Barack Obama et Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud, en 2010 (photo : S. Loeb / AFP)

Barack Obama et Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud, en 2010 (photo : S. Loeb / AFP)


Barack Obama se rend prochainement à Ryad pour redonner un nouveau souffle à la relation entre les États-Unis et la dynastie saoudienne. Encore faudrait-il que les Saoudiens sachent où ils vont.
Dire que le climat qui régnait ces dernières années entre la monarchie saoudienne et la Maison Blanche était difficile relève de la litote. Pas seulement parce qu’avec les attentats du 11 septembre les services de sécurité américains sont entrés dans l’ère du soupçon. La CIA et le Pentagone ont reproché à la monarchie son laxisme dans le combat contre Al-Qaïda et Oussama ben Laden. Quinze des 19 terroristes impliqués dans les attaques n’étaient-ils pas de nationalité saoudienne ? Plus tard, les États-Unis de George Bush en ont également beaucoup voulu aux Saoudiens de refuser d’abriter le quartier général des forces américaines dans la région lors de l’attaque contre l’Irak en 2003. L’installation du QG à Doha au Qatar, rival de voisinage de l’Arabie, n’avait pas arrangé les choses. À partir de 2009, la volonté d’Obama de réinventer une relation positive avec l’Iran, rival stratégique de la monarchie des Saoud, a compliqué encore un peu plus la donne aux yeux de Ryad. Si l’on ajoute à cela le fait que, depuis le début des printemps arabes, Washington a refusé d’intervenir dans la région pour soutenir à bout de bras les dictateurs ou les régimes autoritaires qu’ils incarnaient, notamment à Bahreïn et au Yémen, deux voisins de l’Arabie, on peut comprendre que la monarchie saoudienne se soit mise à douter de l’Amérique, le grand allié depuis 1932.
D’où la volonté du président Obama de remettre de l’ordre dans cette relation faite de non-dits et de méfiance. Après avoir reçu en février le roi de Jordanie en Californie puis cette semaine le Premier ministre d’Israël à Washington, le dirigeant américain se rendra à Ryad, cinq ans après sa première visite. Le déplacement a été préparé en amont par le secrétaire d’État John Kerry en novembre dernier. À l’époque, le chef de la diplomatie américaine avait clairement affirmé qu’il fallait agir pour que « la relation reparte sur de bons rails ». D’autant plus que Washington voyait d’un œil jaloux la France se lancer dans une grande offensive de charme, comme s’il y avait un vide à combler. Kerry avait donc ajouté qu’il était important de reconnaître à l’Arabie un rôle d’acteur « majeur » au Moyen-Orient. Une façon d’avouer à demi-mot que les États-Unis avaient négligé leur allié. La volte-face de Barack Obama fin août face à la Syrie avait considérablement irrité les Saoudiens. Refuser au dernier moment d’intervenir militairement contre le régime syrien, alors qu’il venait de franchir « la ligne rouge » fixée à Washington concernant l’usage d’armes chimiques tout en négociant secrètement à Oman avec des émissaires iraniens en vue d’amorcer un processus de normalisation avec Téhéran, avait été interprété à Ryad comme un lâchage. La riposte diplomatique des Saoudiens avait consisté à abandonner leur siège de membre du Conseil de sécurité des Nations unies, une position capitale pour influer sur les décisions de l’ONU dans la région et qui avait été difficile à obtenir.
Le deal avec l’Iran
Barack Obama va donc tenter de s’expliquer. Oui, les États-Unis veulent tout faire pour empêcher l’Iran de se doter de la bombe atomique. La stratégie choisie est celle de la diplomatie et des sanctions, qui, selon un diplomate participant aux discussions, font « perdre à Téhéran deux milliards de dollars par semaine ». Pour les Occidentaux, cette pression a rendu possible l’accord préliminaire signé par le Groupe 5+1 à Genève fin novembre. Dans le même temps Washington veut « parler » avec les autorités iraniennes, saisir l’opportunité de la présidence Rohani pour jeter les bases d’un possible rétablissement des relations diplomatiques. Autrement dit, même si c’est bien plus compliqué qu’il n’y paraît, échanger un abandon de l’arme nucléaire contre une reconnaissance de l’Iran en tant que puissance régionale. Cela ne signifie pas pour autant, selon les États-Unis, que l’Arabie saoudite soit obligée de reculer dans la guerre de fronts externes qui l’oppose à l’Iran, que ce soit en Syrie pour faire tomber le régime de Bachar el-Assad, soutenu par Téhéran, ou au Liban pour soutenir le camp sunnite face au Hezbollah, surtout depuis que ces deux acteurs viennent de parvenir finalement à un compromis pour faire fonctionner la machine gouvernementale.
Bandar a disparu des radars
Les informations récentes faisant état d’un achat important de missiles sol-air par l’Arabie saoudite sur le marché des Balkans pour fournir la rébellion syrienne tandis que les États-Unis financeraient le paiement des salaires des combattants de certaines brigades investies de leur confiance vont dans le sens d’une nouvelle coordination entre Américains et Saoudiens. D’autant plus remarquée que le prince Bandar, pilier de la relation entre les deux pays et patron des opérations les plus secrètes des services saoudiens pendant plus de 20 ans, vient de disparaître des radars. Le dernier coup d’éclat qui lui est attribué ? La formation du Front islamique en Syrie, regroupement de plusieurs formations rebelles, dont l’une des premières cibles fut le quartier général de l’Armée libre de Syrie, interlocuteur officiel et reconnu des Occidentaux. Avec la mise à l’écart de Bandar, il semble que le roi Abdallah et le prince Mohammed bin Nayef, ministre de l’Intérieur, aient donc décidé d’opter pour une posture moins voyante et davantage à l’écoute des Américains. Selon Bruce Riedel, un ancien responsable de la CIA, le prince bin Nayef, responsable de la lutte contre Al-Qaïda sur le sol saoudien et au Yémen voisin depuis plus de 10 ans, « connaît le danger d’avoir à gérer des extrémistes radicaux ». Le ministre a failli mourir lors d’un attentat à l’explosif télécommandé en 2009 perpétré par un terroriste venu se rendre et faire allégeance jusque dans son palais. Un changement de ton en Syrie donc, mais quid de l’Iran ?
Panique au palais
« Le royaume est paniqué par l’attitude iranienne », explique un chercheur français proche des milieux du renseignement. « Jusqu’à présent, ils ont voulu torpiller l’arc chiite qui s’étend de Téhéran jusqu’à Gaza en passant par le Liban, qui est pour Ryad un hub capital sur le plan financier, politique et religieux. D’autre part, ils voient bien que l’Iran cherche de nouveaux partenaires ou à améliorer ses relations. Que ce soit avec la Turquie ou avec le Maroc et même avec Israël ! »
Impossible donc pour Ryad de ne pas tenir compte de ces changements en Iran comme aux États-Unis. Surtout dans une période où le trône vacille. Deux des princes héritiers du roi Abdallah, 79 ans, sont déjà morts. Aujourd’hui l’héritier désigné n’est autre que le prince Salman, actuel ministre de la Défense. Sauf qu’à 77 ans, son espérance de vie est également limitée.
Or, face à l’Iran qui rêve de redevenir un « swing state » pétrolier, autrement dit un interlocuteur de rechange sur le plan énergétique d’ici à 2020, l’Arabie doit se renouveler. Dans la continuité, certes, mais changer. Au risque de ne plus compter. Ou de ne devoir son influence qu’à son pouvoir de nuisance.

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