José Manuel Barroso et Antónis Samarás

José Manuel Barroso et Antonis Samaras


Et si la crise de la zone euro n’avait été qu’une crise grecque mal gérée ? Car, si la première est bel et bien terminée, la seconde risque d’occuper encore longtemps les Européens. Ironie de l’histoire, ce découplage entre les deux crises apparaît clairement au moment où Athènes prend les rênes de l’Union pour six mois.

Maintenant que la poussière de la crise est en train de retomber, on se demande comment l’incendie, parti de cette minuscule économie pesant moins de 2 % du PIB européen, a pu gagner le reste de la zone euro au point de sembler menacer, dans ses pires moments, l’existence même de la monnaie unique. Or, en ce début 2014, que constate-t-on ? L’euro, que certains voyaient disparaître fin 2011 ou début 2012 (on mesure l’immense stupidité de ces prévisions) est toujours et solidement là : une devise forte, seconde monnaie de réserve au monde et des marchés qui investissent massivement dans l’Union, un havre de stabilité et de prospérité comparé au reste du monde et notamment aux émergents qui sont eux, désormais, au cœur de la tourmente.
Trop optimiste ? Les faits sont pourtant là. En décembre, l’Irlande est sortie du programme d’assistance européen et est revenue avec succès sur les marchés : sa dette à 10 ans se négocie même sous les taux britanniques ! L’Espagne, elle aussi, n’a plus besoin de l’aide de ses partenaires, ses banques ayant été recapitalisées et leur bilan nettoyé des créances douteuses. La Slovénie, au bord du basculement, a réussi à redresser la barre à temps sans avoir recours au Mécanisme européen de stabilité (MES). Quant au Portugal et à Chypre, ils s’emploient à revenir sur les marchés le plus vite possible, d’ici à la fin de l’année espèrent-ils. Globalement, les taux d’intérêt des fameux PIIGS (Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne) ont été quasiment divisés par deux voire trois depuis le pic de la crise, même s’ils empruntent désormais plus cher sur les marchés (200 points de base de plus que le bund allemand, la référence absolue, contre moins de 100 auparavant) : mais l’anormalité était que tout le monde emprunte aux mêmes taux que l’Allemagne, alors que la compétitivité et les finances publiques sont loin d’être équivalentes.
Bref, c’est à se demander si la crise n’a pas été un mauvais rêve, la défiance s’étant dissipée aussi vite qu’elle est apparue. Certes, la zone euro s’est profondément réformée afin de ramener la confiance : création du MES doté d’une capacité d’emprunt de 750 milliards d’euros, renforcement de la convergence économique et budgétaire, union bancaire, interventionnisme de la Banque centrale européenne, qui se comporte davantage désormais comme la Réserve fédérale américaine que comme la Bundesbank, etc. En un mot, elle a montré aux marchés que l’union monétaire était une union de solidarité où chacun est soutenu par ses partenaires en cas de pépin. Pourtant, cela semblait aller de soi lors du lancement de l’euro en 1999, et c’est pour cela que les investisseurs ont cru à l’euro. Mais, en 2010, cela n’était plus aussi évident et c’est cela qui a déclenché cette crise coûteuse en termes d’emplois et financiers : en effet, la chancelière allemande Angela Merkel a longtemps estimé que les Grecs devaient assumer seuls les conséquences de leurs erreurs y compris en quittant la zone euro… Ce n’est qu’en août 2012 qu’elle a enfin abandonné cette option du « Grexit », prenant conscience des risques de délitement de l’ensemble de la zone euro et des conséquences géopolitiques que cela aurait pour son pays, qui aurait été rendu seul responsable de cette catastrophe (la disparition d’une monnaie est toujours une catastrophe : imaginez ce qui se passerait si le dollar ou le yen s’effondraient…).
Il est clair que si, dès novembre 2009, lorsque le gouvernement grec a reconnu que son déficit public était en réalité trois à quatre fois supérieur aux chiffres officiels, tous les pays de la zone euro avaient fait bloc, la crise n’aurait même pas commencé, les investisseurs ayant la certitude de retrouver leur mise. C’est le doute instillé par Berlin qui a provoqué la crise : s’il n’y a pas de solidarité et si chacun est responsable de ses erreurs, alors il n’y a aucune certitude d’être un jour remboursé de ses prêts. Donc il faut se désengager des pays les moins sûrs. Et c’est la réaction en chaîne. C’est exactement ce qui s’est passé.
Le problème est que la conception allemande d’une union monétaire basée sur la responsabilité de chacune de ses composantes ne tient pas la route : en effet, l’admission dans le club de l’euro est une décision collective des États membres et des institutions communautaires. L’État qui veut adhérer doit remplir des critères objectifs qui sont en eux-mêmes insuffisants puisqu’un vote doit approuver l’adhésion. Autrement dit, personne n’est mis devant le fait accompli. En ce qui concerne la Grèce (pour ne pas parler du Portugal, de l’Italie ou de l’Espagne), la responsabilité de chacun et donc de l’Allemagne est engagée, et sa vertu outragée (comment, les Grecs ont menti ?) était totalement hypocrite.
Car, ce n’est un mystère pour personne que la Grèce n’aurait jamais dû adhérer à la zone euro : il a fallu que les États et les institutions communautaires (y compris la BCE) fassent preuve d’un incroyable aveuglement pour laisser entrer dans l’euro ce pays dont on « s’aperçoit » aujourd’hui qu’il ressemble fortement aux États d’Europe centrale et orientale au lendemain de la chute du communisme : clientélisme, népotisme, corruption, administration tentaculaire, secteur public démesuré, ordre juridique byzantin. « On s’est occupés de 70 pays depuis 1945 et je peux vous dire que la Grèce se situe dans les 5 à 10 % les plus mal administrés que nous ayons rencontrés », raconte aujourd’hui un fonctionnaire du FMI. Une surprise ? Non. Il suffisait d’aller sur place, ce qu’étaient censées faire la Commission et la BCE, pour se rendre compte de l’évidence. On a d’ailleurs la preuve qu’il s’agissait bien d’une volonté de dissimuler la vérité : en 2005, lorsque le gouvernement grec de Kostas Karamanlis a reconnu que les chiffres du déficit public étaient mensongers depuis au moins 2002, la zone euro n’a absolument pas réagi… Si elle l’avait fait, la catastrophe de 2010-2012 aurait été évitée. Bref, la zone euro a payé cher une inconséquence dont elle est seule responsable.
Une erreur à 240 milliards d’euros (plus les quelque 60 milliards de dettes grecques rachetées par la BCE sur le marché secondaire). Car la zone euro ne reverra sans doute pas la couleur de son argent, il ne faut pas rêver. Surtout, la Grèce n’a pas fini de l’occuper : « nous sommes ici pour longtemps », explique Horst Reichenbach, le patron de la « Task force » européenne, chargé d’aider ce pays à bâtir un État digne de ce nom. Ce n’est pas en trois ans qu’on efface un siècle et demi de non-État. En 1991, Pierre de Boissieu, alors négociateur français du traité de Maastricht, expliquait en privé que l’Union pourrait « se payer la Grèce » vu son poids économique et qu’elle ne représentait aucun risque. On a vu ce qu’il en était.

Partager :