PHOTO : AHMET IZGI / ANADOLU AGENCY

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Un gouvernement d’union nationale qui prendrait en charge le combat contre Daech dans les décombres d’un État failli ? Ce serait évidemment la meilleure des solutions, mais que faire si cela ne marche pas ?

« Vous vous imaginez un prochain attentat majeur en France planifié depuis Syrte ? » Le diplomate qui s’interrogeait ainsi à haute voix la semaine dernière ne voulait pas jouer les Cassandres. Mais il exprimait une inquiétude devenue transversale. Au sein de l’exécutif français comme dans la plupart des chancelleries occidentales et des états-majors. N’est-ce pas Manuel Valls en personne qui déclarait vendredi dernier que la France devait « combattre et écraser » Daech « en Syrie, en Irak et demain sans doute en Libye » ? Quelques semaines plus tôt, un haut responsable français racontait qu’il voyait sur ses cartes « la tache de Daech s’étendre » en Libye avec « un risque de descente vers le Sud ». Jean-Yves Le Drian expliquait encore ce lundi 14 décembre sur RTL que les combattants de Daech avaient « la tentation d’accès à des puits et des réserves de pétrole » après avoir dit quelques jours plus tôt dans une interview à Jeune Afrique qu’il craignait un risque de « connexion » entre les terroristes de Daech et ceux de Boko Haram via le sud libyen. Ce n’est pas d’hier que le ministre de la défense met en avant le dossier libyen. Fin 2014, il estimait dans Le Journal du Dimanche avoir « la conviction que le sujet libyen est devant nous ». Au lendemain des attentats de Paris, ce n’est pas un hasard si les avions à bord du Charles-de-Gaulle partant vers la Syrie sont passés au large de la Libye « faire des photos de loin », selon l’expression d’un haut fonctionnaire au cœur du dossier. Et le soir même du carnage à Paris, un raid américain s’en prenait à un chef de Daech à Derna.
Voilà qui décrit la menace et la volonté d’y répondre si le statu quo était maintenu en Libye. Si l’accord conclu entre belligérants libyens en octobre dernier au Maroc et qui pourrait être signé le 16 décembre, après la pression exercée sur eux par la réunion internationale de  dix-sept pays concernés à Rome le 13 décembre, n’était pas mis en œuvre ou, pire, saboté par les franges extrémistes de chacun des deux camps en guerre l’un contre l’autre depuis près de deux ans. « Si nous échouons à stabiliser la Libye, attendons-nous à ce que Syrte succède à Raqqa comme capitale de l’État islamique, à deux heures des côtes européennes », a même averti la députée LR Nicole Ameline en présentant son rapport parlementaire sur la Libye à la Commission des affaires étrangères le 25 novembre dernier. Malgré les tentatives de plusieurs experts, à l’image de Patrick Hamzadeh (lire plus bas), de relativiser la situation et de mettre en garde contre toute perte de sang-froid, la tentation est forte de vouloir agir préventivement contre Daech en Libye. Oui, sa présence s’est renforcée, en effectifs comme en surface, mais pas encore au point de conquérir des villes ou des régions entières. La Libye n’est pas la Syrie ni l’Irak, mais un pays en guerre où les milices qui défendent leurs zones en fonction de leurs intérêts ne sont pas prêtes à laisser les populations qu’elles défendent subir la domination haineuse d’un groupe terroriste incapable de s’étoffer sans apport de combattants étrangers.
Mais c’est précisément cette donnée, l’afflux de foreign fighters, qui fait craindre le pire aux autorités françaises ou italiennes. « La Libye est devenue LE dossier parce qu’en fait c’est tout le Maghreb qui est concerné et la France y est très exposée », décrypte un diplomate spécialiste de la région. « Si Daech déporte ses filières de recrutement, d’entraînement et ses trafics vers la Libye », poursuit-il, alors la Tunisie sera de plus en plus ciblée. Les Tunisiens constituent en effet le plus gros des troupes étrangères de Daech et les services de renseignement estiment à 15 000 le nombre de candidats tunisiens au djihad encore bloqués en Tunisie. « C’est comme si en France on avait 40 000 fichés S ! », ajoute notre source. D’où l’alerte générale sonnée lorsque Daech a demandé cet automne à ses volontaires de ne plus se rendre en Syrie mais de rester en Tunisie ou d’aller en Libye. Cela dit, « la présence de Daech n’a pas été multipliée par quatre en six mois », relève un négociateur du Quai d’Orsay, « il n’y a pas encore de risque d’effet boule de neige qui nous obligerait dès maintenant à faire des choix binaires ou hémiplégiques entre dictature laïque et djihadistes radicaux ». Sous-entendu, non seulement la France n’a pas