Hervé Morin, député de l'Eure

Hervé Morin, député de l’Eure


Selon le président du Nouveau Centre, qui fut ministre de la Défense de 2007 à 2010, le gouvernement a commis deux erreurs avant de lancer l’opération en Centrafrique : d’abord celle de ne pas avoir réussi à réunir une coalition européenne, puis celle de ne pas avoir assigné à cette opération un « objectif clair ».

Les groupes UMP et UDI ont demandé que soit créée une mission d’information sur l’opération menée en Centrafrique, et celle-ci a été refusée en conférence des présidents. Un commentaire ?
Nous avons besoin, sur les questions de défense – comme sur d’autres questions –, d’un maximum de transparence. Par rapport aux autres grandes démocraties, la France n’est déjà pas un modèle en matière de contrôle parlementaire des opérations extérieures. La situation a un peu changé grâce à la révision constitutionnelle de 2008 – il faut un vote du Parlement pour prolonger une opération au-delà de quatre mois d’intervention –, mais rappelons que dans de nombreux pays européens, ce vote est un préalable à toute opération extérieure. Une mission d’information nous aurait permis d’avoir une meilleure analyse de la situation, une analyse sereine, comme savent la faire les parlementaires des commissions de la défense et des affaires étrangères. Je regrette donc que nous n’ayons pu obtenir la création de cette mission d’information.
Vous étiez favorable à cette intervention en RCA. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la situation ?
Un regard inquiet. J’étais favorable à cette opération, au nom de la responsabilité qui est la nôtre dans cette région du monde, pour empêcher les guerres civiles et les crimes de masse. J’avais vu deux défauts, dès l’origine de cette intervention, mais j’en avais sous-estimé l’impact.
Le premier défaut ?
Nous n’avons pas tenté de mener cette intervention dans un cadre européen. Nous sommes seuls, et au moment où se pose la question d’un renforcement de notre présence militaire, on voit bien que personne en Europe n’est prêt à nous aider.
L’Allemagne, disiez-vous récemment, ne veut pas assumer ses responsabilités dans le domaine de la défense…
Il n’y a pas que l’Allemagne en Europe, il y a 27 pays susceptibles de nous aider. Au Tchad, en 2008, durant la crise du Darfour, nous avons mené une opération avec une dizaine de pays européens, et sans les Allemands. Ne considérons pas que tout passe par l’Allemagne. Il a manqué une initiative majeure de la France pour convaincre ses partenaires européens de conduire une telle opération en RCA.
Deuxième défaut ?
Il manque à cette opération des perspectives politiques. Au Mali, nous avons lancé une opération avec un objectif bien identifié : restaurer un État, et assurer une transition démocratique. Nous sommes allés en Centrafrique sans un objectif clair. Résultat : nous sommes aujourd’hui pris entre les feux de la Séléka et des anti-balaka, dans un conflit qui prend un caractère religieux. N’avoir aucune perspective politique rend pour nos forces armées l’exercice très compliqué.
A-t-on sous-estimé le caractère confessionnel de cette guerre civile ?
Probablement, comme on a menti sur la durée de l’intervention. J’ai toujours dit que contrairement à ce qui était affirmé, on n’y était pas pour six mois mais pour très longtemps. La République centrafricaine est un pays plus grand que la France et personne ne pouvait penser que nous allions être capables, en quelques semaines, d’y reconstruire les fondations d’un État qui a disparu. Nous allons devoir rester encore très longtemps en RCA.
Des années ?
Oui, c’est clair. Je rappelle qu’il a fallu cinq années pour créer un état civil et des listes électorales en Côte d’Ivoire…
Vous avez déclaré que nous sommes aujourd’hui l’otage d’une « situation pourrie »…
Le putschiste – aujourd’hui démissionnaire – qui a remplacé un putschiste n’était pas plus recommandable que son prédécesseur. Nous ne disposons d’aucun schéma politique qui nous permette de faire évoluer la République centrafricaine vers un régime stable et démocratique. Ce pays n’a pas connu d’unité depuis une vingtaine d’années : le Nord n’est plus sous l’autorité de l’État central depuis longtemps, et le Sud connaît de nombreux séparatismes. D’un côté, il y a des musulmans qui s’imaginent que nous allons favoriser les chrétiens, et de l’autre des chrétiens qui ont le sentiment que nous ne prenons pas vraiment la décision de désarmer les milices. Nos soldats sont pris en tenaille, et je leur renouvelle un message de soutien. Nous les avons transformés en gendarmes mobiles, une mission à laquelle ils ne sont pas préparés, même s’ils ont connu une situation assez similaire en Côte d’Ivoire. Ils doivent vivre une épreuve terrible, faire preuve de la force sans commettre l’irréparable, dans un climat d’hostilité, de haine : ils doivent ressentir un très grand sentiment d’impuissance, et cela doit être extraordinairement difficile.
Les démissions du Président et du Premier ministre centrafricains, Michel Djotodia et Nicolas Tiangaye, constituent une bonne nouvelle ?
Oui, mais il est nécessaire de trouver un chef d’État rassembleur afin de permettre au pays d’aller vers une unité. La nomination d’Alexandre-Ferdinand Nguendet à la présidence par intérim pendant 15 jours ne semble pas pour l’instant être gage de retour au calme dans les rues de Bangui. Les soldats français ont encore du travail, un long travail devant eux…
A-t-on les capacités pour un déploiement de forces plus efficace ?
Nos moyens sont limités. Nous avons actuellement plus de 8 000 hommes en opérations extérieures. Sur le long terme, cela s’avère encore plus difficile, et il va falloir très clairement mettre l’Europe et la communauté internationale face à leurs responsabilités, car la France ne peut assumer seule cette nécessité de renforcer les forces sur le terrain. Quelle doit être l’ampleur de ce renforcement ? Si l’on veut créer un électrochoc, il faut envoyer là-bas plusieurs milliers d’hommes supplémentaires.
Selon Dominique de Villepin, les batailles menées en Irak, en Libye, en Syrie, au Mali et en Centrafrique sont les batailles d’une seule et même guerre. Qu’en pensez-vous ?
Non, ce n’est pas tout à fait la même chose. L’opération que mène la France concerne des problèmes essentiellement centrafricains. Il peut y avoir bien sûr des liens, et on peut faire une présentation élégante d’une même guerre qui s’étendrait à tous ces pays, mais l’opération française se borne à trouver des solutions aux problèmes de la République centrafricaine.

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