Au lieu de s’appuyer dès le début sur le Centre interministériel de crise, qui est rôdé, le gouvernement français a fait le choix de confier la gestion de la crise au seul ministère de la Santé et aux agences régionales de santé qui ne sont pas armées pour cela, décrypte l’ancien directeur du centre de crise du Quai d’Orsay. Qui regrette aussi que l’Europe n’ait pas su se montrer solidaire. Illustration iStock.

La crise, Didier Le Bret connaît. Il fut ambassadeur en Haïti pendant le terrible séisme qui a ravagé l’île en 2010, où il participa activement à sa reconstruction. Ce qui l’a conduit, entre 2013 et 2015, à diriger le Centre de crise et de soutien du ministère des Affaires étrangères, un organe qui coordonne l’action du gouvernement en réponse aux crises internationales impliquant des ressortissants français ou appelant une réponse humanitaire. Il décrypte, pour L’Hémicycle, ce qui rend unique la crise du Covid-19 et livre son analyse de la stratégie française pour y faire face.

La crise globale provoquée par le Covid-19 est-elle sans précédent ?

Oui et non. Oui, car, pour la première fois, la moitié de l’humanité partage peu ou prou le même sort : le confinement, et partant, la restriction d’une liberté fondamentale – sortir de chez soi, être libre de ses mouvements, voir ses proches et ses amis. Oui, parce que, pour la première fois aussi, en raison de l’universalisation d’Internet et des réseaux sociaux, les habitants de la planète partagent ensemble leurs émotions, leurs peurs et leurs espoirs. Ils s’interrogent collectivement sur un phénomène qui est à la fois le symptôme de quelque chose, mais qui porte également en lui des facteurs très puissants de changement, pour le meilleur ou pour le pire.

Non, parce que l’histoire des hommes est jonchée de phénomènes collectifs ayant traversé les frontières : les épidémies, bien sûr, les guerres, qui sont des crises totales ou abouties, les crises économiques – la Grande Dépression de 1929 – et, plus près de nous, la crise des subprimes de 2008. Avec la faillite d’une banque, Lehman Brothers, aux Etats-Unis, c’est tout un système qui avait failli voler en éclat et ce bien au-delà de son foyer d’origine.

Qu’est-ce qui est inédit dans la crise actuelle ?

Pour la première fois, les États ont appliqué, de manière là encore presque universelle, et avec plus ou moins d’intensité, le principe de précaution. Pour mettre un terme à l’épidémie, nous avons mis sous cloche à peu près la moitié de l’humanité ! Radical. Mais, contrairement au Covid-19, la crise des subprimes, elle, n’avait pas mis à l’arrêt l’économie. Il y a eu, bien sûr, dans les mois et les années suivantes une vague de licenciements sans précédent aux Etats-Unis, et les prévisions de croissance ont partout dû être revues à la baisse. Il aura ainsi fallu aux Etats-Unis presque douze ans pour retrouver une situation de plein emploi. Des emplois qui viennent d’être détruits, à nouveau, en quelques semaines…

Ce qui est unique, par ailleurs, dans cette crise, ce sont les effets rebonds, avec une alchimie singulière, où la réponse à la crise contient en germe de nouveaux virus, tout aussi destructeurs, qu’il s’agisse de la mise à l’arrêt des activités humaines ou des tensions issues des mesures prises. Le Covid-19 a ainsi réussi l’exploit de réaliser en un même temps la contraction de l’offre et de la demande ! A une telle échelle, ceci est inédit.

Inédite encore l’inconnue forte qui pèse sur la capacité des États à coopérer pour juguler la crise. En 2008, on avait très vite su quel serait le niveau des liquidités qu’il fallait injecter. Les banques centrales se sont exécutées, ce qui a eu pour effet de rassurer les marchés qui ont compris qu’elles seraient en capacité d’absorber une partie des obligations émises par les Etats. Aujourd’hui, personne ne sait quels seront les montants en jeu au bout du compte. Les États font des chèques en blancs afin d’amortir les conséquences sociales et économiques de la crise. On protège les emplois, on ne licencie pas – en tout cas, en Europe –, on indemnise le chômage, les charges patronales ne sont plus versées, les loyers et les fournisseurs ne sont plus payés… Conséquence : en France, l’État providence dépense et ne perçoit plus rien, ou très peu. Tout explose : le déficit de la Sécurité sociale, qui frise les 50 milliards d’euros, le déficit budgétaire, qui passe de 3 à 10%, peut-être à 15%, du PIB. Par rapport à 2018, l’ampleur de la crise est sans commune mesure.

