Des milliers de Libyens ont manifesté le 7 février contre la prolongation du mandat de la plus haute instance politique, le Congrès général national (photo Stringer/Anadolu Agency/AFP)

Des milliers de Libyens ont manifesté le 7 février contre la prolongation du mandat du Congrès général national (photo Stringer/Anadolu Agency/AFP)


L’évocation ces derniers jours de la nécessité pour les grandes puissances d’agir en Libye illustre une préoccupation grandissante face à un État failli ou en passe de l’être entre le Sahel et la Méditerranée.

L’amiral Guillaud, chef d’état-major des armées jusqu’à la fin de la semaine, sait de quoi il parle lorsqu’il évoque la Libye. C’est bien lui qui supervisa il y a trois ans l’opération Harmattan visant à protéger les populations civiles libyennes de la terreur orchestrée par le colonel Kadhafi. Depuis, les services de renseignements militaires lui ont apporté régulièrement les preuves de l’implication de plus en plus forte de groupes liés à Al- Qaïda dans la déstabilisation du pays afin de se doter de sanctuaires dans le Sud, mais également sur la côte libyenne, entre Benghazi et Derna. Or que dit l’amiral Guillaud fin janvier devant quelques journalistes ? Qu’il faut éviter la formation d’un « trou noir » pouvant devenir « un nouveau centre de gravité, de régénération en équipement et en armes » et qu’une « action internationale » pour y parvenir serait « idéale ».
Pas de planification
À ce stade pourtant, « il faut cesser de fantasmer », précise-t-on dans l’entourage du ministre de la Défense. « Il n’existe en France aucune planification, aucune génération de force et aucun scénario » d’une telle intervention. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’inquiétude. Au contraire. Un sentiment partagé au Quai d’Orsay, où un conseiller de Laurent Fabius avoue que le dossier de la Libye « est en haut de la pile ». Premier constat commun des diplomates, des attachés de défense et des services de renseignements en Libye : l’État est de plus en plus « déliquescent ». En fait, la notion de sécurité nationale reste en grande partie théorique malgré des tentatives de se doter de forces de sécurité. Politiquement et militairement, la grande majorité des provinces du pays ne sont plus sous le contrôle du gouvernement central, car les milices héritées du combat révolutionnaire contre Kadhafi ont dessiné des fiefs ou continuent de se battre entre elles pour maîtriser les richesses qu’elles recèlent. Dernier exemple en date de cette incurie généralisée, l’assaut donné à l’état-major de l’armée libyenne à Tripoli jeudi dernier par un groupe d’hommes armés inconnu, même s’il a été finalement repoussé.
« Il n’y a plus de Libye », tente dans un raccourci le député UMP Alain Marsaud. « Nous avons détruit un régime, il a été remplacé par des groupes surarmés et des mafias guerrières tandis que notre ambassade n’est plus qu’un tas de gravats. » La formule fait mouche, elle traduit un regret évident d’avoir laissé faire une opération militaire franco-britannique soutenue à la dernière minute par les États-Unis. Mais il faut disséquer tout cela. Pour la chercheuse européenne Florence Gaub, qui vient de publier un rapport sur la sécurité en Libye pour le compte de l’International Institute for Strategic Studies, la menace d’aujourd’hui vient naturellement de l’existence de sanctuaires terroristes. Mais tout autant, si ce n’est plus, de l’incapacité des autorités libyennes à contrôler un service de sécurité digne de ce nom, « un système judiciaire qui fonctionne sur l’état de droit plutôt que sur la vengeance, et une économie de rente qui tente d’acheter de la paix civile ».
Sueurs froides
Le pire, selon elle, vient aussi du fait que ces mêmes autorités, au nom d’un nationalisme sourcilleux et déconnecté de la réalité de la menace, ne veulent plus dé?pendre d’une aide étrangère pour résoudre leurs défis sécuritaires. Si des troupes libyennes sont formées à Malte, si l’Union européenne s’essaie à entraîner des douaniers au contrôle des frontières, si des soldats des forces spéciales américaines aideraient quelques agents libyens triés sur le volet à monter des opérations antiterroristes, rien de tout cela n’est suffisant. Pas de quoi construire sur du dur un système national avec des bases, une légitimité, des moyens et des effectifs à même de répondre aux défis des katibas éclatées à travers tout le pays. Le gouvernement a dû changer trois fois de chef d’état-major et de ministre de la Défense, le Premier ministre a même été enlevé l’automne dernier pendant quelques heures. Tout cela donne des sueurs froides aux pays voisins et aux riverains européens. Et jusqu’à Washington, où le meurtre de l’ambassadeur américain à Benghazi en septembre 2012 est resté dans toutes les mémoires.
Agir au coup par coup
Si rien de facile et rapide n’est possible en termes de coopération sécuritaire sur le terrain avec ce qui reste de pouvoir central à Tripoli, quid d’une action sur les groupes armés eux-mêmes ? Les puissances concernées n’ont pas attendu pour agir au cas par cas et au coup par coup. L’Algérie, par exemple, en s’engageant de l’autre côté de sa frontière pour saisir des stocks d’armes, notamment dans la foulée de la méga prise d’otages d’In Amenas en janvier 2013. Les États-Unis en surveillant attentivement au moyen de drones l’activité des groupes djihadistes du Nord, surtout dans la zone de Benghazi, où la traque des responsables de l’attaque sur le consulat américain et l’antenne de la CIA se poursuit toujours. La France, qui, via ses capteurs dans le Nord-Mali et dans le nord du Niger, tente de contenir ou de dissuader les responsables djihadistes réfugiés en Libye de revenir dans la zone de Tessalit et de l’Adrar des Ifoghas. Mais comme le signale la chercheuse Laurence Aïda Ammour, du Center for International Affairs de Barcelone, le principe de réalité exige de considérer les événements dans leur globalité, – « faute de quoi l’on se condamne à une vision cloisonnée, bridée par le tracé colonial des frontières, qui ne permet pas d’appréhender pleinement les logiques transnationales et la plasticité des réseaux du djihadisme ».
Le mois prochain se tiendra à Rome une réunion ministérielle des pays du Groupe des amis de la Libye pour évoquer ce vide sécuritaire. Mais en l’absence d’une volonté claire et de moyens décisifs des autorités libyennes de résoudre ce défi, et de tout appel de leur part à ce que des forces étrangères (sous mandat onusien ou pas) viennent les aider sur leur propre sol, la spirale du chaos ne fera que grossir. « Si personne n’agit, ce sera de pire en pire avec le risque évident de voir la Libye devenir une Somalie doublée d’un Afghanistan », n’hésite pas à pronostiquer Florence Gaub. Allusions à la tragédie d’un État africain soumis si longtemps aux War Lords et au règne des talibans et de leurs protégés d’Al-Qaïda avant le 11 septembre 2001.

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