Entre la fidélité à l’héritage de Clinton et Obama et la tentation du « plus à gauche que moi, tu meurs ! » : à l’orée de la saison des primaires, le Parti démocrate se déchire sur la ligne à adopter… Et fait le jeu du président sortant.

L’avantage du parti démocrate lorsqu’il est au pouvoir, c’est qu’il est dirigé. Avec une ligne, qui est celle du président. Bill Clinton avait ainsi ancré les démocrates dans le centrisme qu’il avait initié au cours de sa première campagne victorieuse, quitte à s’en démarquer par la suite par un flirt tactique avec les conservateurs après avoir goûté aux joies de la triangulation lorsque le Congrès lui est devenu hostile. Barack Obama avait également su imposer une forme de pragmatisme au sommet une fois passées les épreuves du sauvetage de l’économie rendu nécessaire après la crise financière et celles de l’adoption de la réforme de l’assurance santé, première de ses promesses de campagne. Il n’est pas difficile d’imaginer ce que serait parvenu à mettre en place Hillary Clinton si elle n’avait pas commis l’erreur de croire en une victoire facile dans le Midwest face à Donald Trump. Héritière politique de son époux et du bilan de Barack Obama, elle aurait conjugué ce qui avait fait le succès des deux : une économie performante, une attention au défi des inégalités, une poursuite des réformes sociétales, une politique étrangère plus audacieuse et plus traditionnelle à la fois, corrigeant ainsi la stratégie progressive de retrait entamée par son ancien rival.

Aujourd’hui, force est de reconnaître que le parti démocrate, humilié dans les introspections fatales à tout perdant, ne sait toujours pas où il va. C’est à la fois normal et inquiétant. Le jeu des primaires est en effet d’éviter toute uniformité où chacun des candidats ne parviendrait pas à se distinguer des autres. Mais le climat de polarisation, initié et maintenu jusqu’à l’outrance par Donald Trump, a fait tomber les démocrates dans un double piège. Celui de croire d’abord que n’importe qui peut gagner face à un président sortant qui n’a jamais dépassé le cap des 50 % de popularité. D’où la multiplicité des candidatures — plus d’une vingtaine avant la rentrée de septembre, mais toujours une grosse dizaine aujourd’hui — qui brouille les messages et le repérage des talents les plus prometteurs. Le deuxième écueil que n’ont pas su éviter, jusqu’à présent, les hiérarques du parti et les principaux candidats, c’est celui de la surenchère à gauche. Le duel Clinton-Sanders de 2016 était un choc frontal, personne n’en est sorti victorieux face à l’ennemi commun et, depuis, la réconciliation entre la droite et la gauche du parti ne s’est jamais faite. Les positions, aujourd’hui, de la sénatrice du Massachusetts, Elizabeth Warren, et du sénateur du Vermont, Bernie Sanders, sont aux antipodes de celles de l’ancien vice-président Joe Biden.

Le théorème de Pelosi

À tel point qu’il a bien fallu, début novembre, à un an du scrutin présidentiel, recadrer les choses. C’est la grande cheftaine du parti au Congrès, l’indéboulonnable Nancy Pelosi, qui a décidé de mettre les points sur les i. Le 2 novembre, dans une interview à l’agence de presse Bloomberg, la présidente de la Chambre des représentants, chef de l’opposition, a tenté de siffler la fin de la récréation : « Rappelez-vous qu’en novembre prochain, la victoire se joue au sein du Collège électoral », a-t-elle lancé. Autrement dit, il faut avoir la majorité dans les États et non au niveau national. Or, parmi ces États clés figurent ceux qu’a remporté Donald Trump dans le Midwest, à la surprise de tous, y compris des sondeurs. « Ce qui marche chez moi à San Francisco ne fonctionne pas nécessairement dans le Michigan », a-t-elle insisté lourdement. En clair, rien ne sert de prouver aux électeurs californiens qu’une sécurité sociale prise en charge par l’État et payée par les impôts des super-riches serait une bonne chose puisque la Californie vote massivement démocrate depuis les années Reagan. Et mieux vaut ne pas effrayer les cols-bleus du Michigan, du Wisconsin ou de Pennsylvanie, trois États qui ont basculé, même de très peu (77 000 voix au total), dans le camp républicain en 2016 en leur faisant miroiter un État-providence dont ils n’ont jamais été partisans. « Étant moi-même à gauche, je suis bien placée pour leur demander s’ils savent vraiment ce qu’ils font », ajoute Nancy Pelosi, dans une claire allusion aux candidats démocrates qui promettent de raser gratis.