Enfin, dernière inconnue, et non des moindres : nul ne sait s’il s’agit d’une première et ultime vague ou si une nouvelle crise est à craindre. Si la courbe de reprise attendue n’est pas en V, ni en U ni même en L, mais en W, on pourrait se rapprocher d’un scénario catastrophe.

C’est-à-dire ?

L’Afrique, par exemple, n’est presque pas affectée par l’épidémie – avec quelque 1400 morts, c’est-à-dire rien à l’échelle d’un continent d’un milliard d’individus. Et pourtant, dans le scénario d’une reprise en W, l’onde de choc pourrait être colossale. Pas du fait de la crise sanitaire, mais de son impact. Les économies dépendantes des exportations, notamment les principales puissances pétrolières et gazières de la région (Angola, Nigéria, Algérie), ou encore minières (Afrique du sud, République démocratique du Congo), sont impactées de plein fouet par la contraction de la demande et par la baisse des cours des matières premières. Celles qui dépendent du tourisme (Maghreb, Égypte, Sénégal) le sont également. Pour ces pays, les investissements étrangers sont vitaux ; ils sont au point mort. Quel sera le point de sortie ? Des violences ne sont pas à exclure, liées à des émeutes de la faim ou à des événements inconnus jusqu’alors.

Quelles leçons tirez-vous de la gestion de la crise ?

L’Europe de la gestion de crise n’existe pas. Le scénario de 2008 s’est reproduit : comme pour la Grèce, qui fut la première à plonger dans la crise de la dette souveraine après celle des subprimes, l’Italie s’est débrouillée seule. Il n’y a eu ni fret sanitaire ni cohortes de médecins européens venus l’aider et la renforcer. Les États, au contraire, ont fermé leurs frontières afin de l’isoler. Toute crise est un révélateur. Or l’Europe n’a pas su montrer qu’elle n’était pas qu’un marché ouvert, mais aussi une grande puissance qui protège les Européens.

L’Europe n’a-t-elle pas corrigé ses erreurs du départ en débloquant des milliards d’euros en soutien à la crise ?

Certes, mais ce n’est pas, à mes yeux, ce qui pourrait incarner une Europe humaniste et solidaire. Pour la plupart des Européens, cela reste abstrait. La même Europe qui mettait sous curatelle la Grèce trouve aujourd’hui les milliards pour éponger les déficits à venir. Après avoir expliqué qu’il n’y avait pas d’argent magique, voilà que Bruxelles, par la voix de son argentière en chef, Christine Lagarde, sort les milliards comme des lapins d’un chapeau ! Bien sûr, dans le contexte actuel, la Banque centrale européenne (BCE) se devait d’intervenir massivement. Mais ensuite, il faudra très vite définir une approche globale et européenne des enjeux globaux, qu’il s’agisse de notre rapport à la consommation, de l’environnement, de la compétition mondiale ou du poids de la finance. Et il ne faudra pas reprendre l’histoire là où elle s’est arrêtée.

Donc, oui, bien sûr, il était important que la BCE soit à la hauteur des défis, mais l’action de l’Europe ne peut pas se limiter à la finance. D’ailleurs, petite parenthèse, nul ne sait en réalité, avant que les marchés ne dévissent, jusqu’à quel point la BCE pourra se porter garante. Les liquidités mises sur le marché, autour de 750 milliards d’euros, suffiront jusqu’en octobre. Les Etats lèveront à cette date de nouveaux emprunts obligataires. La BCE pourra-t-elle suivre ?

Mais pour le reste ? Qu’en est-il de l’Europe sanitaire, de l’Europe de la protection civile, de l’Europe de la sécurité, de l’Europe stratège sur ses intérêts industriels ? On le voit, les chantiers sont innombrables et encore devant nous. A titre d’illustration, la Commission européenne a établi récemment un guide de bonnes pratiques pour sortir du confinement. Qui le sait ? Personne. Chaque État donne l’impression de tâtonner avec ses propres expériences et ses propres difficultés. Si l’Europe ne sait occuper ces espaces vacants, il y aura probablement, dans un mouvement mécanique, un retour très fort aux États-nations.

Et en France ?

C’est la gestion de crise du pauvre. Elle a été pour le moins hasardeuse et cafouilleuse. Dans un premier temps, les autorités ont minimisé les risques, en sous-évaluant la menace. Au moment où le Covid-19 était à nos portes, elles ont créé les conditions de l’incompréhension chez les Français, en leur disant à la fois de retirer leurs enfants de l’école et d’aller voter au premier tour des municipales. Les premiers actes ont été contradictoires, alors que la parole publique doit être aussi claire que possible dans une crise particulièrement anxiogène.

