L’Allemagne a annoncé, le 15 avril, un déconfinement progressif à partir du 20 avril. En raison de son système fédéral, le pays s’en sort mieux que d’autres pays européens, notamment la France. La crise du covid-19 a souligné, une nouvelle fois, le caractère asynchrone des décisions prises d’un côté et de l’autre du Rhin… Mais la force de la relation franco-allemande est d’avoir toujours su trouver des compromis, souligne Paul Maurice, chercheur au Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Photo (iStock) : La porte de Brandebourg, à Berlin, le 23 mars, pendant le confinement.

 

 

L’Allemagne est l’un des pays les moins touchés d’Europe, proportionnellement à sa population. Mieux, le nombre de personnes guéries du coronavirus dépasse désormais le nombre de malades. Comment l’expliquez-vous ?

Ces derniers jours, les chiffres de contamination en Allemagne semblent se stabiliser à un niveau relativement haut. Lothar Wieler, président de l’institut Robert-Koch, en charge de la crise sanitaire, a déclaré que la propagation du virus ralentissait. Mais après quelques jours de baisse du nombre de nouveaux cas, ceux-ci ont de nouveau augmenté le 15 avril avec 2486 nouvelles infections pour un total de 125 584. L’Allemagne compte à ce jour 3254 décès, mais aussi 72 600 personnes guéries.

Si l’on considère le nombre de victimes par rapport au nombre de personnes infectées par le Covid-19, l’Allemagne a subi moins sévèrement les conséquences dramatiques de l’épidémie, en raison de la qualité et de la densité de son système sanitaire et de santé et du recours systématique aux tests.

Pour Angela Merkel, l’Allemagne est dotée d’un « excellent système de santé, peut-être l’un des meilleurs au monde ». En effet, le pays disposait de 25 000 lits en soins intensifs au début de la crise et a augmenté ce nombre à 40 000. En revanche, la France ne disposait que d’une capacité initiale de 5000 lits qu’elle a réussi à augmenter de 10 000.

L’Allemagne dispose, en raison de son système fédéral, d’un étroit maillage d’hôpitaux et de laboratoires médicaux dans les Länder. Pour le Ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Armin Laschet (CDU), les régions et les communes sont plus compétentes pour juger de la situation et prendre des décisions pour la santé de la population.

Enfin, l’Allemagne démultiplie sa capacité de tests jusqu’à 650 000 par semaine et en prévoit 200 000 par jour à la fin du mois d’avril, alors que la France n’en réalise qu’entre 150 000 à 200 000 par semaine.

Mais il existe aussi des difficultés dans le pays. Il manque, depuis plusieurs années, 17 000 infirmières, dont les postes n’ont pas été pourvus. La situation est parfois telle que de nombreux établissements, dont le grand CHU de La Charité à Berlin, ont dû appeler à l’aide des étudiants en médecine ou des retraités. Certains experts de santé considèrent par ailleurs que les mesures préventives du gouvernement fédéral sont inefficaces et ils restent sceptiques quant à la portée du confinement partiel qui a été mis en place.

Cette capacité à contenir le confinement explique-t-elle la popularité retrouvée de la chancelière Angela Merkel ?

La cote de popularité d’Angela Merkel et de son gouvernement est montée en flèche depuis le début de la crise. Actuellement, la CDU recueille jusqu’à 38 % d’intentions de vote dans les sondages, soit 5 points de plus que son résultat lors des élections de 2017. Son partenaire dans la coalition, le SPD, fait jeu égal avec Les Verts dans les sondages, ce qui n’était pas arrivé depuis des mois.

Angela Merkel a communiqué calmement et régulièrement depuis le mois de mars, même si les débuts ont été un peu chaotiques. La chancelière allemande s’est exprimée pour la première fois sur la crise du coronavirus mercredi 11 mars 2020 lors d’une conférence de presse. Cette première intervention est venue assez tard, alors que les Allemands attendaient une prise de position publique, claire et cohérente de la part du gouvernement. La stratégie attentiste du début du mois de mars a été compliquée du point de vue de la communication. Les médias et l’opinion reprochaient à la chancelière son manque de leadership face à l’apparition du coronavirus en Allemagne.

