Jean-Marie Bockel (J. Verhaegen/AFP) et Jeanny Lorgeoux (D. Goupy/Signatures)

Jean-Marie Bockel (J. Verhaegen/AFP) et Jeanny Lorgeoux (D. Goupy/Signatures)


Entretien croisé avec les sénateurs Jean-Marie Bockel et Jeanny Lorgeoux, auteurs d’un rapport* dressant un bilan de la présence française en Afrique. « Les Américains, les Chinois, les Allemands ont défini une stratégie africaine, la France, elle, peine à définir un cap », écrivent-ils.

L’Afrique, un nouvel horizon pour la France ?
Jean-Marie Bockel : Treize kilomètres de mer nous séparent de l’Afrique, depuis la pointe de Gibraltar. Il est facile de comprendre que nous ne pouvons pas tourner le dos à ce continent. Notre rapport rappelle ses évolutions récentes et, notamment, deux faits spectaculaires. La croissance démographique de l’Afrique, tout d’abord : sa population devrait atteindre 2 milliards d’individus d’ici à 2040. Cela va créer des tensions, mais aussi des opportunités. Deuxièmement : il y a encore quelques années, ce continent n’apparaissait pas sur les cartes économiques. Il est aujour?d’hui en croissance constante. L’Afrique est devenue un continent d’opportunités. Elle est notre avenir, et les défis à relever y restent pourtant nombreux. Sur le plan de la sécurité d’abord : il suffit de voir le drame de la Centrafrique, la guerre au Mali, ou encore l’apparition du terrorisme, sur fond de trafics et de luttes tribales dans l’arc sahélien. Sur le plan démocratique, où les progrès sont vitaux, comme sur le plan de la santé : l’Afrique est un continent jeune, mais c’est aussi un continent où l’on meurt jeune. Sur le plan social, enfin : il y a encore beaucoup trop de pauvreté, d’inégalités. Les maux de l’Afrique demeurent mais le regard que l’on peut porter sur elle n’est aujourd’hui plus dominé par ces maux. Ce qui frappe l’œil, c’est le réveil de ce continent.
Jeanny Lorgeoux : L’avenir de la France est en Afrique, d’abord parce qu’il est aujourd’hui inconcevable que ce continent reste à l’écart des flux commerciaux. Nous avons une histoire singulière avec l’Afrique, mais il nous faut bâtir aujourd’hui une relation décomplexée avec les Africains, afficher clairement nos intérêts, compte tenu de l’émergence des BRICS. Alors que le mur de Berlin tombait, que la France s’interrogeait sur son avenir à l’Est – ce qui justifiait l’élargissement de l’Union européenne –, je défendais déjà l’idée que l’avenir de la France était aussi en Afrique.
La Chine et l’Inde ont-elles des doctrines spécifiques en Afrique ?
Jeanny Lorgeoux : La Chine a eu le courage de se doter d’une doctrine, d’une stratégie spécifiquement africaine, elle la met en place méthodiquement, et avec des moyens considérables. De la même manière, l’Inde, sur des créneaux différents, comme le secteur médical, a elle aussi élaboré une stratégie.
Jean-Marie Bockel : Nous devons nous réjouir de la présence de ces pays en Afrique, de cette diversité, qui est une chance pour ce continent. Si la France y a perdu de l’influence, elle y reste encore très présente, notamment sur le plan de la sécurité, sur le plan économique –un millier d’entreprises françaises y sont implantées – et sur le plan culturel, avec ses lycées français, ses centres culturels – sans oublier l’importance de la francophonie.
Le regard des Africains sur la France a-t-il changé ?
Jean-Marie Bockel : Oui, et c’est le résultat de cette moindre influence : nous ne sommes plus perçus comme l’ancien colonisateur. C’est donc à nous de jouer, dans ce monde qui a changé, avec cette relation qui a changé. Cette partie, nous devons la jouer d’égal à égal. Ce regard sur la France a aussi changé à cause des pays émergents, car leur présence n’a pas que des aspects positifs. À la manière des colons d’autrefois, et peut-être plus rapidement encore, ils pratiquent une surexploitation du sol et du sous-sol dans des conditions qui ne sont pas équitables. Il faut que la relation économique apporte vraiment quelque chose aux États africains, notamment en termes de création d’emplois. Nous avons avec l’Afrique une histoire partagée – avec ses tragédies et ses moments forts. L’Afrique et la France se connaissent bien, c’est notre chance pour pouvoir développer notre présence et nos échanges.