l’intention d’intervenir militairement à court terme en Libye mais ce serait une faute que de vouloir prendre parti dans le conflit entre les deux camps, l’un soutenu par l’Égypte et les Émirats et l’autre par le Qatar et la Turquie. « On ne va pas s’en faire un cinéma mais si Daech se renforce au Nord, ce sera plus dur que de s’en tenir à faire de l’endiguement au Sud », poursuit un conseiller français influent. Allusion à l’opération Barkhane au Sahel et au dispositif militaire tricolore stationné sur la base de Madama au Niger, à 100 kilomètres de la frontière libyenne, et qui intervient régulièrement contre les djihadistes dans cette zone transfrontalière de trafics. D’où cette notion communément partagée par les Européens, les Américains, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et les Nations unies que seule la diplomatie doit faire accoucher un gouvernement d’union nationale libyen capable de prendre ses responsabilités. Mais pas à n’importe quel prix et sans se doter d’échéances. À Rome le 13 décembre, les puissances extérieures ont voulu fixer la date du 1er janvier 2016 pour mettre les protagonistes du conflit au pied du mur. Tout en sachant que les protagonistes eux-mêmes se sont donnés 40 jours pour y parvenir. Personne n’y verra d’objection si les bonnes volontés sont effectivement au rendez-vous. Si l’émissaire onusien, Martin Kobler, successeur de Bernardino Leon, y parvient, tant mieux. À charge pour les partenaires de la Libye de verrouiller cet accord et de le sécuriser. Ce qui devrait passer par une résolution des Nations unies, sous le chapitre VII autorisant l’usage de la force, pour protéger cette nouvelle institution de transition au service de l’unité nationale. Avec probablement la création à Tripoli d’une « green zone », comme à Bagdad, où se concentrerait l’essentiel du nouveau pouvoir, et qui serait défendue par une force de casques bleus « musclés » dont l’Italie fournirait l’essentiel des effectifs. Les Libyens y sont-ils prêts, eux qui en 2012 et 2013 ont longtemps repoussé toute présence ou coopération étrangère sous prétexte qu’ils y voyaient une ingérence dans leurs propres affaires ? Pour mieux faire comprendre leurs arguments, les Européens et l’ONU envisagent, en cas d’échec de formation du gouvernement d’union nationale, de sanctionner les pays tiers qui s’y seront opposés mais surtout de mettre sous tutelle les trois organismes libyens qui assurent une continuité financière à la Libye : la Banque centrale, la Compagnie nationale des pétroles et le Fonds souverain libyen. Trois coffres-forts qui ont assuré jusqu’ici leur indépendance et leur survie en finançant les deux camps en conflit et leurs multiples alliés.
La diplomatie ou la guerre ? La question ne s’est jamais posée aussi brutalement. Jusqu’aux attentats de Paris, la France n’a jamais cessé d’attirer l’attention des Européens sur la menace que représentaient la faillite de la Libye et le risque que Daech s’en serve comme sanctuaire ou base de repli. Mais Paris a toujours misé sur la nécessité d’une solution politique. En faisant confiance à l’ONU, seul interlocuteur respecté par les majorités « modérées » des deux camps. Aujourd’hui, le souhait est qu’une diplomatie, plus robuste que molle, invite les belligérants libyens à s’unir pour combattre un ennemi commun, Daech. Ce qui n’empêche pas de rester vigilants sur les risques que fait peser l’organisation terroriste à quelques encablures de Lampedusa et de Malte. Et de protéger coûte que coûte la Tunisie voisine, la cible des cibles, berceau du premier des printemps arabes et dont les héros démocrates viennent de recevoir leur Prix Nobel de la paix. La pire des insultes pour les tenants du Califat obscurantiste.
ENTRETIEN
Patrick Haimzadeh : « Intervenir en Libye, c’est repousser à plus tard la solution »teaser_haimzadeh1
Ancien officier, puis diplomate, cet arabisant a été en poste en Libye de 2001 à 2004 et y retourne régulièrement depuis. Il a travaillé auparavant en Égypte, en Irak, au Yémen et au Sultanat d’Oman, pour le compte de la France ou des Nations unies, en tant que coopérant, analyste ou négociateur dans des contextes de crise. Après avoir quitté l’administration, il a publié Au cœur de la Libye de Kadhafi (Éditions Jean-Claude Lattès) en 2011. Il collabore régulièrement à la revue en ligne Orient XXI et vient de publier cet automne deux articles remarqués sur la Libye dans Politique Internationale et Afrique du Nord. Moyen-Orient 2015-2016 (Documentation Française).
Les responsables français ont-ils raison de s’alarmer sur la situation actuelle en Libye du fait de la présence sur place de Daech ?
