photo : Mustafa Yalcin

photo : Mustafa Yalcin / AFP


Passé l’horreur, le temps des questions s’impose sur la lutte contre le terrorisme, mais ce n’est pas le seul chantier diplomatique pour François Hollande en 2015.

Qu’il y ait un avant « Charlie » et un après ne fait aucun doute dans la tête des dirigeants français. Cet horrible attentat était attendu, la plupart des responsables policiers et des experts de la question terroriste affirmant depuis des semaines que la question n’était pas de savoir si ce genre d’horreur se produirait mais quand. Les conséquences de ce carnage sont davantage politiques que diplomatiques ou militaires. Il n’y a aucun doute en effet que le front antiterroriste Barkhane déployé depuis l’été dernier des frontières de la Mauritanie jusqu’à la palmeraie de Faya-Largeau au Tchad sera non seulement maintenu mais probablement renforcé, notamment sur le plan technique, pour accroître la capacité de renseignement sur les mouvements djihadistes de la région. Quant à la lutte contre Daech en Irak, elle aussi se renforce. La France a envoyé ces dernières semaines des avions de chasse, de reconnaissance et de bombardement supplémentaires en Jordanie et le porte-avion Charles de Gaulle devrait être très vite en mission d’appui dans la zone.
Il en va autrement sur le plan politique. Le président de la République, qui a jusqu’à présent bénéficié d’un consensus favorable à sa démarche dans la lutte contre le terrorisme en dehors de nos frontières, va devoir mobiliser la classe politique et l’opinion pour obtenir le même genre d’approbation sur le sol national dans un climat de grande émotion et de tension. Dès que la mobilisation citoyenne aura vécu dans la rue, qu’en sera-t-il au Parlement en cas de nouvelle loi antiterroriste, avec l’opposition dans le débat immanquable à venir sur la place de l’islam en France, avec les communautés juives et musulmanes ? Dès mercredi dernier, le CRIF s’est par exemple montré extrêmement dur sur le plan lexical, n’hésitant pas à parler de « combat mondial de l’islamisme contre l’Occident » et à comparer les tueurs de nos confrères de Charlie Hebdo avec le Hamas de Gaza. Le risque du mélange des genres, de l’amalgame entre mu­sulman-islamiste-djihadiste-terroriste est typiquement ce qui peut provoquer des dérapages difficiles à contrôler. De la même façon, vouloir rouvrir le débat sur l’identité nationale et l’échec du modèle d’intégration à la française exigera un grand sens des responsabilités pour qu’après l’affichage d’une unité nationale indispensable, nos traditionnelles et vaines querelles politiciennes ne reprennent le dessus.
D’autant que la France, rejointe par le reste du monde dans un élan de solidarité remarquable, doit continuer simultanément à travailler sur des chantiers diplomatiques et sécuritaires majeurs. À commencer par la relation avec Moscou dans l’affaire ukrainienne. « Poutine est dans une logique de fuite en avant et il va falloir lui parler un langage qu’il comprenne », confie un expert proche du ministère de la Défense. Les diplomates français ont compris que le maître du Kremlin était affaibli face à l’accumulation des sanctions et à la chute des prix du pétrole provoquée ou aidée par les États-Unis et l’Arabie Saoudite. À trop le pousser dans ses retranchements, notamment en maintenant le statu quo sur la livraison des Mistral, l’homme peut être tenté par des coups tactiques hasardeux ou laisser tout simplement ce conflit perdurer et empoisonner la relation entre la Russie et les Occidentaux. Ou pire, l’entente entre alliés de l’OTAN. D’où la volonté du gouvernement français, soumis à une forte pression des grandes entreprises pour alléger les sanctions mais disposant de peu d’autres leviers, « d’offrir une porte de sortie par le haut » à Vladimir Poutine. L’idée serait de maintenir les sanctions liées à la seule annexion de la Crimée tout en normalisant la relation avec Moscou, à condition que le Kremlin s’engage à Minsk sur un accord politique digne de ce nom. Échouer sur ce dossier, dans lequel la France continue de juger le président Porochenko « maladroit », contribuerait à affaiblir François Hollande sur le seul secteur où il recueille un soutien transversal minimal de la classe politique et de l’opinion.
L’autre dossier majeur européen est bien entendu lié au sort de la Grèce. Devant l’Association de la presse diplomatique réunie le 6 décembre, Laurent Fabius a insisté sur le fait que « les Grecs devaient rester libres de voter pour qui ils l’entendent » tandis que « le vainqueur du scrutin, quel qu’il soit, devra respecter les engagements conclus par l’État grec ». L’enjeu de l’élection est loin d’être anecdotique, même si certains sentiments de panique ou des scénarios de sortie de la Grèce de l’UE et de la zone euro sont exagérés. Il reviendra en effet à François Hollande ainsi qu’à certains de ses partenaires, dont l’Italien Matteo Renzi, de convaincre la chancelière Merkel et la Commission de Jean-Claude Juncker que le régime de remboursement de la dette grecque peut ou doit être aménagé en fonction de ce que réclamera le parti Syriza s’il arrive au pouvoir. Vu la difficulté de la France à finaliser ses propres engagements de discipline budgétaire, ce qui continue d’irriter Berlin, cette démarche en sera compliquée d’autant.
C’est dans ce contexte qu’il faudra également traiter les résultats de l’élection du mois de mai au Royaume-Uni. Même si David Cameron est mal parti pour arriver en tête de ce scrutin lors duquel il remettra son mandat en jeu, sa promesse d’organiser, en cas de victoire, un référendum sur une sortie de l’UE pose un sérieux défi à l’Union tout entière et à ses deux principales forces motrices que sont la France et l’Allemagne. Surtout psychologiquement, depuis que le PIB de la Grande-Bretagne a fini par dépasser celui de la France la semaine dernière. Une alliance de circonstance et d’objectif entre les plus europhobes des responsables conservateurs et le parti d’extrême droite populiste anti-immigration UKIP a de quoi inquiéter.
photo : Fred Dufour / AFP

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François Hollande, depuis les débuts de l’opération Serval au Mali jusqu’à l’horreur perpétrée dans les locaux de Charlie Hebdo, a su prouver aux Français qu’il savait faire preuve de courage politique et de sang-froid. Le risque de se retrouver embarqué dans une nouvelle épreuve de force en Libye n’est pas mince. « Le dossier libyen est devant nous », affirmait à la fin de l’année 2014 au Journal du Dimanche le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Le négliger, faute de soutien allié et de mandat légal, ferait courir le risque de voir le chaos libyen se répandre jusque dans la zone sahélienne protégée par Barkhane. Intervenir poserait en revanche la question de l’extension du potentiel militaire français d’intervention extérieure. Sur l’Europe, le bilan de la promesse de François Hollande d’une « réorientation » de l’UE reste plus que mitigé. Mais c’est bien sur tous ces dossiers existentiels qu’il commence à être jugé en entrant dans la seconde moitié de son quinquennat.
 

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