Jeanny Lorgeoux : Nous avons été tétanisés par un faux débat sur la Françafrique, il était clair qu’il fallait maintenir notre présence en Afrique. Les entreprises françaises ont quitté l’Afrique car elles ne se sentaient plus soutenues par nos gouvernements. L’intérêt de la France est de maintenir une politique africaine d’envergure.
Vos propos sur la « Françafrique » vous avaient coûté votre place de secrétaire d’État à la Coopération. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette question ?
Jean-Marie Bockel : Ma prise de position sur la Françafrique, qui date presque de six ans, était prémonitoire puisqu’aujourd’hui, je vous dirai que la Françafrique, c’est fini. Il subsistait à cette époque des réseaux occultes qui perturbaient la politique de changement que souhaitait mener Nicolas Sarkozy. Ces réseaux étaient en déclin, mais j’avais sous-estimé le pouvoir qu’ils avaient réussi à conserver. Aujourd’hui, ils sont devenus marginaux. Ils ne peuvent plus empêcher la rénovation de notre relation avec l’Afrique. Comment jugez-vous la manière avec laquelle François Hollande gère ces dossiers ? Dans ses discours, François Hollande se situe dans la continuité de Nicolas Sarkozy – si l’on excepte le discours de Dakar, décrédibilisé par une maladresse de langage. Mais si l’on relit tous les autres discours de Nicolas Sarkozy, celui de Cotonou avant son élection, celui du Cap pour rattraper celui de Dakar, on peut voir qu’ils ne diffèrent pas vraiment de ceux de François Hollande : les deux Présidents ont souhaité une relation renouvelée, d’égal à égal avec les Africains. J’ajoute que Hollande a ajouté à ces discours des décisions courageuses : l’intervention au Mali et le rôle central que la France est prête à jouer en Centrafrique. Il faut que cette nouvelle politique africaine s’inscrive dans la durée et qu’elle soit vraiment adaptée à l’apparition de nouveaux partenaires tels que les pays émergents et la montée en puissance de certains pays européens.
Vous proposez, dans votre rapport, de créer un ministère de la Coopération internationale de plein exercice.
Certains pays européens ont mis en place ce type de ministère, distinct de celui des Affaires étrangères. Les budgets consacrés à la coopération ou à l’aide au développement relèvent aujourd’hui du ministère des Affaires étrangères, mais d’autres ministères, comme celui du Budget, disposent également d’un sous-ministère de la Coopération. À un moment où les moyens se font rares et où la demande de visibilité de l’aide bilatérale est plus importante, nous proposons de réunir ces administrations. Un ministère indépendant couvrant la plénitude de ce que peut être une politique publique de coopération internationale, c’est ce que font les Britanniques et les Allemands.
Jeanny Lorgeoux : Il faut préciser que ce ministère ne serait pas seulement en charge de l’Afrique, il ne s’agit pas de reconstituer la cellule Afrique de la rue Monsieur ! Il nous faut avoir une administration unique, avec un bras armé s’appuyant sur une doctrine clairement affichée et volontariste. Vous proposez également de changer notre politique d’immigration…
Jean-Marie Bockel : Une immigration qui n’est pas maîtrisée est un problème, mais une immigration maîtrisée est une chance en termes d’échanges. Les mesures qui ont été prises ces dernières années en matière de politique de visas ont été une mauvaise réponse aux problèmes des flux migratoires non maîtrisés. Restreindre la délivrance de visas a eu pour effets négatifs d’envoyer des personnes douées d’un fort potentiel ailleurs qu’en France. Nous proposons de changer ce mauvais signal, qui a détérioré notre image en Afrique. Participer au développement de l’Afrique suppose de modifier cette politique.
* « L’Afrique est notre avenir », rapport d’information fait au nom de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées, déposé le 29 octobre 2013.

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