La chronique européenne de Jean Quatremer

Les banquiers centraux aiment à donner d’eux-mêmes l’image d’êtres purement analytiques vivant loin des passions humaines. C’est le prix de leur crédibilité, celle qui leur permet de murmurer à l’oreille des marchés financiers et d’assurer la stabilité monétaire. Ces pythies des temps modernes s’expriment à mots comptés et surtout cryptiques. Comme le disait Alain Greenspan, mythique patron de la Réserve fédérale américaine (1987-2006), « si vous avez compris ce que je viens de vous dire, c’est que je me suis probablement mal exprimé ». Pourtant, la réalité est tout autre comme le montre la véritable guerre de tranchées à laquelle se livrent les membres de la Banque centrale européenne (BCE). « Ici, c’est Verdun », confie-t-on à Francfort, « tout le monde s’engueule ou se fait la gueule ». C’est donc dans une véritable pétaudière que la Française Christine Lagarde a débarqué le 1er novembre pour prendre la succession de Mario Draghi à la présidence de la BCE. Parviendra-t-elle à ramener le calme ? On peut en douter, tant les passions ont été portées à l’incandescence par le choc d’intérêts nationaux inconciliables.

Démissions en cascade chez les « faucons »

Le signe le plus visible de cette guerre interne a été la démission, le 25 septembre, du membre allemand du directoire 1 Sabine Lautenschlägler, en poste depuis janvier 2014, faucon déclaré qui entendait ainsi marquer son désaccord avec la relance du programme d’assouplissement quantitatif (« quantitative easing » dans le monde anglo-saxon, « public sector purchase program », PSPP, dans la zone euro) décidée par une majorité du conseil des gouverneurs, mais aussi contre sa politique des taux négatifs qui rogne la marge bénéficiaire des banques et tond les épargnants et les retraités, notamment allemands, au profit des travailleurs.

Ces tensions internes ne sont certes pas nouvelles : en mai 2011, Axel Weber, le patron de la Bundesbank, avait déjà démissionné pour protester contre l’intervention de la BCE sur le marché de la dette publique destinée à sauver la Grèce, mais aussi la monnaie unique, suivi en septembre de l’économiste en chef de l’institut d’émission, Jürgen Stark. Pour ces « faucons » allemands, ces mesures de politique monétaire dites « non conventionnelles » constituaient autant de violations des traités européens, car elles revenaient à financer indirectement les États. Jens Weidmann, ancien conseiller économique d’Angela Merkel qui a succédé à Axel Weber en 2011, n’a d’ailleurs pas hésité à se joindre aux actions intentées contre la BCE, en vain jusqu’ici, par des économistes souverainistes allemands devant la Cour constitutionnelle fédérale de Karlsruhe. Mais le conflit entre l’Allemagne, mais aussi l’Autriche et les Pays-Bas, semble, depuis la rentrée de 2019, avoir atteint un point de non-retour, les critiques des banquiers centraux étant désormais publiques, mais aussi largement relayées par la presse et les politiques.

Si les Français s’étaient comportés de la même façon, la réaction allemande aurait été violente : décidément, l’incorrigible « Grande Nation » est incapable d’accepter l’indépendance de l’institut d’émission ! Mais ce qui n’est pas tolérable de la part des autres pays membres de la zone euro est jugé comme tout à fait normal outre-Rhin. Au fond, l’Allemagne considère toujours que la monnaie unique devrait être un simple décalque du deutsche mark et que la BCE devrait se comporter comme la Bundesbank. La pensée germanique a parfaitement été résumée par l’ancien ministre des Finances social-démocrate, Hans Eichel, qui, en 2003, a lancé à ses collègues de l’Eurogroupe que le pacte de stabilité budgétaire « n’a jamais été conçu pour s’appliquer à l’Allemagne » !

Il est vrai que Berlin peut s’estimer trahi, puisque la BCE a, petit à petit, jeté par-dessus bord l’héritage de la Buba pourtant inscrit dans le traité de Maastricht. Christine Lagarde, lors de son audition devant le Parlement européen en septembre 2019, l’a d’ailleurs reconnu : « Sans la plasticité novatrice de la BCE, la crise de la zone euro aurait été bien plus profonde », une plasticité qui l’a conduite à « transgresser les traités » européens… Un aveu qui a été mal reçu outre-Rhin où on goûte peu la seconde présidence française de la BCE depuis 1999, après celle de Jean-Claude Trichet entre 2003 et 2011.

