(photo : Charly Triballeau / AFP)

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Le président Obama accueille ce 18 février à Washington un sommet international destiné à « contrer la violence extrémiste ». Organisé après les attentats de Paris et avant ceux de Copenhague, il doit proposer des orientations radicalement différentes de celles mises en œuvre après les attentats du 11-Septembre.
Il faut les combattre chez eux pour ne pas avoir à les combattre sur notre propre sol » : la formule utilisée par George W. Bush en son temps a montré ses limites. Plus de 13 ans après le début de la guerre en Afghanistan, 12 ans après l’invasion de l’Irak, quatre ans après le début des printemps arabes, deux ans après l’intervention française au Sahel, force est de reconnaître que ces engagements militaires, considérablement coûteux en vies humaines et pour les budgets des nations en première ligne, n’ont pas réussi à diminuer l’impact du terrorisme. Non seulement les pays occidentaux qui ont participé de près ou de loin aux efforts antiterroristes n’ont pas été épargnés par des attentats, mais les terroristes d’Al-Qaïda et ceux de l’organisation État Islamique, qui vise à les supplanter, ont tué des dizaines de milliers de musulmans sur leurs propres terres. Du Pakistan au Nigeria en passant par le Yémen, la Somalie ou la Libye, on ne compte plus les victimes du sectarisme violent et du terrorisme aveugle.
Dans le même temps, qui peut affirmer sans aucun doute qu’en l’absence d’interventions armées des États-Unis sur la zone afghano-pakistanaise ou au Yémen ou de la France au Sahel, la situation aujourd’hui serait moins critique ? Les tenants néo-conservateurs de la « guerre contre le terrorisme », qui se sont fourvoyés en Irak, n’ont pas gagné leur combat. L’ont-ils vraiment perdu en Afghanistan, à l’heure où les États-Unis se désengagent pour ne plus laisser sur place qu’une dizaine de milliers d’hommes ? Et la France ? Que serait devenus le Mali, le nord du Niger et du Tchad si le Président Hollande n’avait pas déclenché l’opération Serval suivie l’été dernier de l’opération Barkhane ? À Washington comme à Paris, personne n’a jamais dit que ce genre de guerre serait facile ou courte. Ce qui n’empêche pas les mêmes acteurs engagés sur le terrain antiterroriste d’estimer que, sur la plupart des théâtres où leurs forces sont actives, il existe des conflits politiques qui n’ont pas de solution militaire. C’est le cas en Afghanistan face aux talibans dès lors que ces derniers sont prêts à négocier leur participation à la vie politique sans recourir aux armes. C’est le cas au Liban, menacé à sa frontière par Daech et dont les institutions sont paralysées en partie par le comportement du Hezbollah : ce parti pro-Bachar, et qui prolonge l’influence de l’Iran jusqu’à la frontière israélienne, doit gagner en légitimité en aidant au bon fonctionnement du partage confessionnel du pouvoir. C’est le cas en Libye, où les milices islamistes et ce qui reste du gouvernement légitime initial doivent s’entendre pour lutter contre un ennemi commun, Daech, enraciné désormais à Derna et Benghazi. C’est le cas au Mali, où le gouvernement de Bamako et les factions touarègues doivent taire leurs différences pour mieux contrer AQMI, dont la menace n’a pas disparu. Mais l’un des enjeux du sommet de Washington n’est pas seulement d’encourager les leaders de ces nations menacées de chaos à cesser d’instrumentaliser la nuisance terroriste. Il vise aussi à mieux laisser les organisations régionales prendre en charge tout ou partie de ces défis. Qu’il s’agisse de la Ligue arabe pour le conflit en Syrie et en Libye ou de l’Union africaine pour limiter les ravages de Boko Haram sorti de ses frontières nigérianes.
Les chefs d’État veulent aussi trouver des outils policiers et judiciaires plus performants pour prévenir le risque terroriste sur leur propre sol. Le sommet a d’ailleurs choisi de s’en prendre à « la violence extrémiste », histoire de ne pas cibler seulement l’islamisme radical, que les conservateurs estiment être le seul responsable des maux d’aujourd’hui mais d’englober tout à la fois le terrorisme « classique », le djihadisme nouveau et les formes d’auto-radicalisation porteuses de haines meurtrières. Les autorités américaines, les Nations unies, l’Union européenne ne cessent d’évoquer des renforcements de coopération dans le domaine du renseignement mais c’est son partage en temps réel qui fait souvent défaut, sans compter les soupçons portant sur les méthodes de son acquisition. Y compris entre Européens. Comme le souligne le spécialiste du terrorisme à l’Institut français des relations internationales Marc Hecker : « L’UE n’est pas un bon cadre pour partager des informations, car les 28 n’ont pas tous les mêmes priorités. Chez les Baltes, en Hongrie ou en Roumanie, Al-Qaïda est une menace lointaine. » Le chercheur préconise de travailler davantage par petits groupes de pays se sentant l’objet d’une menace commune, notamment face au cyber-terrorisme.
Autre chantier considérable, la lutte contre la radicalisation au sein des communautés. Pour freiner la tentation djihadiste dans les pays d’Europe, aux États-Unis, au Canada ou même en Australie naturellement, mais aussi pour éviter que des comportements indécelables par une surveillance classique débouchent sur des actions criminelles. Lors du débat sur « la violence extrémiste » dont s’est emparée la Brookings Institution au début du mois pour préparer le sommet de Washington, l’ancienne experte du terrorisme à la CIA, Anastasia Norton, a mis l’accent sur un important effort de contre-propagande à mener, « non pas pour empêcher les individus à risque de croire en quelque chose, mais pour les prévenir d’adopter un comportement dangereux ». Elle recommande donc aux ONG et au secteur associatif de prendre en charge ce travail pour éviter que cette mission, sur les réseaux sociaux et sur Internet, ne revienne aux seuls gouvernements, « messagers forcément moins crédibles ». À mi-chemin entre la prévention politique et sociétale et la répression policière ou militaire, Bruce Riedel, ancien conseiller à la Maison Blanche et patron du Brookings Intelligence Project, suggère également d’affaiblir les organisations terroristes rivales en favorisant des dissensions en leur sein ou entre elles : « L’un des meilleurs moyens de vaincre un groupe terroriste et de le laisser se dévorer lui-même en se battant contre lui-même. » Plus facile à dire qu’à faire, même si la méthode a déjà été tentée sans qu’on sache si elle est encore appliquée, notamment vis-à-vis de Daech.
Reste que toutes ces questions doivent aussi être traitées dans un cadre géopolitique qui a ses propres contraintes. Vouloir, comme le Président Obama y tient, parvenir à une normalisation des relations avec l’Iran sans être aussi actif dans le conflit israélo-palestinien porte en soi une fragilité dont les terroristes usent et abusent. « Il serait grand temps qu’Obama fasse pression et utilise la menace contre Israël », avance Elie Barnavi, ancien ambassadeur israélien à Paris. Selon lui, quoi qu’en pensent d’autres stratèges en chambre, ce conflit reste central. Chercher à le résoudre ne fera peut-être pas baisser du jour au lendemain la menace d’Al-Qaïda ou de Daech, mais ne rien faire continue de servir d’argumentaire aux terroristes pour qui la cause de « leur » islam englobe la libération de Jérusalem.

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