La diplomatie au plus haut niveau, la négociation multilatérale dans ce qu’elle a de plus frustrant ou salvateur, voilà ce qu’a connu entre 2014 et 2019 François Delattre en tant que représentant de la France auprès des Nations Unies, après avoir été ambassadeur à Washington et au Canada. Il livre ici ses réflexions sur la nécessité de réinventer un multilatéralisme au pied du mur.

Tout au long de ces dernières années, aux Nations Unies, vous avez vu le multilatéralisme se dégrader. Quels en ont été, selon vous, les moments les plus graves ?

François Delattre : La tragédie syrienne en est, à mes yeux, l’illustration la plus dramatique. Tous les éléments du nouveau désordre mondial y sont réunis, sur fond d’un retour en force de la géopolitique entendu comme une compétition exacerbée entre les principaux acteurs : plus de puissance américaine désireuse – ou capable – de garantir en dernier ressort l’ordre international, comme on l’a vu dès le refus des États-Unis de répondre aux attaques chimiques syriennes en août 2013 ; pas de système multilatéral adapté au nouveau monde multipolaire, comme l’a montré un Conseil de sécurité paralysé par la multiplication sans précédent de vétos russes, y compris contre la condamnation de l’usage d’armes chimiques ; enfin, pas même de concert des nations suffisamment organisé pour briser l’engrenage du conflit. D’où les efforts de la France pour mettre sur pied un groupe de contact permettant aux puissances les plus directement concernées de se réunir et de tracer le chemin d’un accord. C’est ce que nous avions fait lors de la crise bosniaque dans les années 93-95, ouvrant la voie à la percée de Dayton et aux accords signés à Paris en décembre 1995. Mutatis mutandis, je ne vois pas d’autre méthode possible pour mettre un terme au conflit en Syrie. Il y a urgence, car ce serait à mon sens une grave erreur d’appréciation de considérer que la crise syrienne est derrière nous et que son potentiel de déstabilisation est épuisé.

Comment expliquez-vous que les pays en voie de développement soient passés d’une logique de bénéficiaire du multilatéralisme (via les Nations Unies et ses agences) à une dynamique de construction de nouveaux forums de coopération comme on le voit avec les organisations régionales sur tous les continents ?

F. D. : La contestation du multilatéralisme se nourrit de la perception que l’ordre international, créé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec les Nations Unies en son centre, a été, pour forcer le trait, fondé par et pour les Occidentaux. Soyons lucides : pour beaucoup, l’objectif est d’acter la fin de quatre siècles de domination occidentale. Le développement d’organisations et de forums régionaux procède d’une logique différente. Il s’agit à la fois de mutualiser les efforts et d’atteindre la masse critique pour peser dans un monde devenu multipolaire. La vocation de la France est de promouvoir les partenariats entre ces différents pôles. Pour n’en prendre qu’un exemple, la France soutient sans réserve le renforcement de l’Union Africaine et le développement de son partenariat avec l’ONU et l’Union européenne, qui vont de pair et qui sont dans notre intérêt.

Tout au long de votre mission aux Nations Unies, vous avez constaté dans le même temps que le multilatéralisme, attaqué ou remis en cause, n’était pas forcément remplacé par son opposé, l’unilatéralisme. Vous parlez de multibilatéralisme. De quoi s’agit-il ?

F. D. : Le multilatéralisme se trouve contesté, au moment où il est plus nécessaire que  jamais. Et cela pour au moins trois séries de raisons. Des raisons pratiques, d’abord : comment résoudre les défis globaux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui – du réchauffement climatique au règlement des crises et des conflits, en passant par le terrorisme ou encore la prolifération des armes de destruction massive – sans une réponse globale et coordonnée, associant les pays et les acteurs non-étatiques concernés ? Le multilatéralisme n’est pas simplement une vision humaniste du monde. C’est un impératif d’efficacité face aux menaces d’aujourd’hui. La deuxième raison est stratégique : le multilatéralisme est plus nécessaire encore dans un monde devenu multipolaire, du fait notamment de la montée en puissance de la Chine mais aussi d’autres États. Car la multipolarité sans règles multilatérales, c’est le retour aux zones d’influence et aux logiques de confrontation. C’est aussi le risque du multibilatéralisme promu par plusieurs puissances, tentées de maximiser ainsi leur levier vis-à-vis de partenaires jugés plus faibles.
La troisième raison est technologique : les logiques nationales risquent, si l’on n’y prend garde, d’ajouter une fracturation technologique du monde (Nord/Sud ; États-Unis/Chine) aux fractures géopolitiques actuelles. C’est pourquoi nous avons plus que jamais besoin de règles du jeu communes sur la révolution numérique et les risques associés, qu’il s’agisse, par exemple, des cybermenaces ou des lourdes questions déontologiques liées aux interfaces homme-machine. Le multilatéralisme est donc aujourd’hui, plus que jamais, le choix de la raison et du pragmatisme – et, pour la France, celui de nos valeurs comme de nos intérêts.