C’est d’ailleurs ce dernier qui a commencé à se débarrasser des vaches sacrées de la Bundesbank afin de faire face à la crise de la zone euro qui a débuté fin 2009, deux ans après le début de la crise financière. Après avoir accepté, début 2010, de prendre en « collatéral » (c’est-à-dire en garantie des prêts accordés aux banques commerciales) des emprunts d’État sans tenir compte des notes des agences de notation, il est parvenu à convaincre une majorité du conseil des gouverneurs d’intervenir (de façon très limitée) sur le marché secondaire des dettes publiques (celui de la revente) afin de racheter les emprunts grecs détenus par les banques ou les assurances (programme SMP, « security market program »). Le but ? Stabiliser les taux d’intérêt. « Quand on me demande pourquoi je ne suis pas allé plus vite, plus loin, je réponds que c’est parce que je voulais éviter de perdre les Allemands en chemin », explique Jean-Claude Trichet en novembre 2011. « Déjà, avec ce que nous avons fait, nous avons été confrontés à deux démissions, et pas n’importe lesquelles. Mais on a gardé les politiques à bord, et c’est cela qui compte. »

Le coup de maître de « Draghila »

Son successeur, l’Italien Mario Draghi, a été plus vite, plus loin, infiniment plus loin. S’engageant dans les brèches ouvertes par Trichet, il a quasiment aligné la BCE sur ses consœurs américaine, britannique ou japonaise, d’abord afin de préserver la monnaie unique puis de relancer la croissance quitte à sacrifier les épargnants. Ce n’est pas un hasard s’il a quitté ses fonctions, le 31 octobre, sous les applaudissements de la France et des pays du sud de la zone euro et les huées de l’Allemagne et de ses satellites.

Le fait d’armes qui l’a fait entrer dans la légende a lieu le 26 juillet 2012, à Londres, neuf mois après sa prise de fonction, alors que la crise de la zone euro connaît un énième soubresaut. Les marchés, inquiets de l’état des caisses d’épargne de la péninsule ibérique gorgées de créances douteuses, vendent alors à tour de bras les emprunts d’État espagnols dont les taux grimpent à 7 %. Sans avoir consulté personne, il lâche lors d’un discours prononcé à la City : « La BCE est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro. Et croyez-moi, ce sera suffisant » (“The ECB is ready to do whatever it takes to preserve the euro. And believe me, it will be enough”). Aussitôt, la Bundesbank prend ses distances en affirmant son hostilité totale à la réactivation du programme SMP en sommeil depuis le mois de mars. Mais, « et c’est cela qui compte », comme l’aurait dit Trichet, l’ensemble du Gouvernement allemand se range derrière Draghi.

Le 2 août, « Super Mario » en rajoute une couche : l’euro est « irréversible », « il reste, il reste, il reste. Il est inutile de spéculer contre l’euro ». En septembre, le programme OMT (Outright Monetary Transactions, Transactions monétaires fermes, qui remplace le SMP) est lancé : un pays de la zone euro attaqué par les marchés devra d’abord demander au Mécanisme européen de stabilité (MES) de lui acheter directement de la dette (marché primaire) afin de se soumettre à un « programme d’ajustement ». C’est seulement ensuite que la BCE interviendra sans limites (c’est Francfort qui crée la monnaie) sur le marché secondaire pour faire baisser les coûts de financement. Ainsi, les investisseurs auront toujours la certitude de récupérer leur mise, ce qui les dissuadera de vendre et donc de pousser un pays au défaut… Jens Weidmann est le seul à s’opposer à ce programme, car il « est proche d’un financement des États par la planche à billets » interdit par les traités européens.

Un coup de maître qui met immédiatement fin à la crise. Mais Draghi qui, contrairement à son prédécesseur, n’a pas cherché le consensus au sein du conseil des gouverneurs de banque centrale, n’aurait pas pu agir si les États n’avaient pas décidé, au mois de juin, de lancer l’union bancaire, c’est-à-dire de transférer à la BCE le contrôle de leurs banques et de mettre en place un « bail in » (un sauvetage payé d’abord par les banques) qui garantit que les budgets nationaux ne seront plus en première ligne. C’est seulement à partir de là que Draghi a pu garantir sans limite les dettes publiques, inversant la logique qui prévalait depuis 2009 : un « bail in » pour les dettes publiques (chacun pour soi), un « bail out » pour les dettes bancaires (les budgets nationaux payent). En clair, il n’a pas sauvé l’euro à lui tout seul.

