Bill Clinton avait comparé le think tank créé par Will Marshall à un « moulin » pour le grain à moudre du parti démocrate. Fondé en 1989, le PPI est encore, trente ans après, l’une des boîtes à outils les plus fidèles à la vision centriste que les Clinton ont réussi à imposer à la gauche américaine. Depuis, Hillary Clinton a été battue deux fois, par Barack Obama aux primaires démocrates en 2008 puis par Donald Trump en 2016. À 67 ans, Will Marshall rêve de trouver le « Macron » américain, capable de réconcilier les États-Unis en allant chercher le meilleur des deux mondes de la droite républicaine et de la gauche démocrate. Il s’inquiète ici, entre les lignes, de ne pas y parvenir.

En imaginant que Joe Biden ne soit pas le nominé du parti démocrate pour l’élection présidentielle, en quoi cette campagne sera-t-elle différente des précédentes ?

Will Marshall : Bien qu’il ait des qualités, on ne peut pas dire qu’à soixante-seize ans, Joe Biden déborde d’idées vraiment novatrices. Si Bernie Sanders ou, plus probablement, Elizabeth Warren devaient obtenir la nomination, ces deux candidats mèneront campagne sur le contraste flagrant qui existe entre leurs plans de changement radical de l’économie américaine et la politique de Donald Trump, qui favorise les ploutocrates au détriment de la classe moyenne. En d’autres termes, cette campagne pourrait donner lieu à une confrontation de visions plutôt qu’à un combat fondé sur le caractère et la personnalité. C’est là que cela devient intéressant. Car la campagne 2016 de Donald Trump n’était pas uniquement fondée sur le nativisme ou sur son populisme de droite intolérant conjugué à quelques idées sur le plan économique et sociétal. Il était contre les accords de libre-échange, contre les élites globalisées, contre les étrangers et les migrants qui voleraient les emplois des Américains, et partisan de faire revivre l’industrie des États-Unis tout en cherchant, contrairement à son propre parti, à étendre les droits liés à la sécurité sociale. Autrement dit, Trump ne permettra pas à Sanders et à Warren de s’emparer de ses outils populistes mais s’en prendra à leur vision « radicale », « socialiste » et soi-disant « non-américaine » qui consiste à utiliser le Gouvernement fédéral pour punir ceux qui réussissent afin de redistribuer la richesse.

Est-ce que, dans ce choc des postures, l’agenda idéologique du parti démocrate et de ses candidats est condamné à rester le même, centriste, par commodité et efficacité ?

W. M. : Depuis la grande récession causée par la crise financière de 2007, les démocrates ont glissé de plus en plus à gauche mais ils restent très homogènes sur le plan des idées. Le vrai puzzle qu’ils doivent réussir en 2020 concerne donc davantage la géographie que l’idéologie. Une élection présidentielle américaine n’est pas une véritable compétition nationale. C’est l’addition de cinquante élections qui se jouent dans les États fédérés. Trump n’a pas remporté le vote populaire au niveau national en 2016 et il est probable, compte tenu de son impopularité actuelle, qu’il en aille de même en 2020. Mais les républicains ont un avantage avec le mode de scrutin du collège électoral, parce que leurs votes sont répartis à travers tout le pays de façon plus égale, ce qui leur permet parfois de gagner de nouveaux États, alors que les démocrates sont surreprésentés le long des deux côtes est et ouest et dans les grandes métropoles. On sait déjà comment la plupart des États vont voter. Seuls quelques-uns, dans le Midwest, feront la différence. Pour y gagner, le nominé démocrate devra faire mieux qu’en 2016 vis-à-vis de deux groupes en particulier : les électeurs modérés qui vivent dans les banlieues aisées et les cols-bleus de l’électorat blanc. Les premiers sont plutôt économiquement conservateurs tandis que les seconds le sont plutôt sur le plan sociétal. Certains dirigeants démocrates s’inquiètent que Sanders et Warren, considérés comme des ultra-progressistes, rencontrent des difficultés à convaincre ces électeurs qui passent facilement de droite à gauche et reciproquement.
Les démocrates auront également besoin d’une très forte participation au sein de l’électorat noir, qui, pour l’instant, a décidé de tout miser sur le seul Joe Biden.

Que signifie encore être centriste aujourd’hui, après trois années de présidence Trump ?

