Après le G7 et l’assemblée générale des Nations Unies, et avant le deuxième Forum de Paris pour la Paix en novembre, la France et l’Europe tentent de sauver le multilatéralisme. Une question de vie ou de mort pour la démocratie.

De quand date la panne ? Qui bloque aujourd’hui ce processus grâce auquel chacun règle les crises qui le dépassent à plusieurs ou tous ensemble ? Depuis trois ans, une critique uniforme pointe du doigt l’unilatéralisme de Donald Trump qui aurait permis à d’autres nationalistes, comme le Brésilien Bolsonaro, de s’engouffrer dans la brèche. C’est oublier que durant les deux décennies précédentes, la Russie de Vladimir Poutine ou la Chine de Xi Jinping, la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan ou, plus récemment, l’Inde de Narendra Modi, ont utilisé les organisations multilatérales pour en contourner les règles ou en freiner les avancées dès lors qu’elles contrevenaient à leur volonté de puissance.

Et nous, Français ? Au-delà de notre contribution à la fondation de l’architecture du nouvel ordre international des années 45-50, et en mettant entre parenthèses la suspicion du général de Gaulle à l’égard du « machin » que représentait selon lui l’ONU, chaque présidence française a tenté d’ajouter une pierre supplémentaire à l’édifice, qu’il s’agisse du G7 sous Valéry Giscard ­d’Estaing, de l’Union européenne après la chute du Mur de Berlin sous François Mitterrand, du rôle des Nations Unies sur la santé et l’environnement sous Jacques Chirac ou d’Emmanuel Macron, qui, dès son premier discours aux ambassadeurs à la rentrée 2017, déclarait : « Je le dis avec beaucoup de gravité, si nous ne sommes pas au rendez-vous du multilatéralisme, d’autres grandes puissances se saisiront de ces instruments. Et elles ont déjà commencé à le faire ».

Deux ans plus tard, au même endroit et devant le même public, le chef de l’État s’est exprimé trois fois plus sur le souverainisme français et européen que sur le multilatéralisme. Contradictoire ? Non. Pour lui, la France seule ne peut rien, alors qu’une Europe plus forte peut agir en levier pour faire davantage respecter l’obligation du collectif face aux fléaux. Comme le note Thomas Gomart, Directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI), « force est de reconnaître que le système international, qui a profité depuis des décennies aux Occidentaux, est en train de se déliter et qu’on en mesure mal les conséquences. Or, la seule échelle pour nous, Français, de penser le monde, c’est l’Europe ». Cet expert en géopolitique a parfaitement identifié ceux qui rendent les menaces plus vives par leur conduite. « Le multilatéralisme est aujourd’hui remis en cause par les trois principaux membres du Conseil de sécurité : les États-Unis, la Russie et la Chine. »

Donald Trump face aux lilliputiens

À Paris ou à Bruxelles, on se rassure comme on peut sur le fait que l’unilatéralisme de Donald Trump, sur la question du climat, par exemple, aussi perturbant soit-il, est en grande partie amoindri par les efforts des États fédérés, des grandes villes américaines, des entreprises et de la société civile. C’est oublier, cependant, que Trump est hostile à toute forme de multilatéralisme, pas uniquement sur la question du climat et pas uniquement sur les sujets qui ont permis à son prédécesseur, Barack Obama, de marquer des points. « Pour lui, le multilatéralisme, ce sont des Lilliputiens qui veulent ligoter le Gulliver américain », nous confiait l’an dernier l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine. Et de souligner : « C’est ce que pense Donald Trump de l’Organisation mondiale du Commerce, de l’OTAN et même de l’Union européenne, qu’il considère comme une structure hostile ! ».

La Russie, en revanche, qui bloque par son véto aux Nations Unies toute action collective d’envergure sur la Syrie depuis huit ans, est plus difficilement contournable sur ce seul sujet. Même si les Européens ne désespèrent pas de la voir revenir à une forme de prise en charge collective de la solution politique via le Small Group. Cette sorte de clone du Groupe de Contact, créé sous la présidence Chirac pour la Bosnie, avait permis la signature des accords de paix de Dayton. Plus largement, et tant qu’un rapprochement ne sera pas facilité entre la Russie et l’Europe, Moscou continuera de jouer une forme de multilatéralisme de proximité qui crée autant d’alliances de substitution ou de vassalités, qu’il s’agisse de l’Organisation du traité de sécurité collective avec les pays du Caucase ou d’Asie centrale, de l’Organisation de Shanghai, fondée avec la Chine, ou des Brics, qui donnent à la Russie une visibilité sans rapport avec son poids économique.

