(photo : A.-C. Poujoulat / AFP)

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La coalition unique voulue par François Hollande n’obtiendra de résultats qu’en se battant à la fois contre Daech et pour une solution politique à la crise syrienne. Ce qui est loin d’être gagné.

Depuis des semaines, une question est posée aux dirigeants politiques, aux responsables de la diplomatie et aux chefs militaires : comment voulez-vous gagner la guerre sur le terrain contre Daech pendant qu’au même moment l’armée syrienne, appuyée par les milices chiites et l’aviation russe, pilonne les groupes armés de l’opposition syrienne ? Certains répondent à côté, d’autres par un sourire gêné. La question a pourtant du sens. Plus le régime syrien maintient la pression sur des groupes aussi divers que l’Armée syrienne libre (soutenue notamment par la France), l’Armée de la conquête (aidée financièrement et en armement par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie) ou les Forces démocratiques syriennes (appuyées militairement par les États-Unis), plus la tentation sera grande pour ces groupes de rejoindre le Front al-Nosra ou Daech, les deux organisations les plus puissantes sur le plan offensif mais aussi les plus radicales. Ce qui ne ferait que valider le seul choix laissé possible par le régime syrien et ses deux alliés russe et iranien : la dictature alaouite d’Assad ou le Califat. C’est évidemment pour faciliter la victoire de ce « moi ou le chaos » que l’armée russe a bombardé à des centaines de reprises l’op­position armée syrienne.
Cette démonstration de force a cependant trouvé ses limites après les attentats du Sinaï le 1er novembre, de Beyrouth le 12 novembre et de Paris le vendredi 13 novembre. En Égypte, après le crash de l’Airbus russe, comme dans la banlieue chiite de la capitale libanaise, c’est Moscou et le Hezbollah pro-iranien qui étaient visés. À Paris, Daech a ciblé une nation qu’elle veut punir et diviser pour y semer le chaos. Tous ces attentats, revendiqués par l’organisation djihado-terroriste, ne pouvaient pas rester sans réplique de la part du Kremlin. Désormais unies par le deuil, la France et la Russie ne doivent pas cependant tomber dans le piège qui leur est tendu, celui d’une intervention au sol, ce dont rêvent les djihadistes depuis le départ des troupes américaines d’Irak, une armée de « croisés » en terre d’Islam, une bénédiction pour justifier et renforcer le djihad, avec recrutement de milliers de combattants supplémentaires à la clef. D’où cette volonté pour Paris, Moscou et Washington de travailler à une coalition unique dont le seul ennemi déclaré serait Daech. Par le biais d’une campagne aérienne démultipliée, ce qui permettrait d’affaiblir l’État islamique. Mais affaiblir ne veut pas dire détruire. Sous ce verbe, se cachent encore des obstacles assez volumineux.
Le premier d’entre eux étant l’absence en effectifs et en cohérence de troupes au sol que viendraient soutenir les aviations de la coalition. En Irak, les peshmerga de Massoud Barzani ont réussi à reprendre Sinjar au début du mois avec l’appui des Forces spéciales françaises et américaines et sous la protection des avions de la Coalition. La nouvelle armée irakienne tente également de progresser avec l’aide de milices vers Ramadi. Mais Mossoul, dont la reprise avait été envisagée un moment au printemps dernier, reste encore hors d’atteinte. En Syrie, cette fois, les Kurdes ont repris du terrain, essentiellement le leur, et ont pu, avec les Forces démocratiques syriennes, grignoter des positions face à Daech. Mais les villes de Raqqa comme Deir Ezzor, les deux grands bastions de l’État islamique, sous la pression d’intenses bombardements français, puis russes, sont elles aussi à l’abri d’un assaut général pour les mois à venir, d’autant que l’hiver s’installe, rendant plus difficile toute progression au sol, y compris pour des forces professionnelles entraînées.
Le deuxième obstacle tient à la volonté politique des grandes puissances appelées à se coordonner au sein d’une coalition unique. Les Russes vont-ils vraiment arrêter de bombarder l’opposition armée au régime de Bachar comme le demandera à Moscou François Hollande cette semaine ? Ont-ils compris que se battre uniquement contre Daech obligeait à se poser la question de l’utilité du dictateur syrien ? Après avoir répété pendant trois ans qu’ils n’étaient « pas mariés à Bachar », il s’est passé quelque chose lorsque ce dernier est sorti pour la première fois de Syrie depuis 2011, le 21 octobre, pour se rendre à Moscou. Poutine saluant Bachar, « cela me rappelle le voyage de Gorbatchev en RDA en 1989, lorsqu’il a embrassé Erich Honecker », commente Denis Bauchard, ancien ambassadeur au Proche-Orient et conseiller spécial à l’IFRI. Allusion à ce baiser de la mort du Président soviétique à son obligé est-allemand quelques jours à la veille de la chute inexorable du Mur de Berlin. « Les Russes trouveront une solution à Bachar lorsqu’ils auront identifié quelqu’un pour le remplacer, quelqu’un qui aurait leur confiance », poursuit l’ancien diplomate.
(photo : A. Druzhinin  / RIA NOVOSTI / AFP)

