José Manuel Barroso, Herman Van Rompuy et Catherine Ashton avec le Premier ministre ukrainien, Arseniy Iatseniouk (photo : O. Hoslet / AFP)

José Manuel Barroso, Herman Van Rompuy et Catherine Ashton avec le Premier ministre ukrainien, Arseniy Iatseniouk (photo : O. Hoslet / AFP)


Une nouvelle fois, la Russie vient de démontrer, en Ukraine, qu’elle est bien la patrie des échecs : en quelques coups, elle a mis l’Union européenne échec et mat.
Personne ne peut contester que le bilan de cette crise, qui n’est toujours pas terminée, est un désastre pour l’Europe, tant pour ses institutions que pour ses États membres. Quoi qu’on pense de Vladimir Poutine et de la « démocratie musclée » qu’il a mise en place, force est de constater que les Européens ont une responsabilité historique dans la récupération de la Crimée par la Russie : « On ne va pas tirer l’ours par la queue si on n’a pas les moyens de le tuer », commente, amer, un diplomate européen. Absence de politique russe, gestion autiste des rapports avec l’Ukraine, le « jardin arrière » de la Russie – comme le Mexique l’est pour les États-Unis –, réactions brouillonnes et absence de vision tactique et stratégique, voilà en quelques mots résumé ce Trafalgar diplomatique qui restera dans les annales.
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir à 2004 et au grand élargissement à l’Est : l’arrivée massive de commissaires, de fonctionnaires européens et de députés européens originaires des anciennes « démocraties populaires » et donc avides de « bouffer du Russe », selon les mots d’un haut fonctionnaire du Service européen d’action extérieur (SEAE), a fait basculer l’équilibre politique de l’Union, sans que les grandes puissances comme la France et la Grande-Bretagne ne le perçoivent clairement et donc cherchent à en limiter les effets. La Russie, qui n’est pourtant plus l’URSS d’antan, a de plus en plus été traitée en quantité négligeable, au mieux, en ennemi au pire : « L’Union a été incapable de définir une politique cohérente vis-à-vis de son principal voisin », constate un diplomate européen. « Pourtant, tant du point de vue énergétique que de la sécurité, on a des intérêts communs. »
Ce basculement idéologique a été renforcé par l’un des travers inhérents aux institutions communautaires, le légalisme : ce qui est légal doit être fait, peu importent les conséquences politiques. On a vu les ravages de cette approche sur le plan interne (l’Union n’a jamais été aussi peu populaire), on le constate désormais sur le plan extérieur. Ainsi, Bruxelles s’est lancée dans la négociation d’un accord d’association avec l’Ukraine sans se préoccuper une seconde de la Russie : Kiev étant souveraine, Moscou n’a rien à dire. Un autisme proprement sidérant, surtout lorsqu’on connaît Poutine et que l’on sait que cet accord aura un effet sur l’accord de libre-échange qui lie l’Ukraine à la Russie. Autrement dit, il aurait fallu, dès le départ, discuter avec les Russes pour les assurer qu’il ne s’agissait pas d’ouvrir la porte de l’adhésion à l’Union et encore moins à l’OTAN, mais plutôt d’offrir à l’Ukraine un statut équivalent à celui de l’Autriche ou de la Finlande du temps de l’URSS (ni dans l’OTAN, ni dans l’UE). Une discussion d’autant plus nécessaire que l’Union a absolument besoin de la Russie pour aider au développement économique de ce vaste pays.
C’est exactement le contraire qui a été fait. Dès lors, le refus, sur pression de Poutine, du président Viktor Ianoukovitch de signer l’accord qu’il avait pourtant négocié est tout sauf une surprise. Ensuite, les institutions communautaires ont été incapables de réagir aux manifestations de la place de l’Indépendance, laissant la situation dégénérer. Il a fallu que l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne (avec la Russie en témoin), reprennent les choses en main pour que, le 21 février, le Président sortant accepte de signer un accord de sortie de crise… Accord aussitôt