Cependant, Angela Merkel ne peut que donner des avis, car les décisions prises pour lutter contre la diffusion de l’épidémie ne sont pas du ressort du gouvernement fédéral. Seuls les seize Länder peuvent prendre des mesures d’urgence, comme la fermeture des écoles ou l’interdiction des rassemblements, ce qui a entraîné un flottement dans l’opinion.

Lors de son intervention du 18 mars, Angela Merkel semble avoir su trouver le ton pour rassurer les Allemands. Elle a fait référence au plus grand défi qu’ait connu le pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et en a appelé à la confiance des Allemands tout en restant factuelle sur l’épidémie.

Elle-même en quarantaine à la fin du mois de mars, après avoir été en contact avec un médecin testé positif au coronavirus, Angela Merkel a su incarner son rôle de « Mutti », de mère protectrice des Allemands, en continuant à diriger le pays depuis chez elle.

Ne prend-elle pas le risque de déconfiner trop tôt ?

Le 15 avril, la chancelière et les présidentes et présidents des exécutifs des Länder se sont entretenu pour décider des mesures à prendre à partir du lundi 20 avril. En amont de cette rencontre, des divergences entre les différents dirigeants de Länder se sont faites jour. Armin Laschet (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) souhaitait une normalisation aussi rapide que possible, notamment pour les écoles, alors que Markus Söder (Bavière) souhaitait le maintien de mesures plus restrictives.

Les principales motivations pour la sortie du confinement sont économiques. Certains experts estiment que l’économie allemande perd 42 milliards d’euros par semaine en raison du confinement et que chaque mois de confinement supplémentaire ferait perdre 1% de croissance au pays. L’une des premières mesures de ce déconfinement concerne d’ailleurs la réouverture des commerces d’une surface inférieure à 800 m2, à condition qu’ils respectent des règles d’hygiène strictes.

Néanmoins, ce « déconfinement » est à relativiser. La chancelière a été prudente en évoquant seulement un « fragile succès d’étape » (« ein zerbrechlicher Zwischenerfolg ») dans la maîtrise de l’épidémie et « recommande vivement » le port du masque au quotidien, comme l’a préconisé l’Académie des Sciences Leopoldina, le 13 avril. Les établissements scolaires pourront certes progressivement rouvrir à partir du lundi 4 mai, mais cela concernera d’abord les élèves ayant des examens à passer. Par ailleurs les « grands rassemblements » restent interdits jusqu’au 31 août et les mesures de distanciation sociale, qui ont été imposées en Allemagne à la fin du mois de mars et au début du mois d’avril, restent en vigueur au moins jusqu’au 4 mai. Au niveau fédéral, celles-ci reposent sur deux critères : les rassemblements de plus de deux personnes sont interdits et chacun doit respecter une distanciation sociale d’au moins 1,50 mètre.

Ces mesures ont été jusque-là largement suivies et n’ont rencontré que peu d’opposition politique. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas parce que les Allemands seraient plus « disciplinés » que les Français, mais parce qu’aucun véritable confinement n’avait été imposé au niveau fédéral, seules la Sarre et la Bavière l’ont mis en place. Chaque région a donc décidé donc de ses propres règles.

Vu de Berlin, comment juge-t-on la gestion de la crise en France ?

Le président de la République fédéral, Franck-Walter Steinmeier, est intervenu à la télévision le 11 avril et a insisté sur le fait que, selon lui, « cette pandémie n’est pas une guerre ». Il s’agit de la troisième intervention d’un président allemand depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la première depuis la réunification. Par son allocution, il s’est clairement distancié de la vision française, développée par Emmanuel Macron lors de son intervention du 16 mars : « Nous sommes en guerre » avait martelé le Président de la République française.