Si l’on ne peut pas repartir en arrière et qu’il faut réformer le multilatéralisme, doit-on commencer par le Conseil de sécurité des Nations Unies, qui n’a jamais autant semblé en panne ?

F. D. : À mon sens, le mot-clé pour réussir est l’ouverture : si nous voulons une ONU mieux respectée, nous avons besoin d’un Conseil de sécurité plus représentatif. Il faut donc
l’ouvrir en élargissant sa composition à des pays comme l’Inde, le Brésil, l’Allemagne, le Japon et certains pays africains ; ouverture, ensuite, à des partenariats permettant de démultiplier l’action des Nations Unies : ceux que l’ONU développe avec l’Union Africaine et la Banque Mondiale sont parmi les plus prometteurs ; ouverture, enfin et surtout, à la société civile. Le Sommet « One Planet », mis en place à l’initiative du président de la République pour associer les États et acteurs de la société civile les plus engagés dans la lutte contre le dérèglement climatique et pour préserver la biodiversité, est un exemple à suivre. Comme ambassadeur à l’ONU, j’ai ainsi engagé un dialogue structuré et opérationnel avec les principaux investisseurs institutionnels qui a pris une ampleur inédite et débouché sur la « Climate Action 100+ », devenue l’une des plateformes d’investisseurs les plus actives pour combattre le réchauffement climatique.

Pour nous, Européens, ne croyez-vous pas que la réforme du multilatéralisme commence par la rénovation des institutions européennes ?

F. D. : Je pense surtout que l’Europe a, sur le terrain de la politique étrangère, une double responsabilité historique. La première est de porter cette ambition du multilatéralisme, laquelle est dans ses gènes comme dans sa pratique quotidienne, au moment où cette ambition est combattue par une coalition objective d’autres grands pôles de puissances qui cherchent à se « désenchaîner » des contraintes multilatérales. L’Europe comme ambassadrice des Lumières, voilà une ambition à sa mesure. L’autre responsabilité de l’Europe, indissociable de la première, c’est à mon sens de s’affirmer comme l’un des grands centres de décision et d’action du monde multipolaire, faute de quoi l’Europe risque de sortir de l’histoire et de devenir le terrain de jeu des autres puissances. Ma conviction est qu’il n’y a pas d’alternative entre l’Europe proie et l’Europe puissance – entendue comme une puissance trait d’union au carrefour de trois grands ensembles : l’ensemble atlantique à l’Ouest, l’Eurasie à l’Est, et l’ensemble Afrique-Moyen-Orient au Sud. Créer les conditions d’un tel sursaut européen est à mes yeux le grand défi de notre génération.

Croyez-vous que les Nations Unies, nées sur les cendres de la Deuxième Guerre mondiale, seront toujours là dans cinquante ans pour éviter la troisième ?

F. D. : Je mettrais les choses à l’envers : pour éviter une nouvelle ère de confrontation, nous avons besoin d’un multilatéralisme fort, incarné par une ONU profondément réformée. C’est le sens des efforts de la France, à l’ONU mais aussi au sein des autres enceintes internationales. La présidence française du G7 en a été une excellente illustration. Sur un plan plus personnel, un diplomate est à mes yeux une « machine à positiver », cherchant en permanence des solutions par définition imparfaites aux situations les plus inextricables. Il y faut beaucoup de patience mais aussi de ténacité et de créativité, une aversion farouche au découragement et, surtout, une boussole solide des intérêts et des valeurs que nous défendons.

Partager :