S’il y des faits indéniables de racisme chez certains policiers, le phénomène ne revêt pas un caractère structurel, caractéristique d’un « racisme d’État », observe l’ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (2015-2017), aujourd’hui délégué général de l’Aurore, un think tank de sensibilité républicaine et progressiste. Illustration : iStock.

Pourquoi le mouvement « Black Lives Matters » est-il devenu universel ?

Gilles Clavreul : La question des violences policières aux États-Unis et le fait qu’elles atteignent plus particulièrement les hommes noirs est récurrente. Black Lives Matter est né en 2013 après l’acquittement d’un policier blanc qui avait abattu un jeune noir, Trayvon Martin. Le mouvement a pris beaucoup d’ampleur outre-Atlantique, mais le meurtre – comment le qualifier autrement ? – de George Floyd, à Minneapolis, a provoqué une onde de choc mondiale. Le fait que la scène ait été filmée intégralement, ne laissant aucun doute sur le fait que le policier était parfaitement conscient de ce qu’il faisait en comprimant la carotide de sa victime pendant près de neuf minutes, a naturellement contribué à cette vaste prise de conscience. Mais il y avait certainement aussi un sous-jacent, que ce drame est venu révéler. On le voit en France, même si la comparaison France/États-Unis est à mon sens hasardeuse.

Comment expliquer un tel écho en France ?

G.C. : En France, mais aussi au Royaume-Uni, en Allemagne… Tous les pays occidentaux ont accueilli des travailleurs immigrés, de provenances différentes et dans des proportions variables, et tous ont vu se constituer des minorités, désormais majoritairement composées des descendants des premiers arrivants. Ces minorités sont surreprésentées dans les catégories les plus défavorisées. Elles sont très concentrées géographiquement à la périphérie des grandes villes, dans ces grands ensembles qu’on appelle désormais les « quartiers populaires ». Dans le cas de la France, cette immigration est très largement issue des anciennes colonies : de là, un rapport complexe d’entrée de jeu, fait de culpabilité, de ressentiment et d’ambivalence, tant au sein de ces minorités que dans une partie de la « population majoritaire », pour reprendre l’expression utilisée par l’Institut national des études démographiques (INED).

Depuis le début, le rapport entre cette population immigrée et la police est problématique et violent : souvenons-nous de la répression des manifestations pour l’indépendance de l’Algérie, férocement matées par le préfet de police, l’ancien dignitaire de Vichy Maurice Papon. En particulier le 17 octobre 1961. Bien plus tard, les opérations « anti été chaud » à Vénissieux marquent le début de ce qu’on n’appelle pas encore la politique de la ville, marquant la volonté de combiner prévention et répression, rétablissement de l’ordre républicain et développement social, éducatif et culturel. Reste que la relation ne cesse jamais d’être marquée par la tension, comme on le voit en 2005, dans les semaines qui suivent la mort de deux adolescents de Clichy-sous-Bois, Zyed et Bouna, poursuivis par une voiture de police.

Seulement, à partir de cette date, la protestation contre les « violences policières » va changer de nature : tournant le dos à l’antiracisme des années 1980, celui de Sos-Racisme et de la petite main jaune, des mouvements promeuvent une lecture « décoloniale » où la race, mais aussi la religion, sont pris pour principaux facteurs explicatifs. Cette nouvelle grille de lecture va être alimentée à la fois par des collectifs militants et par des universitaires engagés. Le travail idéologique et militant de ce que j’ai nommé la « mouvance décoloniale », a longtemps été négligé, considéré comme marginal et donc peu significatif. Or le comité Justice pour Adama, à l’origine des mobilisations de ces derniers jours, est au cœur de cette mouvance. Son succès, indéniable au vu de l’ampleur de la mobilisation, démontre sa capacité à mettre des mots sur un malaise qui traverse une bonne partie de la jeunesse issue des quartiers populaires, pour qui la relation à la police est la métaphore d’un sentiment de relégation plus profond. En revanche, je doute que les manifestants, venus sur un élan sincère et spontané, soient tous très au fait des théories racialistes portées par la mouvance décoloniale.

L’affaire Adama Traoré peut-elle être comparée à l’affaire George Floyd ?

