Michel Kilo (L. Bonaventure / AFP)

Michel Kilo, fondateur de l’Union des démocrates syriens (L. Bonaventure / AFP)


Michel Kilo est l’un des responsables les plus connus de l’opposition au régime de Bachar el-Assad en Syrie. A 74 ans, il vient de fonder l’Union des démocrates syriens afin de rassembler le plus possible au-delà des régionalismes et confessions. Ex-marxiste proche du parti communiste syrien, chrétien originaire de Lattaquié, le fief du clan Assad, l’homme veut compter dans les batailles décisives qui se livrent en ce moment en Syrie.

Nous sommes à quelques jours de l’élection présidentielle en Syrie. Les occidentaux et vous-même la qualifient de « farce », mais comment comptez-vous la contrer ?
C’est vrai que cette élection signe la mort du dialogue politique amorcé à la conférence de Genève II. Pour Moscou, la solution politique au conflit est dictée par le fait accompli, cette élection en fait partie. Nous, dans l’opposition, nous avons attendu un pas en avant des Etats-Unis mais il n’y a rien eu. J’étais à Washington en mai dernier, j’y ai rencontré tous ceux qui comptent à l’exception du secrétaire à la Défense Chuck Hagel. L’ambassadeur américain Tom Ford, qui s’était beaucoup engagé pour que son pays s’implique davantage, a quitté ses fonctions. Nous avons compris que les États-Unis ne veulent pas faire la guerre en Syrie, qu’ils sont fatigués des guerres au Moyen-Orient. Y compris chez les généraux au Pentagone. C’est peut-être sage de la part du président Obama, mais dans ce cas, il faut que vous nous aidiez à nous en sortir.
Comment ? En vous livrant des armes ?
D’abord il faut continuer à essayer de convaincre les Russes qu’il ne peut y avoir de solution militaire. Ensuite, il faut rétablir un équilibre sur le terrain et cesser de donner des armes aux intégristes, en les donnant plutôt à l’Armée libre de Syrie. Mais lorsque j’entends l’argument classique chez les Occidentaux selon lequel les armes risquent de se retrouver entre les mains des djihadistes, je réponds -comme je l’ai fait à John Kerry- qu’il vaut encore mieux que quelques armes tombent entre les mains des intégristes que la Syrie toute entière. Si l’Occident ne nous soutient pas, il devra affronter plus tard les intégristes à la tête de la Syrie. Il faut cessez d’avoir peur et accepter de prendre des risques. Il n’y a pas de guerre sans risque !
Doit-on, selon vous, faire une différence entre les intégristes, entre le Front al-Nosra par exemple proche d’Al–Qaida et l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL) ?
Oui, pour nous l’EIIL est une organisation complice du régime de Bachar. Nous en avons de nombreuses preuves. La plupart des officiers syriens de la section politique des services de renseignement du régime installés à Raqqa (au nord) sont aujourd’hui des responsables de l’EIIL. Le chef de l’EIIL en poste à Raqqa était colonel dans les services syriens dix jours avant la chute de la ville.  Nous avons également des photos où l’on voit deux dirigeants de l’EIIL discuter avec Ali Mamelouk, le patron des services de renseignement du régime. Selon les témoignages que nous avons recueillis, il existerait également un bureau de coordination entre l’EIIL et l’état-major syrien. Dans certaines zones contrôlées par l’EIIL, l’armée serait obligée de les ravitailler en vivres et en munitions.
Qui est en train de gagner cette guerre ? Les rebelles, le régime ou personne ?
Le régime ne recule pas sur le terrain. Militairement, il y a une forme d’équilibre. Chacun à son tour fait souvent un pas en avant et deux en arrière. Ca peut durer longtemps tant que les acteurs extérieurs se servent de ce conflit pour régler leurs comptes -je parle de l’Iran et de l’Arabie Saoudite. Prenez une ville comme Homs, qui a été vidée de sa population. La bataille a continué de s’y dérouler, mais quinze kilomètres plus loin. Sur la côte, lorsque l’ALS a attaqué les positions du régime, l’armée a riposté dès le lendemain. Aujourd’hui, il attend quinze jours pour répliquer. C’est la peuve que l’Armée est affaiblie et qu’elle a toujours besoin du Hezbollah, des Iraniens et des Irakiens.
Pourquoi avez vous créé l’Union des démocrates syriens, alors qu’il existe déjà une Coalition de l’opposition syrienne ? 
Pour essayer de fédérer davantage sur le projet démocratique syrien. Nous croyons qu’il faudra être très fort lorsqu’il s’agira de rentrer dans la guerre entre les démocrates et les islamistes, qu’il faudra livrer. Or, les démocrates restent divisés et affaiblis par le régime et par leurs propres disputes. Il faut que l’on redonne du courage à ceux qui ont démarré la Révolution. Quant à la Coalition, sa présidence n’est élue que pour un an et elle dépend beaucoup trop de ceux qui lui donnent de l’argent.
Et vous croyez qu’il vous suffit juste d’avoir plus d’armes pour gagner ? 
Non, mais cela permettra à Washington de se reposer ! Cette guerre prendra beaucoup de temps, mais c’est la première bataille en Syrie pour la liberté depuis 3000 ans, et je crois que cela mérite quelques sacrifices… N’oubliez pas qu’entre les morts, les blessés et les disparus, elle a déjà fait plus d’un million de victimes.
 
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