Au regard des quelque 150 à 200 000 hommes en armes à travers le territoire libyen, un pays deux fois et demie plus grand que la France, les forces de Daech estimées à 2 000 au minimum et 5 000 au maximum, ne lui donnent l’apparence que d’une milice minoritaire dans le paysage militaire. Ce qui distingue l’implantation de Daech en Libye de son installation très rapide en Irak, c’est qu’à Derna, Benghazi ou Syrte, cette organisation a dû affronter à un moment ou à un autre une résistance alors qu’à Mossoul, l’armée irakienne ne s’est pas battue et a fui. En Libye, Daech ne s’est pas emparé de villes où le tissu social et les milices locales ont permis à la population de résister. Si Daech a réussi à s’emparer de Syrte, c’est en y supplantant le vide dans un environnement ravagé sur le plan social et économique car cet ancien bastion des forces pro-Kadhafi a été exclu du processus de reconstruction après l’insurrection de 2011.
Les militaires français s’inquiètent d’une expansion des forces de Daech vers le sud en direction des zones pétrolifères…
C’est une direction logique dans la mesure où Daech est bloquée à l’ouest vers Misrata et à l’est vers Benghazi. Je ne crois pas que ce soit pour prendre le contrôle de sites pétroliers car ils ne servent à rien si l’on ne maîtrise pas en même temps les oléoducs qui desservent les terminaux sur le littoral. Cela n’a rien à voir avec la captation des champs pétroliers par Daech en Syrie ou en Irak où le transbordement peut se faire par camions pour alimenter le trafic intérieur et transfrontalier. De plus, les groupes armés qui contrôlent les sites pétroliers en état de fonctionnement dans le Sud libyen ne sont pas prêts à les abandonner. En revanche, je crois que Daech, en allant vers le sud, fait le pari de recruter, sans doute moyennant rétribution, des groupes au sein des tribus arabes, Touaregs ou Toubous.
Pensez-vous que Daech souhaite installer un Califat en Libye qui menacerait directement l’Europe ?
Non, la Libye pour eux est une région périphérique de circonstance et non une base de repli. Daech a créé trois wilayas pour la Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan mais je ne crois pas qu’elle a les moyens d’entretenir ces trois présences et d’y prospérer. Je ne vois pas les combattants de Daech s’emparer par exemple de Misrata ou de Tripoli, d’autant que les milices qui y sont implantées sont aguerries par cinq années de guerre et très attachées à défendre leurs terres. Les Libyens ne toléreront pas longtemps de voir des étrangers arrêter leurs voitures aux barrages ou contrôler leurs femmes. On assiste, en outre, à une volonté de la plupart de ces milices de vouloir se battre contre Daech. La difficulté, c’est qu’en fonction des régions, les préoccupations ne sont pas les mêmes. Certains chefs de milices sont davantage concentrés sur la défense de leurs intérêts, d’autres instrumentalisent la présence de Daech pour nouer des alliances de circonstance. Le général Heftar, qui dirige l’armée nationale libyenne au nom du gouvernement de Tobrouk et qui est aidé par l’Égypte, dénonce le péril de Daech en Libye mais continue de bombarder le camp adverse de Tripoli.
Les pays de la région et les Occidentaux doivent-ils intervenir dans ce conflit ?
Nous avons une marge de manœuvre extrêmement étroite. Les Libyens, eux, sont chez eux. À vouloir aller trop vite en les pressant pour former un gouvernement d’union nationale on risque d’aboutir à un accord bancal. Je pense qu’il faut laisser le temps aux Libyens de comprendre à leur rythme l’impératif d’un compromis. Eux ont tendance à nous reprocher nos pressions pour des raisons qui tiennent uniquement à notre sentiment d’insécurité face au terrorisme et aux flux migratoires. Ils expliquent donc que le conflit libyen est leur affaire, qu’ils ne veulent pas d’ingérence et considèrent donc que tout acteur extérieur est une marionnette discréditée. L’ONU est encore l’acteur qui leur apparaît le plus neutre. Il faut donc redonner du poids à la médiation onusienne. Elle est dirigée maintenant par un allemand, Martin Kobler, qui vient d’un pays n’ayant pas participé à l’intervention en Libye en 2011 et qui n’a pas de passé colonial dans la région. Au Conseil de sécurité de mettre en garde les pays engagés dans ce conflit (l’Égypte, la Turquie, le Qatar, les Émirats…) en les menaçant de sanctions s’ils continuent d’alimenter les divisions.
Quels seraient les risques d’une intervention extérieure, même pour frapper uniquement Daech en Libye ?
Intervenir contre Daech en Libye ne ferait que repousser à plus tard la solution du drame libyen. On peut bombarder ou même occuper ce pays, peut-être pour 20 ou 30 ans, cela ne réglera en rien la reconstruction de la Libye en tant que nation. La différence avec ce qui se passe en Syrie est notoire : le régime de Bachar el-Assad et son opposition ne se parlent plus depuis 2011, alors qu’en Libye, les deux camps adverses entretiennent des relations, les deux capitales sont reliées par avion, les leaders se parlent au téléphone. La nation libyenne n’est pas irréversiblement éclatée. Encourager les contacts et un accord possible prendra peut-être beaucoup de temps. Mais si on ne le fait pas, il n’y a plus qu’à faire une croix sur cette nation et sur tout projet d’État libyen viable.
 

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