photo : Spencer Platt / AFP

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Notre collaborateur François Clemenceau, rédacteur en chef au JDD, publie le 15 janvier, à un an des primaires démocrates, Hillary Clinton de A à Z (éd. du Rocher). Il s’agit d’un dictionnaire en 100 mots sur cette personnalité politique américaine d’exception qui pourrait devenir la première femme présidente des États-Unis. Extraits.

Washington, aimant et repoussoir
C’est Paul Begala, consultant politique sur CNN et compagnon de route historique des Clinton, qui a popularisé dans les années 80 cette blague entendue dans un bar : « Washington, c’est Hollywood pour les moches. » Il ne visait pas Hillary, naturellement, mais rappelait par un raccourci saisissant pourquoi la capitale fédérale reste un mythe. (…) Hillary n’a pas une fascination pour Washington. Elle y a séjourné la première fois pour son stage au Congrès à la sortie de Wellesley, puis une deuxième fois pendant ses études à Yale où elle militait contre la guerre au Vietnam. Une troisième fois pour intégrer la commission préparatoire au procès de destitution du président Nixon après le Watergate. Puis régulièrement, lorsque Bill était gouverneur. Et définitivement depuis leurs huit années de Maison Blanche suivies de huit autres passées au Sénat et de quatre saisons supplémentaires au Département d’État. On l’a compris, Hillary veut rester à Washington.
Non pas parce qu’elle préfère cette ville à New York, Little Rock ou Chicago qui furent ses autres points d’ancrage, mais parce que c’est l’écrin du pouvoir. Moche, Washington ? C’est sûr que cette ville de 600 000 habitants, dont peu de gens savent qu’elle est à moitié noire et confrontée à la pauvreté et la criminalité, n’est pas très fun. Sans aucun gratte-ciel, écrasée de neige l’hiver et de chaleur tropicale l’été, les complets gris ou sombres y sont légion. Ils traînent de gros cartables derrière eux sur des roulettes. Les tailleurs sobres sur escarpins sont de rigueur. Ce n’est pas le territoire de la fantaisie ou des surprises mais celui des pouvoirs qui s’affrontent, sans régler les problèmes dont souffrent les Américains. Ce qui fait de Washington, « outside the Beltway », au-delà du périphérique de la I-495, la ville la plus détestée des États-Unis. Une très grande majorité de citoyens sont tout simplement écœurés par la politique et ses mœurs, la paralysie du Congrès, les verdicts diviseurs de la Cour Suprême, les secrets de la CIA, le verbiage haletant des médias et les intrigues de la Maison Blanche.
À Hollywood, les studios sont en ville mais les villas des stars sont perchées sur les collines. Il en va de même dans la capitale américaine où l’administration se répartit dans les grands monuments autour du Mall tandis que les fonctionnaires fédéraux, les élus, les journalistes et les diplomates vivent dans les quartiers cossus, verts et périphériques de Georgetown, Bethesda, Arlington ou McLean. À Hollywood, le cinéma est dans les jardins où se déroulent des fêtes somptueuses mais surtout dans les salles où l’on espère encore y voir des spectateurs. À Washington, le spectacle est sur les chaînes tout-info et de plus en plus dans les séries-télé où la vie des lobbyistes de K Street (Scandal), de la West Wing (À la Maison Blanche), de la CIA (Homeland) ou du Département d’État (Madam Secretary) passionnent en nombre les téléspectateurs.
Cette culture schizophrénique qui consiste à vénérer la patrie et les pères fondateurs dans leurs mémoriaux le long du Potomac – des millions d’élèves les visitent chaque année – et en même temps à vomir la politique au quotidien pose la question du ressort des ambitions présidentielles. 40 ans après le Watergate, la chaîne CNN a commandé un sondage sur la confiance du peuple américain dans ses institutions. 13 % seulement des sondés disent qu’ils peuvent faire confiance la plupart du temps au gouvernement pour que les choses aillent dans la bonne direction. Ce chiffre est un plus bas historique. (…) Et c’est cette somme de méfiance, de doutes et de scepticisme qu’Hillary Clinton veut dominer ? Cela fait plus d’un demi-siècle que tous les candidats à la présidentielle veulent « changer Washington ». Aucun n’y est vraiment arrivé. Hillary aurait-elle un don pour les miracles ?

