Mego Terzian, président de Médecins sans frontières

Mego Terzian, président de Médecins sans frontières

L’une des rares organisations non-gouvernementales présentes en Centrafrique, Médecins sans frontières, a décidé le 3 janvier de «considérablement réduire ses activités» dans le camp de la zone aéroportuaire, à Bangui, où se sont entassés près d’une centaine de milliers de personnes, en majorité chrétiennes : la sécurité n’y était alors pas suffisante pour que MSF puisse exercer pleinement ses missions. Depuis, MSF a pleinement repris ses activités dans le camp de Mpoko, à l’aéroport. Son président, Mego Terzian, nous explique la situation.
Médecins sans frontières est présent en République centrafricaine depuis 1997. Pouvez-vous rappeler quelle est votre action en RCA ?
MSF gère plusieurs projets : sept qui sont réguliers, à Batangafo, Boguila, Carnot, Kabo, Ndéle, Paoua et Zémio ; et quatre projets d’urgence, à Bangui, Bossangoa, Bouca et Bria. D’ici la fin janvier, MSF espère pouvoir initier des activités dans les hôpitaux de Bangassou et Ouango.
Au total, MSF gère donc onze structures hospitalières dans le pays, avec des équipes d’urgence mobile les camps de déplacés de Bangui. Nous offrons, au total, des soins médicaux gratuits à environ 400 000 personnes, nous proposons une capacité hospitalière d’environ huit-cents lits.
Combien avez-vous de personnels expatriés ?
Une centaine, et nous comptons environ 1 100 personnels centrafricains dans nos équipes.
Après deux jours de violences intenses, les 1er et 2 janvier, MSF a décidé de restreindre  une partie de ses personnels, pourquoi ?
Le 1er et le 2 janvier, nous avons connu une recrudescence des violences dans le camp qui se situe à côté de l’aéroport, où 100 000 personnes vivent dans des conditions très précaires, et où MSF gère un centre de santé (santé primaire, et quelques accouchements).
Que s’est-il passé ?
Des violences (avec armes à feux et armes blanches) ont provoqué la mort de deux enfants, et ont blessé une quarantaine de personnes, qui ont été prises en charge par nos équipes. Des balles perdues ont touché nos centres de santé, et elles auraient pu toucher nos personnels. Nous avons considéré que le maintien d’un dispositif d’importance était alors devenu impossible dans ce camp, et nous avons décidé -momentanément- de restreindre nos activités. Nous les avons depuis reprises, avec une équipe complète, et avons même initié – le 8 janvier – une campagne de vaccination contre la rougeole pour les enfants déplacés âgés de 6 mois à 15 ans vivant dans le camp de déplacés de l’aéroport.
Vous n’avez pas bénéficié d’une protection suffisante ?
60% des pays où travaille MSF sont en guerre. Il est rare que nous demandions la protection des forces en présence, et notamment en RCA, où la population connaît notre manière de travailler. C’est, d’une certaine manière, notre protection.
Vous n’avez donc pas demandé cette protection à la MISCA ou à l’armée française ?
Non, en dépit de l’augmentation régulière des violences contre les structures hospitalières.
Comment se manifeste cette augmentation des violences dans les structures de santé ?
Durant la journée, par exemple, arrivent dans l’hôpital communautaire où nous travaillons des personnes qui tentent de rentrer armées. Nous sommes souvent obligés de nous interposer à ces personnes,. L’armée française n’y peut rien : ils patrouillent, mais ce n’est malheureusement pas suffisant.
Pourrait-elle assurer cette sécurité, s’ils le souhaitaient ?
Il n’y a que quatre hôpitaux gouvernementaux à Bangui, et trois structures privées. Oui, nous pensons qu’il serait tout à fait possible de les sécuriser.
La mission de l’armée française et de la MISCA est d’assurer la sécurité de la population, mais j’ai des doutes que les effectifs soient suffisants pour y parvenir, au regard des besoins actuels.
Quelle est la situation à Bangui ?
Il y a toujours beaucoup des tensions inter-communautaires, même si la situation est incomparable avec la journée du 5 décembre, journée durant laquelle Bangui a connu des manifestations de violences extrêmes -de très nombreux cadavres avaient été amenés dans l’enceinte de l’hôpital communautaire.
Malgré la présence de l’armée française et de la MISCA, les violences continuent…
Aujourd’hui, quinze à vingt blessés arrivent en moyenne chaque jour dans l’hôpital communautaire où nous travaillons, des blessés par armes à feu, armes blanches, par des bastonnades, lynchages etc.
Le Président et le Premier ministre centrafricains, Michel Djotodia et Nicolas Tiengaye, ont démissionné. Cela peut-il améliorer la situation ?
Nous ne pouvons pas prédire ce qui va se passer ni comment le contexte, notamment humanitaire et sanitaire, peut et/ou va évoluer. MSF suit la situation de très près. En attendant, nos activités continuent et nos équipes sur place se tiennent prêtes à répondre aux éventuels besoins et urgences qui émergeraient. Les besoins médicaux et sanitaires sont énormes en RCA et MSF est déterminée à poursuivre ses activités de secours en faveur de la population centrafricaine.
Combien y a-t-il de centrafricains déplacés, selon vous ?
Aujourd’hui, nous pensons qu’il y a au moins 300 000 déplacés, uniquement à Bangui. Quasiment la moitié de la ville vit soit dans des camps improvisés ou semi-organisés, soit dans des familles d’accueil. Les personnes qui ont fui leur maison ne veulent pas retourner chez elles.
MSF n’est pas la seule ONG à travailler en Centrafrique…
Il y a d’autres ONG françaises, comme Action contre la faim, une ONG italienne, Emergency, et la Croix rouge internationale. Les agences humanitaires des Nations unies tentent d’augmenter les opérations de secours. Les besoins sont énormes, et nous ne sommes pas assez pour faire face à la situation, mais je ne peux pas critiquer l’absence d’organisations non-gouvernementales, considérant l’insécurité actuelle en RCA.
Doit-on craindre une aggravation de la situation dans les camps de déplacés ?
Dans certains endroits où se concentrent les populations, comme dans le camp de l’aéroport, le basique, le minimum n’est pas assuré, beaucoup de personnes vivent et dorment dehors ; beaucoup manquent de nourriture, voire d’eau. S’il n’y a pas d’eau, d’hygiène, et d’abri, les conséquences peuvent s’avérer très graves sur un plan sanitaire.
De quoi avez-vous besoin pour pouvoir maintenir vos activités et vos personnels ?
Le rétablissement de la sécurité, pour pouvoir organiser notre travail de manière optimale. Les 300 000 déplacés de Bangui se trouvent dans une grande difficulté.
Comment voyez-vous évoluer la situation dans les semaines qui viennent ?
Ces dernières semaines, de nombreuses milices se sont constitués, mais sans leader politique, ou militaire identité. Dès lors, il est difficile pour les Français et la MISCA de réaliser leur mission, et notamment le désarmement des belligérants. Nous comprenons donc qu’il ne soit pas aisé de rétablir un minimum de sécurité.
Nous sommes donc assez pessimistes. Nous espérons la protection des structures de santé, des quelques hôpitaux qui subsistent à Bangui (nous ne pouvons pas prétendre agir sur tout le territoire), ainsi que des camps où se sont rassemblés les déplacés, c’est la priorité.
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