(CEM OZDEL / AFP)

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Le 24 octobre 1945, les grandes puissances ratifiaient la Charte des Nations unies permettant la création effective de l’ONU un mois plus tard. Soixante-dix ans après, cette institution est une vieille dame au rôle indispensable, mais elle est loin d’être efficace.

« Nous, peuples des Nations Unies… ». Les négociateurs issus des 50 premiers pays s’étant engagés à reconstruire les bases juridiques du monde de l’après-Seconde Guerre mondiale, ils ont discuté pendant des mois, à la virgule près, de chacun des 19 chapitres de la Charte, cette « Bible » des relations internationales. Après un conflit qui fit plus de 50 millions de morts, le plus meurtrier de l’histoire de la planète, chacun a pris conscience, notamment après le fameux sommet de Yalta, que le monde devait se rebâtir dans la conviction du « plus jamais ça ». La Charte stipule donc dans son préambule que les « peuples » des Nations unies sont « résolus » à « préserver les générations futures du fléau de la guerre », à « proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme », à « créer les conditions nécessaires au maintien de la justice » et à « favoriser le progrès social ». En moins de 15 ans, dans la foulée, les grandes puissances se sont reconstruites tout en érigeant les murailles d’une autre guerre, « froide » celle-là, qui s’illustra dans les années 1970 par des dizaines de conflits armés entretenus dans le tiers-monde par les deux grands blocs que constituaient l’URSS et les États-Unis.
Dans un sondage que vient de rendre public l’Association française des Nations unies, à l’occasion d’un colloque exceptionnel qui se tient ce 23 octobre au ministère des Affaires étrangères, 77 % des Français estiment que l’ONU est un outil « indispensable » tout en étant 54 % à considérer que cette organisation n’est pas « efficace ». Rien de bien surprenant dans ces chiffres dans la mesure où l’opinion publique associe les Nations unies à sa vocation de favoriser la paix dans le monde et qu’elle n’y parvient que rarement. « Ce qui marque le plus les esprits », selon Bernard Miyet, ancien Secrétaire général adjoint de l’ONU et président de l’Association française des Nations unies, « ce sont en effet davantage les échecs que les succès ». Selon lui, on se souvient ainsi bien mieux du fiasco des casques bleus en Somalie en 1992 que de la restauration de la paix au Timor ou de l’accompagnement de l’indépendance du Kosovo. Conscient que les citoyens ordinaires ne sont pas toujours instruits des différences qui existent entre le secrétaire général, le Conseil de sécurité ou l’Assemblée générale, Bernard Miyet est indulgent envers une opinion qui constate les échecs de l’ONU et en fait porter la responsabilité à l’organisation plutôt qu’à ses États membres ou à certains des membres permanents du Conseil de sécurité. « Je me souviens qu’en succédant à Kofi Annan à la tête du département des Opérations de maintien de la paix, les initiales de SG, pour Secrétaire général, étaient plus souvent associées à celles de scape goat, de bouc émissaire », raconte l’ancien haut fonctionnaire français.
Clairement, qui pourrait reprocher aujourd’hui à Ban Ki-moon ce qui se passe en Syrie depuis quatre ans ? La responsabilité de cette guerre aux presque 300 000 morts incombant d’abord au régime syrien, qui a choisi de réprimer son opposition, puis aux organisations terroristes qui se sont greffées sur le mouvement insurrectionnel et enfin aux parrains du régime, incapables de proposer une alternative capable de satisfaire les protagonistes de chaque camp. À plusieurs reprises, la Russie a opposé son veto à des résolutions permettant de condamner le régime syrien ou de saisir la Cour pénale internationale. Certes, l’histoire récente a montré que des puissances occidentales pouvaient s’affranchir d’une absence d’autorisation d’intervenir militairement (les États-Unis en Irak en 2003) ou interpréter une résolution de l’ONU favorable à la protection des populations civiles de façon extrême (la France en Libye en 2011). Certes, également, les États-Unis ont utilisé leur droit de veto à d’innombrables reprises pour protéger leur allié, Israël, de toute sanction des Nations unies en raison de sa politique de colonisation ou de répression en Palestine. « Mais la société internationale n’est pas démocratique », plaide l’ancien ambassadeur de France aux Nations unies Jean-Marc de la Sablière*. Raison pour laquelle toute réforme du droit de veto, notamment pour l’abandonner en cas de risque de génocide ou de crimes de masse, ne peut, selon lui, fonctionner qu’avec une formule de volontariat.
La réforme ! Tout le monde en parle, personne ne la fait. Jean-Marc de la Sablière représentait la France lorsqu’il s’est agi en 2005 d’ouvrir le Conseil de sécurité à d’autres grands pays (dont l’Allemagne et le Japon qui en sont interdits en tant que nations vaincues en 1945). devenus puissances rivales des cinq membres permanents actuels. « Que valent aujourd’hui la légitimité et la crédibilité aujourd’hui du Conseil dès lors que le Brésil, par exemple, ou l’Inde restent en lisière du Conseil ? », se plaint Jean-Marc de la Sablière. L’ancien ambassadeur en veut aux pays africains qui ont bloqué la réforme à l’époque sous prétexte d’une sous-représentation de leur continent. Et que dire de l’autorité du Secrétaire général ? « S’il est trop général, il agace les puissants mais s’il est trop secrétaire, il ne peut convaincre et pousser les grands de ce monde à l’action », ajoute l’ancien sherpa du président Chirac.
L’année 2016 sera celle du renouvellement du poste de patron des Nations unies. L’organisation n’en a connu que huit jusqu’à présent. Qui se souvient du premier secrétaire général, le norvégien Trygve Lie, de son successeur suédois Dag Hammarskjöld, du Birman U Thant ? Ou même de l’Autrichien Kurt Waldheim ? Après le Péruvien Pérez de Cuéllar, l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali et le Ghanén Kofi Annan, le Sud-Coréen Ban Ki-moon fait déjà son bilan. Si la Bosnie et le Rwanda furent les cauchemars de Kofi Annan, la Syrie pèse comme un nouvel échec de la communauté internationale pour Ban Ki-moon. Mais l’ONU ne se résume pas qu’à la guerre ou la paix. Initiés sous Kofi Annan, les Objectifs du millénaire en matière de développement ont été une réussite et ont permis au monde de tenir ses engagements d’aide aux pays les plus retardés dans le domaine de la santé publique et de l’éducation. Qui prendra le relais ? La règle non écrite de la rotation des continents prévoit que c’est au tour de l’Europe de l’Est d’envoyer son représentant pour diriger l’institution à New York. Ou une représentante ? Le nom qui revient le plus souvent est celui de la Bulgare Irina Bokova, l’actuelle directrice générale de l’Unesco. Parviendra-t-elle à convaincre la Russie de sa neutralité ? Et les Américains de sa fiabilité ?
Soixante-dix ans, l’âge de la maturité donc mais aussi d’un indispensable second souffle. Le ou la nouvelle secrétaire général(e) n’aura pas d’autre choix que de travailler à la réforme afin que l’ONU soit plus représentative, plus efficace mais aussi mieux financée : en cette année, rarement les agences des Nations unies sur le terrain, du Programme alimentaire mondial au Haut Commissariat pour les réfugiés en passant par l’Unicef, ont été obligées de réduire drastiquement leurs aides faute de budgets insuffisants. Ce qui contribue à accentuer l’idée que l’ONU peut et doit faire le bien, mais avant tout lorsqu’elle en a les moyens…
*Auteur de Le Conseil de sécurité des Nations unies, ambitions et limites, éditions Larmier, 2015.

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