La Chine, de son côté, est plus insaisissable. Si elle ne cesse d’injecter davantage de fonds et d’effectifs dans les organisations onusiennes, ce n’est pas par bonté d’âme, mais pour mieux se servir de ses leviers dès lors que le multilatéralisme aborde les questions de normes qui tissent le droit international et ses juridictions. « Si on entre dans la logique du plus fort, alors c’est une lèpre », confiait Emmanuel Macron au Journal du Dimanche l’an passé. « Si on ne discute pas, on fragmente le monde en considérant que des régions entières peuvent devenir la proie d’hégémonies mortifères. » Avec cette mise en garde : « Sinon, dans vingt ans, des puissances régionales hégémoniques ainsi que le duopole des États-Unis et de la Chine auront façonné un monde dans lequel nous serons marginalisés ».

Agilité et souplesse françaises

Quinze mois plus tard, après avoir organisé, et plutôt réussi, son G7, le président français tire à nouveau le signal d’alarme. Les mots sont plus forts, plus angoissants : « Nous devons repenser cet ordre international (…) J’ai conscience de la nécessité de cette pensée et de cette démarche au niveau français et européen. Sinon, nous tombons », dit-il gravement aux ambassadeurs réunis fin août à l’Élysée, en parlant même de risque d’« effacement » de l’Europe dans l’histoire.

Pourtant, des efforts, c’est peu de dire que la France en a déployé (suffisamment ? assez vite ?) qu’il s’agisse, sur le plan stratégique, de sa politique indopacifique qui passe par une intensification de ses coopérations militaires avec l’Inde, l’Australie et le Japon ; ou, sur le plan diplomatique, de l’initiative franco-allemande visant à bâtir une alliance pour la défense du multilatéralisme avec, entre autres, le Canada ; ou, dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique, de la création, avec l’Inde, de l’Alliance solaire universelle. Objectif, selon le chef de la diplomatie Jean-Yves Le Drian ? « Créer un réseau souple et agile d’États prêts à soutenir des initiatives de coopération internationale renforcée, à former des coalitions de soutien, à générer du consensus, dans un esprit constructif et ouvert. »

D’où ce G7 de Biarritz qui a vu la présidence française tenter d’agir avec plus d’agilité et de sens des opportunités. Sur chaque sujet, la France a élargi l’espace du débat, comme avant, et la prise de décision sous forme de « coalitions », ce qui est nouveau. Une méthode que l’on retrouve dans le Forum de Paris pour la Paix qui va connaître en novembre sa deuxième édition. Associer les entreprises, les banques, les fondations, les ONG, les créateurs et les acteurs de la diplomatie pour trouver des solutions et financer des projets qui redonnent un sens à la protection des biens communs. « Nous ne sommes pas là pour faire la paix dans telle ou telle région », plaide son organisateur, Justin Vaïsse, « mais pour inventer des outils et des normes qui permettent d’amortir les chocs à venir car si l’on ne s’en occupe pas maintenant, les tensions nées des menaces déboucheront tôt ou tard sur d’autres conflits ».

Vu de loin, tout cela peut sembler angélique dans un monde de fauves. Irréaliste dans un monde où le rapport de force est encore plus musclé et désinhibé qu’avant. Anecdotique dans un monde où l’Europe pèse démographiquement et économiquement de moins en moins. Mais les événements de ces derniers mois, de l’Iran « sous pression maximale » à l’Amazonie en feu et de Hong Kong violentée dans ses droits au Brexit infernal, nous interpellent : serait-ce pire sans prise de conscience que les problèmes globaux nécessitent une réponse globale mise en œuvre par une gouvernance globale ? Ou pareil, tant les puissances, surtout celles de retour, n’aiment afficher que leur capacité à nuire ou à défier un ordre qui s’est construit sans elles ?

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