Le plan d’Elizabeth Warren pour une sécurité sociale est estimé par ses soins à 20 000 milliards de dollars et celui de Bernie Sanders pour rendre gratuite l’université aux plus pauvres et effacer la dette étudiante se monte à 3 800 milliards de dollars. L’inquiétude de Nancy Pelosi ne tient pas seulement au fond des propositions de réformes des deux candidats de la gauche du parti, mais aussi au ton clivant utilisé par Elizabeth Warren. La veille de l’interview, la sénatrice se justifiait ainsi : « Les démocrates ne gagneront pas la bataille en recopiant les slogans des républicains tout en occultant les points de vue des géants de l’assurance et des labos pharmaceutiques qui ne veulent en rien changer la loi afin de préserver leurs profits ». Et d’ajouter, cinglante à l’égard des tenants du centrisme : « Si quelqu’un veut défendre cette politique des profits sans vouloir faire payer les 1 % les plus riches, je crois qu’il se trompe de primaire présidentielle ». Nancy Pelosi, mais aussi le patron du parti, Tom Perez, ancien ministre du Travail d’Obama, sentent, on l’a compris, que cette posture d’Elizabeth Warren, visant à rallier derrière elle le parti pour une croisade contre Wall Street, est capable de faire exploser le parti en vol. Ou de porter en elle les germes d’un divorce tel que les morceaux ne seront pas faciles à recoller après la convention de Milwaukee l’été prochain. Quand on sait qu’une bonne partie des électeurs de Bernie Sanders ont boudé les urnes pour ne pas avoir à voter Clinton en novembre 2016, c’est le cauchemar que l’on redoute de voir revenir.

Biden au centre (des préoccupations)

Comme le rappelle une note de la Fondation Jean-Jaurès rendue publique cet automne, « à chaque fois que les démocrates ont choisi un candidat libéral, ils ont perdu », que ce soit avec Hubert Humphrey en 1968, George McGovern en 1972, Walter Mondale en 1984 ou Michael Dukakis en 1988. C’est en partie à cause de ce risque de perdre l’élection générale, au cas où l’un des tenants de l’aile gauche l’emporterait dans les primaires, que l’ancien gouverneur du Massachusetts, Deval Patrick, et l’ancien maire de New York, le milliardaire Michael Bloomberg ont décidé de se jeter dans la bataille au dernier moment. Aux antipodes l’un de l’autre en termes d’origine et de parcours, ces deux candidats s’affichent comme étant des centristes. Et s’ils s’invitent dans le chaudron, c’est aussi parce qu’ils craignent de voir le principal candidat du centre, Joe Biden, faiblir face au dynamisme des campagnes de Warren et Sanders. L’ex-vice-président a beau rester en tête des sondages au sein de l’électorat démocrate au niveau national, son étoile pâlit dans les deux premiers États qui voteront à partir du 3 février : l’Iowa où un autre centriste — le jeune maire de South Bend (Indiana) — Pete Buttigieg, crée la surprise, le New Hampshire où Sanders et Warren font course en tête. Selon un article de Politico paru fin novembre, Barack Obama lui-même se ferait du souci sur les capacités de son ancien coéquipier à séduire les électeurs démocrates de l’Iowa.

L’un des avantages de Michael Bloomberg, soixante-dix-huit ans en février prochain et quasiment jumeau en âge de Biden, tient à son immense fortune estimée à plus de 50 milliards de dollars. À l’heure où Joe Biden peine à tenir la distance en termes de récolte de fonds par rapport à Sanders, Warren et Buttigieg,
ce n’est pas le moindre des atouts. Serait-ce suffisant ? Bloomberg est handicapé malgré tout par son statut d’icône de Wall Street, par ses anciennes allégeances au Parti républicain avant qu’il ne devienne indépendant puis démocrate, par sa politique policière jugée très stricte par la communauté noire de New York lorsqu’il en était le maire. En sens inverse, ses positions très à gauche sur l’environnement ou le contrôle des armes à feu pourraient lui aliéner une partie du vote des conservateurs désireux de rompre avec Donald Trump.

C’est toute la difficulté des semaines qui viennent. Les victoires aux élections locales à l’automne 2019, dans le Kentucky, en Virginie et en Pennsylvanie, montrent que la bascule vers les démocrates s’est faite dans les banlieues républicaines des grandes villes de ces trois États. Ce qui a fait dire à la sénatrice Dianne Feinstein de Californie, qui a choisi de parrainer Joe Biden : « Je crois que l’Amérique reste un pays de centre droit et que les gens souhaitent que l’on travaille avec nos adversaires parce qu’ils sont davantage intéressés par la résolution de leurs problèmes que par la rhétorique ».

Au-delà des surprises à venir qui ne manqueront pas, comme dans toute présidentielle américaine — à commencer par ce qu’il restera des cicatrices de la bataille parlementaire visant à destituer le président Trump, bien qu’elle n’ait pas réussi entre octobre et décembre à faire bouger les lignes en faveur des démocrates — une élection se joue aussi par défaut. Les enquêtes d’opinion au sein de l’électorat démocrate indiquent que le premier des critères pour choisir son candidat à partir de février est celui de la capacité à battre Donald Trump. Or, dans les États clés du Midwest perdus par Hillary Clinton en 2016, le président sortant rattrape progressivement son retard sur les démocrates et, dans les rares sondages qui le donnent par avance vainqueur, c’est d’abord au détriment d’Elizabeth Warren et de Bernie Sanders. La base saura-t-elle, cette fois-ci, quatre ans après, se montrer raisonnable ?

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