(photo : F. Batiche / AFP)

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Il faut espérer que l’élection présidentielle du 17 avril soit le dernier scrutin d’un long cycle d’improvisations visant à perpétuer un système décrié.

Quel est le poids de la parole de Mouloud Hamrouche aujourd’hui en Algérie ? À 71 ans, l’ancien Premier ministre réformateur de la fin des années Chadli n’évoque sans doute plus grand-chose aux millions de jeunes de ce pays en âge de voter le 17 avril prochain. Dommage, car s’il y a bien une chose qu’avait comprise cet homme du sérail dès 1987, c’est le défi de la jeunesse, ses frustrations comme ses ambitions. La plupart des réformes du temps de son printemps algérien visaient à offrir davantage de libertés à la population et à décongeler le système socialiste sur le plan économique. Hamrouche est l’homme qui a introduit la liberté de la presse et organisé le pluralisme politique. Or que dit-il en ce mercredi 24 mars lors d’un entretien au quotidien francophone El Watan ? Que tout est à revoir et vite, sinon le pays risque une nouvelle guerre. « Faut-il convoquer aujourd’hui la promesse d’édifier un État moderne qui survit aux hommes, aux gouvernements et aux crises ? » interroge Hamrouche. « Faut-il rappeler encore l’engagement pris de poursuivre le processus démocratique ? Faut-il invoquer la promesse de continuer la réforme ? Nos constituants sociaux ne peuvent s’accommoder de pouvoir souverain sans contre-pouvoir. C’est à ces conditions que notre Armée nationale populaire assurera sa mission plus aisément. Évitons de gâcher ces nouvelles opportunités ou d’avoir de nouvelles victimes. »
Le message est sans ambiguïté. Le pays a vécu une guerre civile de plus de 100 000 morts et plus personne, y compris chez les islamistes de compromis, ne veut revivre cette parenthèse épouvantable. De là à accepter que le système perdure, voilà le pas que Hamrouche ne veut plus franchir. Celui qui joua le jeu de la compétition présidentielle en 1999 (face à Bouteflika déjà !) aurait pu retenter l’aventure s’il avait reçu des garanties sur la transparence de ce scrutin 2014 et à condition qu’Abdelaziz Bouteflika ne se représente pas. Si même il avait cru en la sincérité d’une réforme constitutionnelle visant à créer un poste de vice-président à l’américaine chargé de prendre la relève d’un Bouteflika déchargé de ses fonctions, peut-être qu’il se serait sacrifié dans cette promesse de transition. Mais s’il reste aujourd’hui chez lui, c’est parce qu’il sait que, sauf coup de théâtre, rien de tout cela n’arrivera.
Un pays jeune tenu par des anciens
La candidature de Bouteflika à un quatrième mandat, alors que le monde entier a pu voir en deux secondes qu’il était invalide et en bout de course, a jeté un froid chez les rares hommes politiques qui croyaient encore à un changement possible à la faveur de la longue hospitalisation du Président en 2013. Ali Benflis, ancien chef de campagne et ancien Premier ministre de Bouteflika, n’avait pas voulu attendre que les militaires et les galonnés des services de renseignement s’étripent pour choisir ou adouber leur poulain. Il est aujourd’hui le seul candidat de poids qui répond aux critères d’une élection normale. Mais, vu qu’il ne s’agit plus d’une élection comme les autres – l’Union européenne ayant même refusé d’envoyer des observateurs –, Benflis est condamné à servir de faire-valoir. C’est la raison pour laquelle les leaders des partis démocratiques, une fois de plus, ont décidé de boycotter le scrutin. Certes, le Front des forces socialistes (FFS) du retraité Hocine Aït Ahmed et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) de l’ancien « résistant » Saïd Saadi auraient pu, eux aussi et depuis longtemps, renouveler leur direction pour être en phase avec leur électorat et pour offrir des visages d’alternance aux électeurs encore tentés de voter. Mais ces changements sont arrivés trop tard, et qui pourrait leur donner vraiment tort en voyant un Président en fonction incapable de marcher ni de tenir meeting laisser son Premier ministre faire campagne à sa place et en son nom ?
La guerre interne de l’instrumentalisation
Comment définir ce système ? « On coopte, on intègre et on recycle », commente le fin spécialiste de l’Algérie Luis Martinez. Selon lui, nous assistons dans l’opacité la plus totale à un changement de régime à l’intérieur du régime. Dans cette bataille qui dure depuis 1965 entre les généraux de l’Armée de libération et les tenants des « organes » (comme diraient les Soviétiques qui les ont formés), l’armée vient de marquer des points. La mauvaise gestion par les « services » des terroristes d’AQMI et d’Ansar Dine, avant leur phase de conquête du Nord-Mali en 2012 et la prise d’otages géante d’In Amenas début 2013 par un commando de djihadistes aux ordres de Mokhtar Belmokhtar, aurait conduit Bouteflika a s’émanciper de ses anciens marionnettistes. Et à s’appuyer solidement sur une armée renouvelée, purgée d’une partie de ses généraux les plus âgés. En choisissant en septembre dernier le général-major Ahmed Gaïd Salah comme vice-ministre de la Défense et en le maintenant chef d’état-major des armées, Abdelaziz Bouteflika a formé son dernier carré pour aller jusqu’au bout et contre tous.
S’il avait renoncé à se présenter une nouvelle fois à la fonction suprême, il est probable que son héritage, fait de stabilité et de pacification, aurait vite été enterré… Ses détracteurs ajoutent surtout que l’essentiel de son clan aurait dû prendre l’avion au plus vite pour ne pas se retrouver en prison pour détournement de biens publics, pots de vin et fraude fiscale. Gaïd Salah « est le véritable numéro deux du régime », assure Luis Martinez. Même si le Premier ministre Sellal, devenu directeur de campagne, est le plus visible sur le plan international et pour la vitrine de l’action publique, le vieux général est là pour rassurer, sécuriser et protéger le régime de toute tentative de déstabilisation. N’est-ce pas lui qui, le 20 mars dernier, devant l’académie militaire de Cherchell et toutes les caméras convoquées pour l’occasion, choisissait d’enfoncer le clou ? « L’Armée nationale populaire continue sa mission avec toute la détermination et l’appui des orientations du président de la République, chef suprême des Forces armées », martelait-il. Elle contribue « effectivement aux efforts déployés pour faire régner la sécurité dans notre pays et se dresser fermement devant tous ceux qui tentent de menacer ou de troubler la paix et la quiétude de notre peuple, par l’élimination du terrorisme criminel qui a souillé cette honorable terre et a nui par dessein à son héritage culturel et civilisationnel et à son glorieux patrimoine historique et révolutionnaire ».
Un officiel français, visiteur régulier des autorités algériennes, confiait récemment sur le ton de la litote : « Il est difficile pour le FLN d’être la force de la continuité et de la rupture à la fois », mais « on ne peut pas en même temps laisser l’Algérie aux terroristes ». Et si c’était précisément cela le dernier argumentaire des prétoriens, au service d’une fin de règne qui n’en finit plus de mourir ?

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