(photo : A. Druzhinin / RIA NOVOSTI / AFP)


De leur côté, les États-Unis et la France maintiennent une position unie sur ce sujet, bien que la Maison Blanche ne veuille pas être attirée, par un engagement militaire accru en Syrie, dans un remake du désastre irakien sous les mandats de George Bush. En affirmant à deux voix que « Bachar ne représente pas l’avenir de la Syrie », Paris et Washington mettent la pression sur l’Arabie saoudite afin qu’elle sélectionne de son côté des interlocuteurs crédibles pour toute négociation entre « des éléments du régime » et des opposants syriens de l’intérieur et en exil, ce qui signifie aussi des représentants des groupes armés qui se battent contre Daech. La Jordanie est désormais associée dans ce processus de filtrage et de recommandation et l’émissaire des Nations unies, Staffan de Mistura, espère que ce travail portera ses fruits.
Reste l’Iran. Pour certains experts, l’Iran ne disposerait plus d’une marge de manœuvre aussi forte dans le dossier syrien. « Les Iraniens ont appelé la Russie à l’aide », décrypte Pierre Razoux, chercheur et auteur de La Guerre Iran-Irak (Perrin). « Ils auraient bien aimé faire tenir la Syrie et le régime à eux tout seuls mais ils perdaient pied et Daech se rapprochait de la frontière libanaise. » D’où selon lui, la transaction passée par Vladimir Poutine et le Président iranien Rohani fin septembre : « L’Iran avait le choix de tout perdre ou de perdre un peu, c’était le prix à payer. » Autrement dit, Téhéran doit accepter que, tôt ou tard, la Russie soit impliquée dans le départ de Bachar et dans le processus de transition politique qui parviendra à lui trouver un successeur acceptable aussi bien par l’alliance russo-chiite que par les alliés sunnites des Occidentaux. Tout cela a été rediscuté ce lundi 23 novembre à Téhéran entre les deux leaders.
Le grand tournant donc, la croisée des chemins ? Les mots sont toujours un peu vides de sens par rapport à une réalité effroyable, celle de la Syrie partagée entre la tyrannie du régime, la barbarie de Daech et le martyr d’une opposition, parfois victime également d’une instrumentalisation lâche de la part de leurs parrains. Une chose est certaine, cette opposition ne se battra pas contre Daech si elle n’a pas les assurances de vivre dans une Syrie débarrassée de Bachar el-Assad. Et la coalition unique, si elle se concrétise, ne vaincra pas Daech sans avoir des troupes au sol, dont l’opposition armée sera la colonne vertébrale. C’est ce pari qu’il faut réussir après des années d’atermoiement et de faux-semblants à distance de l’horreur. Sauf que cette fois l’horreur a débarqué chez nous par rafales.

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