W. M. : La stratégie politique de Donald Trump a tout changé. C’est tout simplement diabolique. Il lui a suffi d’attiser le racisme par ses déclarations incendiaires afin d’optimiser le soutien dont il bénéficie au sein de l’électorat blanc, âgé et peu éduqué. En sachant que la réponse de la gauche serait de rallier les cibles de son racisme et de ses outrances : les minorités, les femmes célibataires ou les jeunes. Les électeurs du centre pragmatique se situent entre ces deux pôles, de façon inorganisée, diffuse mais en grand nombre, et tentent de maintenir l’équilibre. On a vu, lors des élections de mi-mandat de 2018, que les démocrates avaient, dans ce contexte, réussi à convaincre des électeurs modérés, indépendants et même républicains, notamment au sein de l’électorat féminin des banlieues, jusqu’à faire passer de droite à gauche des dizaines de sièges à la Chambre des représentants.

Cela fait des années que les stratèges électoraux de la droite recommandent aux républicains de s’adresser davantage aux minorités, et à la gauche de reconquérir le vote blanc. Or, les lignes n’ont pas vraiment bougé….

W. M. : C’est vrai que l’électorat blanc, aux États-Unis, rétrécit de plus en plus sur le plan démographique, et cela doit obliger les républicains à transformer leur parti en le rendant plus ouvert à la diversité pour rester compétitifs. À ce stade, pourtant, Trump pense qu’il est capable de gagner à nouveau grâce à la classe moyenne blanche, un échantillon qui ne représente plus que 42 % de la population en âge de voter, en faisant vibrer la corde de son sentiment de déclassement. À l’inverse, les démocrates ne peuvent plus se reposer sur l’évolution démographique américaine pour produire des majorités électorales. Ils doivent cesser d’effacer de leurs cartes les petites villes de l’Amérique rurale où vivent les électeurs blancs les moins éduqués. Je ne dis pas que les démocrates doivent les rallier dans leur ensemble mais suffisamment aux marges pour obtenir un impact.

En 2008 et en 2012, on avait beaucoup parlé des nouveaux outils de conquête électorale comme le microciblage, qui est devenu très répandu. En 2016, il y a eu l’ingérence russe dans le processus via les réseaux sociaux, notamment. Que nous annonce 2020 ?

W. M. : En 2016, la plus grosse erreur commise par Hillary Clinton a été de faire campagne en faisant de la mobilisation des électeurs démocrates une priorité mais sans chercher à rallier des électeurs plus indépendants ou moins motivés. Son état-major de campagne a dédié d’énormes moyens pour microcibler la « base » du parti démocrate et elle a largement réussi en obtenant presque trois millions de voix de plus que Trump. Mais elle a perdu l’élection au sein du collège électoral parce qu’elle a négligé les électeurs du Midwest en supposant que cette région resterait acquise aux démocrates. Le candidat démocrate en 2020 ne refera pas cette erreur. Il ou elle passera énormément de temps auprès des électeurs fluctuants de la Rust Belt. Quant à Trump, il a beau avoir minimisé l’interférence des Russes dans son élection, les démocrates n’ont pas envie de revivre un tel scénario : ils sont donc en alerte maximale et ont considérablement renforcé la sécurisation du processus électoral. Dans le même temps, les grandes plateformes comme Facebook font la chasse aux sites opérés par des fermes à troll russes ou par des groupes adeptes de la théorie du complot. Il faudrait en tout cas que les États-Unis soient mieux préparés à résister à des campagnes de désinformation destinées à perturber des électeurs qui ne recourent plus aux médias traditionnels pour s’informer.

Vous évoquez le Midwest et la Rust Belt, prenons le Wisconsin ou le Michigan : que devra faire le ou la candidate démocrate pour s’y imposer sans conteste en 2020 ?

W. M. : Les démocrates ont choisi de tenir leur convention l’été prochain à Milwaukee, dans le Wisconsin. Pour y gagner, les démocrates devront impérativement faire trois choses : d’abord, y obtenir une participation maximale des électeurs noirs ; ensuite, s’adresser sans complexe aux électeurs des banlieues, notamment les femmes qui ont été écœurées par le discours et le comportement de Trump ; et, enfin, convaincre une partie de la classe moyenne blanche et ses cols-bleus, qui sont les forces vives du trumpisme. Pour l’électorat noir, compte tenu du sectarisme indéniable de Trump, ce ne devrait pas être trop difficile de les voir se mobiliser largement. Les électeurs éduqués des banlieues blanches, eux, sont exaspérés par le nationalisme économique de Trump, son déni du changement climatique et sa démagogie anti-immigrés. Quant aux cols-bleus, c’est là que ce sera le plus dur, mais il faut prendre en compte leurs inquiétudes sur l’immigration et le commerce en leur proposant une alternative qui ne se résume pas à la panoplie complète des peurs et des haines que leur sert quotidiennement Donald Trump. À ce stade, aucun de ces groupes clés ne semble attiré par le populisme de gauche de Bernie Sanders ou d’Elizabeth Warren.

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