La couverture de Hillary Clinton de A à Z (éd. du Rocher)


Sénat, l’antichambre
Depuis 1945, cinq présidents sur douze sont venus du Sénat, dont trois ont pris directement la Maison Blanche sans passer par aucune autre case. Parmi les sept autres présidents élus, quatre ont été gouverneurs, dont Bill Clinton, deux venaient de la vice-présidence et le dernier, Eisenhower, était militaire, commandant en chef de l’OTAN. Autrement dit, le Sénat reste une antichambre du pouvoir exécutif pour les 100 élus qui y siègent.
(…) « Lorsqu’elle est arrivée au Sénat en 2001, tout le monde a ricané sur cette ex-First Lady qui débarquait avec sa cour de 40 personnes », se souvient l’ancien ambassadeur de France à Washington, François Bujon de l’Etang. « Elle a vite compris son erreur, a réduit son staff et a commencé par faire ses classes. Non pas dans les commissions prestigieuses des Forces armées et du Renseignement mais dans les Affaires économiques et sociales. Elle faisait très attention à son comportement, elle était assidue et se gardait de toute déclaration fracassante. » Hillary Clinton a en effet très vite compris qu’elle devait rompre avec son image de First Lady polarisante. Elle travaille dans la très austère commission du Budget et vote dès la première année contre les réductions d’impôts accordées aux foyers les plus aisés souhaitées par le gouvernement de George W. Bush. Pour asseoir son profil œcuménique, elle participe activement aux petits-déjeuners de prière du Sénat, l’occasion de prier et de méditer avec des parlementaires démocrates et conservateurs. Avec son collègue Chuck Schumer, l’autre sénateur démocrate de l’État de New York, elle obtient au lendemain du Nine Eleven, les attentats du 11-Septembre, une enveloppe de 20 milliards pour la reconstruction de la zone impactée. Elle vote également en 2001 le très controversé Patriot Act qui renforce considérablement les pouvoirs des forces de sécurité dans la lutte contre le terrorisme. (…) Mais son vote en faveur de la guerre en Irak en 2002 reste comme une tache indélébile aujourd’hui bien qu’elle ait confes­sé tardivement cette « erreur ».
Vers la fin de son premier mandat, Hillary met en avant ses capacités à coopérer avec des élus républicains pour initier des lois bipartisanes. (…) Brillamment réélue pour un deuxième mandat, son travail au sein de la commission des Forces armées, qu’elle a rejointe depuis 2003, lui permet de se déplacer fréquemment sur les théâtres des deux guerres d’Afghanistan et d’Irak. Mais à l’approche de sa candidature à la présidentielle en 2007, puis des primaires en 2008, ses votes au Sénat sont de plus en plus « politiques ». C’est ainsi qu’elle s’oppose au renfort de troupes réclamé par le président Bush en Irak et qu’elle vote pour un calendrier de retrait des soldats, initiative qui fera l’objet d’un veto présidentiel.
Après avoir été battue par Barack Obama aux primaires, Hillary Clinton serait bien restée au Sénat pour y poursuivre son mandat jusqu’en 2012. Certains de ses proches faisaient déjà courir le bruit qu’elle pourrait prendre le poste de chef de la majorité sénatoriale. Mais (…) en lui proposant le Département d’État, Obama cumulait les avantages de reconstruire l’unité du parti et de pouvoir contrôler Hillary sur le territoire de la politique étrangère.
(…) Lors de l’élection présidentielle du 8 novembre 2016, les Américains auront également à renouveler 34 sièges au Sénat. Aux midterms de 2014, les démocrates ont subi une lourde défaite. Le rapport de forces actuel donne 54 sièges aux républicains, 44 aux démocrates et deux à des élus indépendants. Il sera donc très difficile de renverser la vapeur bien que la droite ait deux fois plus de sièges à défendre en 2016 que les démocrates. En imaginant qu’Hillary Clinton soit élue et que son parti ne parvienne pas à reprendre le Sénat, et encore moins la Chambre des Représentants où les Républicains dominent largement, l’Amérique risque fort d’être encore une fois paralysée par une cohabitation. Comme ce fut le cas pour Bill Clinton entre 1994 et 2000. Il sera intéressant alors de voir comment Hillary jouera de sa différence dans l’art du compromis avec son opposition.
 

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