violé, Ianoukovitch, Président légalement élu (par la majorité russophone du pays) étant contraint de s’enfuir sans que l’on sache encore très clairement ce qui s’est passé : une chose est sûre, les choses ne se sont pas déroulées en respectant l’ordre constitutionnel. L’Union aurait dû, à ce moment, prendre ses distances puisque l’accord du 21 février avait été violé. Mais, là aussi, sous la poussée des Baltes, de la Pologne et de la Suède (qui a une politique étrangère très « woodstockienne », selon le mot d’un diplomate français, en clair très « power flower »), c’est exactement le contraire qui s’est passé. Sans compter que l’Union est restée étrangement muette devant la participation des néonazis de Svoboda au gouvernement et leur nomination à des postes clefs, la remise en cause du statut du russe comme langue officielle, la dissolution des forces de sécurité responsables de la répression de la place de l’Indépendance (évidemment essentiellement russophone), l’intégration des milices d’extrême droite dans la nouvelle garde nationale, etc. Une politique du deux poids, deux mesures, qui a fourni clefs en main à Moscou tous les prétextes à une intervention en Ukraine.
Est-ce un hasard si Poutine a décidé de faire main basse sur la Crimée au lendemain de l’annonce, par l’Union, qu’elle considérait le nouveau pouvoir comme « légitime » et qu’elle signerait donc l’accord d’association avec lui sans même attendre l’élection présidentielle anticipée du 25 mai ? Évidemment pas. Et la réaction des Européens a été pathétique : convoquer, à deux reprises, les ambassadeurs de l’OTAN à la demande de la Pologne et des pays baltes qui s’estimaient « menacés » n’était sans doute pas la meilleure tactique dès lors que personne n’a l’intention de mourir pour « Sébastopol » ou de déclencher « une troisième guerre mondiale », selon l’expression du ministre des Affaires étrangères d’un pays du Sud de l’Union. Kiev a même tenté de jouer la stratégie de la tension en demandant officieusement à l’OTAN d’instituer une « no fly zone » au-dessus de l’Ukraine, alors que les forces aériennes russes n’ont joué aucun rôle dans l’annexion de la Crimée, puis de l’aider à former sa nouvelle garde nationale… « Heureusement, l’Alliance n’a pas donné suite », commente un diplomate, car là, « c’était une quasi-déclaration de guerre ».
Loin d’essayer de renouer le dialogue avec les Russes, les Européens sont restés apathiques. Alors qu’en 2008, Nicolas Sarkozy, alors à la tête de l’Union (la présidence tournante existait encore), n’a pas hésité à prendre l’avion pour Moscou en pleine crise géorgienne, en 2014, ni Herman van Rompuy, le président du Conseil européen, ni José Manuel Durao Barroso, le président de la Commission européenne, ni Catherine Ashton, la ministre des Affaires étrangères de l’Union, n’ont bougé de leur bureau bruxellois ! En revanche, on a eu droit à des déclarations menaçantes du ministre des Affaires étrangères polonais, Radoslaw Sikorski, qui, dans l’affaire, a perdu toute chance de succéder à Ashton, tout comme son homologue suédois Carl Bildt…
Heureusement, l’Union a évité d’entrer dans une dangereuse escalade, lors de son sommet des 20 et 21 mars, en adoptant des sanctions économiques tous azymuts à l’égard de la Russie, comme le demandaient les Baltes, la Pologne et la Suède. Car, désormais, l’enjeu est de limiter les dégâts : si la Crimée est perdue pour Kiev, il faut faire comprendre à Moscou qu’elle a perdu le reste de l’Ukraine. Et là, la partie est délicate : il faut lui assurer que jamais elle ne deviendra une menace pour sa sécurité. L’Union s’étant mise toute seule hors jeu, l’affaire se traite désormais directement entre Washington et Moscou. Reste un mystère : comment la France et la Grande-Bretagne, deux puissances militaires et diplomatiques, se sont-elles laissé entraîner dans un tel piège ? Incompétence, désintérêt, myopie ?

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