Bill Schneider a été pendant presque vingt ans, jusqu’en 2009, le Alain Duhamel de CNN, un pédagogue capable d’expliquer avec enthousiasme les complexités de la politique intérieure américaine. Chercheur, ensuite, au think tank Third Way, il enseigne actuellement la politique à la George Mason University de Virginie et publie une chronique régulière dans le célèbre quotidien parlementaire The Hill. Il analyse pour L’Hémicycle la donne électorale pour les démocrates.

« Les démocrates ne réussissent pas à attirer l’électorat blanc depuis les années 1960. Mais ils peuvent toujours accroître le niveau de soutien de ces électeurs. La thèse selon laquelle, depuis des décennies, plus vous êtes blanc et plus vous votez républicains est toujours valable chez les blancs. Mais la nouveauté, avec Trump, c’est que plus vous êtes éduqué et plus vous votez démocrates. Or, il passe son temps à provoquer les blancs éduqués. Il manipule la vérité et refuse d’accepter ce que dit la science. Les démocrates essaient donc de continuer à accroître leur part du vote des blancs en tentant de séduire parmi eux les diplômés. C’est important, parce que 40 % des adultes blancs sont diplômés de l’université avec au moins un bac+3.

Là où les choses coincent, c’est avec les blancs aisés et diplômés. Ils se sentent sous pression et tiraillés. S’ils doivent voter en fonction de leur portefeuille, ils doivent voter républicains. Mais s’ils doivent tenir compte de leurs valeurs et de leur culture, ils doivent voter démocrates. C’est comme cela qu’on est arrivé à une première tendance lors des élections de mi-mandat en 2018 : un segment important d’électeurs blancs diplômés des banlieues aisées des grandes villes ont abandonné leur allégeance traditionnelle au parti républicain pour basculer du côté des candidats démocrates au Congrès.

Le centrisme, aux États-Unis, signifie d’abord s’adresser aux électeurs de sa propre base. Trump, lui, a gagné en s’adressant uniquement à sa base, qui est davantage populiste que conservatrice. Depuis, il gouverne en totalité pour le seul bénéfice de cette base électorale. De tous les présidents que nous avons eus, c’est le seul qui ait choisi de diviser délibérément le pays.

Trump n’a pas créé cette division, elle existe sur le plan des valeurs depuis les années 1950 et 1960. Mais les quatre prédécesseurs de Trump ont tous promis de cicatriser ces plaies. George H. Bush a dit qu’il serait « plus empathique et délicat » pour succéder à Ronald Reagan. Il n’a pas été réélu. Bill Clinton s’est qualifié lui-même de « nouveau démocrate » et qu’il représentait « une troisième voie ». Il a failli se faire destituer. George W. Bush a promis qu’il serait « un fédérateur, pas un diviseur ». Le pays a connu une grande cohésion pendant toute l’année qui a suivi les attentats du 11-Septembre. Mais Bush a ensuite déclenché la guerre en Irak et les vieilles divisions sont réapparues à toute vitesse. Barack Obama est devenu célèbre lorsqu’il a dit en 2004 qu’il n’y avait « pas d’Amérique de gauche et d’Amérique de droite, mais uniquement les États-Unis d’Amérique ».

Mais l’histoire lui a prouvé le contraire. Ces quatre présidents ont donc promis de rassembler les Américains. Ils ont tous échoué. Trump, lui, est différent. Il n’a jamais promis de réconcilier l’Amérique. Si bien que la polarisation est devenue extrêmement brutale. Chaque parti est tenté de l’emporter en ne ralliant que sa base afin de triompher de ses adversaires. Pourtant, il y a encore beaucoup d’électeurs au centre. La plupart ont des valeurs mixtes, économiquement à droite, mais à gauche sur le plan sociétal. Beaucoup sont devenus apolitiques et ne se décident en dernier ressort qu’en fonction du bilan qu’ils font de l’état du pays au moment de voter. »

Le dernier livre de Bill Schneider, paru au printemps dernier, s’intitule L’impasse, comment l’Amérique est devenue ingouvernable (Simon & Shuster, 2019, non traduit).

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