La stratégie du gouvernement a consisté à centraliser le dispositif à l’Élysée autour d’une personne, le président de la République – en l’exposant totalement – et à Paris, avec un comité scientifique dont la légitimité est sans doute réelle, mais qui n’était pas connu des Français. D’où le sentiment d’improvisation et de dénuement. Alors que la parole scientifique était très attendue, son expression « politique » a semé le trouble dans l’esprit des Français. Les points de vue divergents, à commencer par celui du professeur Didier Raoult, n’ont rien arrangé.

Sur le plan opérationnel, le gouvernement a confié la gestion de crise à un seul ministère, celui de la Santé, alors qu’il s’agissait d’une crise complexe, aux ramifications économiques, sociales et sécuritaires. Sauf erreur de ma part, le dispositif prévu n’a pas été actionné dès le début. Il s’agit du Centre interministériel de crise (CIC), situé place Beauvau. Comme le prévoient les textes, le CIC, dans sa configuration interministérielle, « coordonne l’ensemble des centres opérationnels, ceux du ministère comme ceux relevant des autres ministères ». Ce dispositif permet un copilotage de la crise, en s’appuyant sur le ministère le plus concerné, en l’occurrence la Santé, mais sans pour autant le mettre en première ligne. Cela lui aurait sans doute permis de se concentrer davantage sur son champ d’action et de pouvoir bénéficier des dispositifs existants, à Paris, comme en régions, avec l’armature préfectorale.

Il est difficile de faire un retour d’expérience à chaud, mais on voit déjà les limites de la chaîne de commandement ministère de la Santé/agences régionales de santé (ARS), qui est sans doute efficace pour gérer une politique sanitaire en temps de paix, mais qui ne paraît pas armée pour gérer une telle crise. Les critiquent remontent concernant les ARS qui n’auraient, par ailleurs, pas su fluidifier la contribution de tous les acteurs indispensables (régions, collectivités, laboratoires privés et vétérinaires), notamment dans le cadre d’une campagne de dépistage massif.

Que préconisez-vous ?

Peut-être aurait-il fallu être davantage attentif aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui, très vite, a fait du dépistage et du suivi des patients et des chaînes de transmission l’axe central de la stratégie de lutte. Cela a été dit depuis, faute de moyens disponibles, mais aussi d’anticipation, nous nous sommes condamnés à la stratégie du pauvre : confinement général de manière totalement indiscriminée et un dépistage ciblé uniquement sur les personnes symptomatiques, la plupart du temps lorsqu’elles saisissaient les urgences.

Comment l’expliquez-vous ?

Les coûts de rabots successifs dans le budget santé de l’État n’y sont sans doute pas étrangers. On se rend compte tardivement qu’on ne peut pas gérer la santé publique comme on gère une entreprise, à flux tendu, sans stocks, en se contentant d’aller chercher des produits de première nécessité à moindre coût lorsque survient la crise : les masques et les tests à l’évidence en font partie. Les laboratoires pharmaceutiques européens ont laissé la Chine et l’Inde prendre la main. On s’aperçoit aujourd’hui que c’était une erreur stratégique.

Comment voyez-vous la sortie de la crise ?

Je crois, malheureusement, qu’elle se fera en « yoyo ». Il y aura des rechutes, qui vont distiller un lent poison au sein de l’opinion. Ce qui risque d’achever de discréditer la parole publique et de grossir les rangs des populistes et autres nationalistes. Les changements de ton du gouvernement, d’abord insouciant, puis martial, enfin désemparé, voire agnostique (« je ne sais pas ») ont rarement été en phase avec l’opinion, qui attendait sans doute plus de sobriété, mais aussi une parole qui fasse écho à l’espoir que suscite cette crise profonde dans les changements qu’elle peut induire. Ce décalage est préoccupant. J’y vois un risque majeur pour le lien entre gouvernés et gouvernants.

Faudra-t-il repenser les priorités de l’État ?

Il ne sera plus possible d’expliquer aux gens que l’État ne peut pas tout. « Il n’y a pas d’argent magique », avait répondu, en 2018, Emmanuel Macron à une soignante de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, qui déplorait le manque de moyens. Aujourd’hui, on s’aperçoit que rien n’est impossible.

De la même manière que la chute du mur de Berlin, en 1989, avait achevé de balayer ce qui restait du collectivisme dans sa version communiste, le coronavirus aura balayé ce qui restait de crédibilité de la pensée tout aussi magique du néolibéralisme.

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