une évidence. Nous en parlons dans notre rapport. La France doit repenser sans complexe un partenariat économique d’avenir avec l’Afrique. Elle doit comprendre pourquoi nos entreprises perdent depuis vingt ans des parts de marché en Afrique francophone, et n’en gagne pas ailleurs. Elle doit pour cela étudier les méthodes chinoise, indienne, brésilienne, turque, ou autres mais sans s’en inspirer (elles n‘ont rien de neuf). Et d’ailleurs un vent de fronde se lève en Afrique contre certains abus chinois. Elle doit appréhender l’Afrique à la fois comme un tout et, en même temps, comme cinq ou six ensembles (les régions) ou 54 cas particuliers (les pays). Entendre ce que nous disent les responsables africains les plus optimistes et les plus dynamiques qui souhaitent une France très présente mais pas comme un rentier, comme un partenaire compétitif, dynamique et réactif. Cela suppose beaucoup d’adaptation et de changement de mentalité de la part de nos ad?ministrations, comme de nos entreprises ou de nos banques. Ce changement est en cours.

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