Laurent Fabius (AFP/P. Kovarik)

Laurent Fabius (AFP/P. Kovarik)


Les chantiers diplomatiques de la France en 2014 sont légion. Faut-il les hiérarchiser en fonction de nos seuls intérêts ?

Les crises ne manquent pas. Souvent, les diplomates avancent ce constat comme s’ils se félicitaient d’avoir à justifier leur surcroît de travail. De fait, de la Syrie à la Centrafrique, en passant par le dossier iranien toujours en négociation, il est clair que la France tente d’être à la hauteur de sa réputation et de ceux qui attendent d’elle des gestes forts. Mais ces mêmes diplomates l’avouent, la marge de manœuvre est faible. Dans « le monde apolaire » que se plaît à décrire Laurent Fabius, nouvelle version du monde multipolaire cher à Hubert Védrine, la France ne pèse en effet plus du même poids que dans le monde ancien. On l’a vu cruellement en septembre dans l’affaire syrienne. Pleinement engagée auprès de l’allié américain pour « punir » le régime de Bachar el-Assad, la France a dû rappeler ses vaisseaux à la dernière minute. Une reculade qu’elle ne pardonne toujours pas à un Barack Obama hésitant. Il faudra donc en 2014 « réinventer » la relation franco-américaine selon le mot d’un proche de Laurent Fabius, alors que François Hollande se prépare à sa première visite d’État à Washington en février. En attendant, Paris participera à la conférence de Montreux-Genève sur la Syrie, si elle finit par se tenir, mais sans en attendre de « miracle ». Fidèle politiquement à une opposition syrienne qu’elle a lâchée militairement, la France a choisi un camp qui l’empêche de jouer le dialogue avec l’ensemble des protagonistes et leurs parrains. Sa relation avec l’Arabie saoudite s’est nettement améliorée. On ne peut pas en dire autant de sa posture face à l’Iran. Surtout, compte tenu du rôle dévastateur du Hezbollah au Liban, où le parti pro-iranien bloque toute formation d’un gouvernement digne de ce nom et fomente des actions de déstabilisation dans le camp sunnite. En fait, la France n’attend rien du parrainage russo-américain de cette conférence Genève 2, pas beaucoup plus de la médiation onusienne de Lakhdar Brahimi. Et plus rien d’Ankara, où le Premier ministre Erdogan s’est laissé emporter dans un soutien à peine masqué aux djihadistes, cette Turquie où le président de la République se rendra pourtant fin janvier, ne serait-ce que pour des raisons économiques et pour réparer l’affront de Nicolas Sarkozy. Ce dernier n’y avait consacré que quelques heures lors de son passage en 2011 tout en marquant son mandat d’un refus de négocier plus avant les chapitres manquants de la négociation d’adhésion turque à l’Union européenne.
Tenir son rang
Lutter contre la prolifération, tel était également le leitmotiv des Français sur le dossier iranien. Si l’on doit à la France un durcissement du texte de l’accord préliminaire avec l’Iran, négocié avec les autres grandes puissances du groupe 5+1, le résultat doit aussi beaucoup à la volonté des Iraniens de retisser un lien stratégique avec les États-Unis, comme le confirment leurs tractations secrètes au cours de l’été et de l’automne derniers via le sultanat d’Oman. Objectif commun, agendas séparés, dépendance d’Obama vis-à-vis d’un Congrès hostile, il y a des moments où les négociateurs français aimeraient renverser la table afin que chacun prenne ses responsabilités. Mais il faut tenir son rang d’allié malgré tout et rester disponible au cas où, en cas d’échec. Ce pourrait être le cas si la navette Kerry au Proche-Orient entre Israël et les Palestiniens finissait dans l’impasse. Alors il reste l’Afrique. Et dire qu’il y a exactement un an le secrétaire à la Défense américain Leon Panetta, à quelques jours de sa passation de pouvoir avec Chuck Hagel, était resté bouche bée en apprenant de son collègue Jean-Yves Le Drian que la France allait intervenir le lendemain au Mali. « Seule ? » Oui, seule. Ce pari, cette audace ont marqué les esprits. Quoi qu’en pensent les grincheux et ceux qui voyaient Paris s’enliser dans les sables du Sahel, Serval est un succès. Selon Antonin Tisseron, chercheur à l’institut Thomas More, cette victoire française ne saurait suffire. Elle doit être « consolidée » par la suite du processus démocratique, par une injection massive de capitaux pour relancer l’économie, par une présence militaire africaine aidante, par une mobilité de nos forces spéciales antiterroristes dans l’extrême nord du pays. Mais 2014 sera justement, sur le plan diplomatique et sécuritaire en tout cas, consacré à un redéploiement des forces françaises pour lutter plus efficacement contre les djihadistes au Sahel. Non plus à partir des bases traditionnelles de la vieille relation franco-africaine (Libreville, Dakar…), mais depuis les antennes mobiles et flexibles (au Nord-Mali, au Niger et au Tchad) que l’armée française aura créées comme autant de postes avancés contre la menace terroriste.
Tests de crédibilité
En Centrafrique, il y a comme un aveu. À l’Élysée, comme au ministère de la Défense, on reconnaît « des erreurs d’appréciation ». Pas tant sur les effectifs engagés ni sur la nature de l’opération visant « à sauver des vies » mais sur la « complexité » politique de l’anarchie ambiante. S’il est trop tard pour faire marche arrière, il est encore temps de repenser la méthode. C’est ce qui a commencé la semaine dernière avec l’éviction du Président Djotodia et de son Premier ministre de transition. Une mise à l’écart initiée par les plus hautes autorités en France et au Tchad et qui devait obtenir une validation régionale par les chefs d’États d’Afrique centrale. Après un mois de tâtonnement diplomatique, qui a dû beaucoup à une coordination médiocre entre le Quai d’Orsay et le ministère de la Défense, le décor politique à Bangui est désormais plus lisible pour entamer la reconstruction de l’État et pour protéger les civils d’un cycle de représailles en spirale. À charge désormais également pour les pays voisins et pour les Nations unies d’accélérer leur prise de responsabilité politique et humanitaire. Ces crises qui se succèdent et perdurent sont toutes des tests de crédibilité pour l’influence relative de la France. Contrairement aux États-Unis et à leur tendance au repli pour mieux reconstruire leur puissance économique, autre vecteur d’influence avec le poids militaire, la France en souffrance, avec sa croissance insuffisante et son chômage massif, veut continuer à peser sur l’échiquier mondial. C’est toute la difficulté d’une nation porteuse de valeurs dites universelles : vouloir agir en permanence et partout en fonction de ses principes. Encore faut-il donc en avoir les moyens. Le 29 août dernier, Laurent Fabius, devant la conférence des ambassadeurs, admettait que la France « dans cet univers transformé, maintiendra, à l’horizon de 10 ans, beaucoup de ses fondamentaux » : membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, moteur économique et politique, avec l’Allemagne, de l’Europe, nation technologiquement avancée, pilier de la francophonie. Le ministre pointait les zones où notre pays n’avait pas suffisamment avancé ses pions. Afrique de l’Est, Amérique latine, Asie centrale, Extrême-Orient, avec plus de 60 milliards de déficit de notre commerce extérieur, la diplomatie économique, que l’Élysée et le Quai d’Orsay veulent mettre en avant, serait l’instrument majeur pour poursuivre cet objectif. Comme si l’on pouvait tout mener de front sans renoncer à ce que l’on est.

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