L’allocution télévisée d’Emmanuel Macron du 13 avril a été très commentée en Allemagne. Pour le Frankfurter Rundschau, « comme beaucoup d’autres, le gouvernement français a commis des erreurs au début de la pandémie. L’ampleur du danger a été minoré, les lacunes des mesures préventives ont été niées. Cela a nui dans la confiance des Français envers leurs dirigeants ». Ces commentaires mettent en avant les défaillances du système de santé français, peu préparé à la crise, contrairement à l’Allemagne.

Certains commentateurs, comme le Mannheimer Morgen, regrettent néanmoins, à plus long terme, que « les pays européens se retranchent derrière leurs frontières dans la lutte contre la pandémie ». Cela vaut aussi pour Emmanuel Macron dont l’image outre-Rhin est celle d’un Européen convaincu. Son bilan mitigé dans la gestion de la pandémie pourrait faire craindre en Allemagne que sa volonté d’accélérer l’intégration européenne soit freinée. Pour le quotidien Süddeutsche Zeitung, « c’est dommage, car qui sinon le président français pourra inspirer l’Europe quand la pandémie sera surmontée ? La France, l’Allemagne et l’Europe ne peuvent pas se permettent de renoncer à son talent. Mais c’est lui d’abord qui doit se remettre en cause ».

La crise du covid-19 a souligné, une nouvelle fois, le caractère « asynchrone et asymétrique », pour reprendre les termes de Sylvain Waserman, vice-président de l’Assemblée nationale, des décisions prises d’un côté et de l’autre du Rhin… Va-t-elle accroître les divergences de vues qui durent depuis trois ans entre Paris et Berlin ?

Les divergences entre Paris et Berlin ont effectivement refait surface sur le plan économique lors du Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement du 26 mars. Celui-ci a vu s’opposer la France et l’Allemagne sur la question des « coronabonds ». Neuf pays européens, dont la France, avaient appelé à lancer un emprunt commun à toute l’Union européenne pour faire face aux conséquences économiques du coronavirus. Inversement, l’Allemagne affirmait son opposition à toute mutualisation des dettes. Ce différend franco-allemand sur la mise en commun des dettes a été le symptôme des désaccords sur le budget de l’UE, qui avaient abouti à un échec du Conseil européen le 21 février.

Si aujourd’hui ces divergences persistent sur la façon de mettre en œuvre une solidarité financière à l’échelle européenne, les gouvernements français et allemands s’efforcent à parvenir à des compromis. Le 2 avril, le ministre fédéral des finances Olaf Scholz et son homologue français Bruno Le Maire ont présenté trois mesures concrètes pour faire face aux conséquences financières immédiates de la crise. Ils soutiennent tout d’abord l’utilisation du mécanisme européen de stabilité (MES) comme un « filet de sécurité » pour les États dont la situation financière est fragilisée par la crise des marchés. Un « fonds de garantie paneuropéen » d’un montant maximal de 50 milliards d’euros doit également être créé pour garantir des prêts bancaires aux petites et moyennes entreprises. Les deux ministres soutiennent enfin la mise en place d’un dispositif européen d’assurance-chômage comme celui qu’a proposé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Comment qualifiez-vous désormais la relation franco-allemande ?

La relation franco-allemande est paradoxale dans ce moment de crise. L’Allemagne est perçue comme un pays très attaché à la stabilité budgétaire, ce qui fait partie de sa réputation. Les autorités allemandes restent opposées aux « coronabonds » et à la mutualisation des dettes à l’échelle européenne. Cependant sur ce point, les Néerlandais sont beaucoup plus radicaux que les Allemands.

Dans les régions frontalières allemande, des travailleurs transfrontaliers français ont subi des insultes et des incivilités, à tel point que le ministre fédéral des Affaires étrangères, Heiko Maas, a présenté ses excuses aux Français concernés.

Mais en parallèle, l’Allemagne a accueilli plus de 130 patients français dans ses hôpitaux, la coopération transfrontalière a fonctionné et a permis de sauver des vies. Les autorités des deux pays ont communiqué sur cette collaboration et insisté sur la nécessaire relation franco-allemande pour surmonter cette crise.

