François Hollande et Abdelaziz Bouteflika (photo B. Langlois/AFP)

François Hollande et Abdelaziz Bouteflika (photo B. Langlois/AFP)


Lors du sommet de l’Élysée, l’accent est mis sur la sécurité en Afrique subsaharienne et sur le suivi des événements en Afrique du Nord. Car il y a des interdépendances que personne ne sous-estime.

Pour François Hollande, ce sommet à Paris sur la sécurité en Afrique n’aurait pas été pensable sans que la France soit passée, une fois de plus, par l’épreuve du feu dans ses anciennes colonies. Ne plus être le gendarme de l’Afrique, voilà l’enjeu. Mais le continent doit avoir une stratégie et des moyens propres pour éteindre les crises lorsqu’elles surgissent. La géographie dicte, comme bien souvent, la politique dans cette partie du monde. Si le Sahel reste la priorité des priorités en termes de stratégie stabilisatrice, la nécessité d’avoir une Afrique du Nord sûre et aux frontières moins perméables est une condition sine qua non. Ce qui est loin d’être le cas. En fait, les printemps arabes dans le nord de l’Afrique sont plus intimement liés aux événements du Sahel que nous ne le croyons.
Au Maroc, une nouvelle donne qui doit faire ses preuves
Peu le savent mais la victoire au Mali n’aurait pas été possible, en tout cas pas si vite et si nettement, sans l’appui du Maroc. Dès le départ, et en attendant une autorisation de survol de l’Algérie, c’est par le Maroc que sont passés les premiers bombardiers français. Une source diplomatique confiait également au printemps dernier que « les services de renseignement marocains n’ont pas été avares en informations sur les filières djihadistes au voisinage de la Mauritanie et de l’Algérie et jusque dans certaines villes maliennes où le Maroc dispose de capteurs humanitaires et économiques ». Le roi, dans cette aventure-là, était en première ligne mais également une partie de son gouvernement islamiste. Le Parti de la justice et du développement (PJD) n’a toujours pas la haute main sur les ministères régaliens, mais son poids est tel que rien ne peut se faire contre sa volonté. D’où le retrait de la coalition de l’Istiqlal en juillet dernier, fatigué de voir que le PJD préfère parfois l’immobilisme à l’impopularité. Aujourd’hui, la donne a changé, les islamistes ont fait rentrer au gouvernement le Rassemblement national des indépendants (RNI) et il n’aura échappé à personne que le poste de chef de la diplomatie a changé de main, passant du PJD au RNI dont les responsables sont des routiers de la cohabitation avec la maison royale. Le hasard faisant bien les choses, c’est au Maroc que s’est déroulée à la mi-novembre la dernière conférence ministérielle régionale sur la sécurité des frontières. Laurent Fabius, entouré de ses homologues libyens et marocains, a pu mettre le doigt sur les difficultés abyssales de la Libye. Deux ans après la chute de Kadhafi, c’est encore au sud de ce pays que les regroupements terroristes et le trafic des armes et de drogue restent une réalité forte et menaçante, tandis qu’au nord, l’incapacité des services de sécurité libyens à freiner l’immigration illégale vers l’Europe aggrave l’impression d’anarchie.
En Algérie, on prend les mêmes et on recommence
Les Algériens ont joué le jeu. Pas de gaieté de cœur compte tenu de leur susceptibilité vis-à-vis de tout ce qui peut apparaître comme néocolonial de la part de son ancienne tutelle, mais le ministère de la Défense à Paris ne tarit pas d’éloges sur l’efficacité de la coopération militaire entre la France et l’Algérie tout au long de l’opération Serval : « du jamais vu depuis 1962 », selon l’un des familiers du dossier. Pour autant, si l’Algérie a contribué à aider la France à chasser Aqmi du nord du Mali, tous les problèmes n’ont pas été réglés pour autant. Jean-Yves Le Drian a eu l’occasion fin novembre de s’entretenir avec le nouvel ambassadeur d’Algérie en France, Amar Bendjama. L’Algérie veut-elle continuer à jouer un rôle dans le règlement politique de la question touarègue comme elle avait tenté de le faire en se brûlant les doigts l’an passé ? Ou cherche-t-elle à ne prendre aucun risque à l’approche d’une campagne présidentielle au printemps 2014 qui nécessitera une grande phase de stabilité interne ? En l’absence de tout printemps arabe en Algérie, la France ne verrait pas d’un mauvais œil – si la candidature d’Abdelaziz Bouteflika était confirmée pour un quatrième mandat – qu’un consensus se mette en place à Alger autour de la création d’un poste de vice-président à même de pouvoir assurer une forme de transition. Le nom de l’ancien premier ministre Mouloud Hamrouche, l’homme des réformes démocratiques de la fin des années 1980, a été avancé à plusieurs reprises. Ce qui est certain, c’est que Paris aura besoin, dans cette nouvelle période qui s’ouvre en Algérie, d’une continuité assumée de la relation franco-algérienne refondée par la visite de François Hollande il y a exactement un an.
En Tunisie, l’espoir que tout ne soit pas gâché
Les Algériens le disent haut et fort : les printemps arabes, ils s’en méfient au plus haut point. Vaccinés par la décennie noire du terrorisme après le putsch des généraux contre la victoire des islamistes dans les urnes en décembre 1992, les dirigeants algériens n’ont soutenu aucun des mouvements populaires ayant conduit à la chute de Ben Ali en Tunisie, puis de Kadhafi en Libye et de Moubarak en Égypte. De voir les Tunisiens désormais aux prises avec un renouveau des maquis islamistes comme au pire des années 1980 les a confortés dans leur analyse : pas de liberté pour les ennemis de la liberté. C’est ce qui explique leur intense coopération policière et militaire depuis que des djihadistes tunisiens se sont regroupés dans les massifs frontaliers du mont Chambii. La France, qui ne veut pas apparaître en première ligne dans cette répression des terroristes en Tunisie, s’en félicite. Mais c’est avec une très grande impatience qu’elle attend de voir enfin émerger une solution politique à la hauteur de la crise institutionnelle. Si des syndicalistes, des magistrats et des avocats français sont intervenus pour aider leurs collègues tunisiens à faire naître un programme d’unité nationale en Tunisie, ce n’est pas anodin. La France ne veut pas voir échouer le premier des printemps arabes. À condition que cela ne mette pas en péril la sécurité des deux pays. L’arrivée d’Ennahda au pouvoir, aussi démocratique qu’elle soit, n’a pas empêché les salafistes de sortir du bois et avec eux des groupuscules plus dangereux encore. Les services de renseignement français s’inquiètent du nombre impressionnant de Tunisiens dans les filières djihadistes vers la Syrie avec le risque d’un retour en France pour ceux qui possèdent la double nationalité. L’autre inquiétude concerne la Libye voisine. L’attentat contre l’ambassade de France au printemps dernier a obligé le Quai d’Orsay à quitter les lieux et à installer nos diplomates à l’hôtel en attendant qu’un nouveau site ultra-sécurisé voie le jour. La question de l’État de droit est clairement posée face aux milices révolutionnaires et aux séparatistes. Et tant que la Libye ne sera pas stabilisée, l’entrée orientale du Sahel avec ses débouchés vers le Tchad, le Niger et le Mali restera une source de grande inquiétude.

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