Il ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Le 22 janvier 2015, inquiet d’un taux d’inflation proche de zéro, loin de l’objectif de 2 % par an, qui pourrait entraîner l’économie européenne dans la déflation, il lance un « quantitative easing » baptisé PSPP à l’image de ceux que pratiquent les autres grandes banques centrales de la planète, là aussi en dépit de l’opposition de Weidmann. En rachetant de la dette publique (puis des actions et obligations d’entreprises), c’est-à-dire en faisant tourner la planche à billets, il injecte de la liquidité, ce qui fait baisser les taux d’emprunt, mais aussi l’euro, le tout au bénéfice de la croissance. À l’issue de ce programme, en décembre 2019, la BCE a acquis l’équivalent de 20 % du PIB de la zone euro en dette publique (soit 2 600 milliards d’euros). Grâce à son action, les États empruntent désormais à taux négatif et les entreprises
et les ménages à des taux proches de zéro.
Une action musclée qui, selon les économistes, a permis d’augmenter le taux d’inflation et la croissance de près de 2 points de pourcentage entre 2016 et 2020.

En septembre dernier, il tire son dernier coup en imposant la relance du PSPP, la croissance et l’inflation ralentissant dangereusement. Même si les rachats sont limités à 20 milliards d’euros par mois contre 80 milliards au plus fort du programme précédent, l’opposition a, cette fois, été infiniment plus forte : outre le suspicieux habituel Weidmann, les banquiers centraux français, néerlandais et autrichien ont voté contre ces mesures. En Allemagne, la campagne contre Draghi est violente : le Bild Zeitung le surnomme même « Draghila », car il suce le sang des banques, des épargnants et des retraités… Un tir de barrage qui vise surtout à impressionner Christine Lagarde afin qu’elle détricote l’héritage de l’Italien.

Une guerre de tranchées loin d’être terminée

Mais la nouvelle patronne de la BCE n’est pas du genre à se laisser faire. Pour elle, l’activité économique est prioritaire, comme elle l’a répété à plusieurs reprises devant le Parlement européen, même si elle a reconnu qu’il fallait étudier « l’impact à long terme des politiques non conventionnelles », notamment sur la rentabilité des banques, l’épargne et le marché immobilier. Christine Lagarde estime qu’il est contradictoire de vouloir abandonner « les politiques non conventionnelles » mises en œuvre pour donner de l’air aux pays du sud de la zone euro tout en refusant la moindre solidarité budgétaire et financière dans une zone monétaire unique.

De fait, la situation est plus que préoccupante : l’excédent extérieur de l’Allemagne et des Pays-Bas (9 % du PIB) — dégagé essentiellement grâce à la sous-évaluation de l’euro pour ces pays — « n’a plus pour contrepartie le déficit des autres pays de la zone euro qui ont aujourd’hui une balance courante équilibrée, mais un excédent global de la zone euro (de 4 % du PIB) », comme le souligne l’économiste Patrick Arthus. Ce qui signifie, poursuit-il, que « l’excès d’épargne de (ces pays) est prêté en dehors de la zone euro (aux États-Unis et à la Chine, NDLR) plus qu’aux autres États membres de l’Union. Les pays dits “périphériques” de la zone euro ont donc dû faire disparaître leur déficit extérieur en comprimant leur demande intérieure », de 7 % au Portugal à 32 % en Grèce, ce qui est intenable économiquement et politiquement. Le seul moyen de rétablir l’équilibre est soit de créer un budget de la zone euro (auquel s’opposent, Berlin et Amsterdam), soit, à tout le moins, que ceux qui ont de « l’espace budgétaire » l’utilisent pour investir afin de relancer l’activité économique de la zone.

À défaut, les déséquilibres économiques qui s’accroissent entre les dix-neuf pays de la zone euro risquent d’emporter la monnaie unique : la percée des extrémistes en Italie ou en Espagne constitue un signal d’alarme préoccupant. Comme me l’a expliqué Benoit Coeuré, qui a terminé son mandat de huit ans au directoire de la BCE le 31 décembre, « la politisation de la BCE est le résultat de la faiblesse du volet politique de l’Union économique et monétaire. Certains accusent la BCE d’en faire trop et de ne pas être assez démocratique mais les attentes excessives projetées sur la BCE ne sont que le miroir de la faiblesse du politique ». C’est pour cela que Christine Lagarde poursuivra la politique de Mario Draghi. La survie de l’euro est à ce prix. La guerre des tranchées entre les faucons et les colombes n’est pas près de se terminer…

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