Le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand et son homologue, le président du Bundestag Wolfgang Schäuble, ont publié une tribune commune dans Le Figaro et la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ils ont salué les efforts de Paris et Berlin pour œuvrer en commun face aux conséquences économiques désastreuses du coronavirus. De même, le député Christophe Arend, président du groupe d’amitié France-Allemagne à l’Assemblée nationale, et son homologue Andreas Jung, président du groupe parlementaire franco-allemand au Bundestag, ont rédigé conjointement une initiative franco-allemande pour l’Europe. Ils plaident en faveur du « plan Marshall » pour l’UE, pour une stratégie transfrontalière en cas de pandémie, mais aussi pour une Union de la santé pour protéger les Européens. D’une manière plus générale, les dirigeants politiques, locaux, régionaux et nationaux mettent en avant leur collaboration sur les réseaux sociaux.

Dans les prochaines semaines, la solidité du couple franco-allemand va être jugée sur plusieurs points essentiels. Tout d’abord, sur la capacité qu’auront les hôpitaux allemands à continuer à accueillir des patients venant de France si cela est nécessaire. Ensuite, se posera la question de la réouverture des passages de frontières. Dans les mois à venir, il faudra observer le débat politique sur les conditions du plan de relance de l’économie européenne.

Justement, après l’accord des Vingt-Sept sur un plan de sauvetage, le 9 avril, la question des « coronabonds », proposés par Emmanuel Macron, a été renvoyée à des discussions ultérieures. Angela Merkel, vous l’avez rappelé, reste opposée à toute mutualisation des dettes. L’Europe parviendra-t-elle, sans un fort couple franco-allemand, à s’entendre sur un plan de relance ?

L’accord de l’Eurogroupe du 9 avril sur une réponse économique commune, qui comprend notamment un plan de soutien de 500 milliards d’euros, est encourageant. Mais Angela Merkel n’est effectivement pas revenue sur ses positions, même si elle se veut plus conciliante pour apaiser les tensions. Elle défend aujourd’hui le recours au Mécanisme européen de stabilité (MES) à l’échelle de l’UE alors qu’elle y était opposée à la fin du mois de mars. Cette position ne fait pas l’unanimité dans la société allemande. En effet, certaines voix, comme le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Der Spiegel Steffen Klusmann, considèrent que l’Allemagne « fait preuve d’égoïsme, d’obstination et de lâcheté » en refusant les « coronabonds ».

L’Allemagne va prendre le 1er juillet la présidence de l’Union européenne. Ce sera une présidence particulière, la première après le déclenchement de la pandémie mondiale. Les fermetures de frontières à l’intérieur et à l’extérieur de l’UE ébranlent actuellement les fondements mêmes de la construction européenne et la solidarité est mise à rude épreuve. À partir de juillet, l’Allemagne devra jouer le rôle de gestionnaire de crise au sein du Conseil européen.

Sa tâche principale sera de convaincre les États membres de s’accorder et de servir de médiateur entre les intérêts de chacun. Car, outre le défi de préparer l’UE pour l’après-coronavirus, l’Allemagne sera confrontée à d’autres questions, notamment l’adoption du cadre financier pluriannuel, l’avenir des relations avec le Royaume-Uni et la tenue d’un sommet UE-Chine, en septembre 2020, à Leipzig. L’Allemagne peut donc marquer des points grâce à ses atouts traditionnels, tels que le pragmatisme et les capacités de négociation. Pour l’Allemagne, le principal défi consistera à faire en sorte que les États membres soient unis, même si les différents pays peuvent avoir des priorités différentes selon la structure de leur économie.

Pour pouvoir mettre en œuvre un plan de relance en juillet, l’Allemagne devra donc d’abord convaincre les Européens et aura besoin pour cela de la France. La force de la relation franco-allemande est d’avoir toujours su trouver des compromis. La capacité de la France et de l’Allemagne à s’accorder sur des modalités de financement est donc essentielle pour éviter que ne se creuse un fossé irréconciliable entre le nord et le sud de l’Europe.

 

 

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