G.C. : Ramenées à des traits essentiels, les deux affaires semblent se superposer : dans les deux cas, un homme noir meurt entre les mains de la police. En réalité, beaucoup d’éléments invitent à distinguer soigneusement ces deux affaires, mais aussi le contexte dans lequel elles interviennent. D’abord, rappelons-le, la mort d’Adama Traoré est toujours en cours d’instruction. Il y a une bataille d’expertises sur les causes exactes de la mort, de sorte que les gendarmes sont toujours, à ce stade, placés sous le statut de témoins assistés, et non de mis en examen. Toute la stratégie de la partie civile – et c’est logique de son point de vue – est de faire admettre que c’est la même technique d’interpellation, le placage ventral, qui est à l’origine des deux décès. Or, non seulement le placage de George Floyd n’était pas « ventral », le poids de corps étant porté sur le cou, mais il a duré près de neuf minutes, et pas quelques secondes ou dizaines de secondes comme dans le cas d’Adama Traoré. Il y a dans un cas un homicide volontaire avéré, dans l’autre, une suspicion de coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner.

Mais le plus important, ce sont les différences de contexte. D’abord sur la violence en général : la société américaine est incomparablement plus violente que la société française, et ce depuis toujours. Il y a dans le seul État de l’Illinois plus d’homicides que pour toute la France, alors que la population y est cinq fois moindre. Ensuite nos modèles de police sont à l’opposé l’un de l’autre : nous avons en France une police d’État, née dès la fin du XVIIe siècle (la lieutenance générale de police confiée à La Reynie), alors que la police américaine, à l’origine de simples délégations de citoyens armés, est essentiellement municipale. Cela induit un rapport très différent entre la police et la population.

Enfin, l’Histoire nous sépare aussi sur la question du racisme et sur celle des trajectoires migratoires. L’histoire américaine est profondément marquée par la centralité indépassable de la question noire ; notre histoire coloniale nous expose à d’autres problématiques, notamment la dimension religieuse. C’est d’ailleurs l’une des limites de l’importation de Black Lives Matter en France : la dimension spécifiquement « raciale » du débat aux États-Unis parait difficilement transposable chez nous.

Peut-on dire que la police française connaît des dérives racistes ? 

G.C. : C’est une question qui suscite énormément de simplifications et d’invectives de part et d’autre. Qu’il y ait des policiers racistes, des comportements discriminatoires, n’est ni contestable ni réellement contesté. La controverse porte sur le point de savoir si ces phénomènes sont contingents ou bien s’ils revêtent un caractère structurel, caractéristique d’un « racisme d’État ». La dénonciation d’un supposé « racisme d’État » tient plus du postulat militant que de la proposition scientifique ; il n’est étayé par aucune démonstration factuelle, sinon le rappel de condamnations pour discrimination lors de contrôles d’identité (en 2016 par la Cour de cassation) ou, plus récemment, par les enquêtes mettant au jour l’existence de groupes Facebook de policiers où s’échangent des propos racistes. Or ces faits, indiscutables et scandaleux, vont plutôt au contraire dans le sens de phénomènes contingents, peu nombreux et localisés, et non d’un système institutionnel qui favoriserait les discriminations. Pour établir son existence, il faudrait produire des documents tels que des notes de service, documenter des comportements non pas ponctuels mais fréquents voire systématiques, etc. Rien de tout cela n’est établi.

Qu’est-ce qu’un État raciste et une police raciste ? C’est, par exemple, l’Afrique du sud au temps de l’apartheid ou l’Amérique ségrégationniste : là, en effet, on peut dire que sont mis en place des mécanismes juridiques et institutionnels qui excluent une partie de la population. On peut en dire autant de l’Algérie coloniale, dans un contexte toutefois bien différent. Mais pour la France de 2020, la notion de racisme institutionnel ou « systémique » tient plutôt d’une explication par défaut qui tente de faire passer l’exception pour la norme. Cela étant, ce n’est pas une raison pour minimiser les comportements contraires à la déontologie : ils existent et doivent être durement sanctionnés. Par ailleurs, un effort beaucoup plus important doit être consenti sur la formation des policiers. Le management doit être extrêmement vigilant et rappeler au quotidien que tous les citoyens ont droit au respect… même les plus désagréables ! Je suis favorable, par exemple, à ce que l’aptitude à faire connaitre et faire respecter la déontologie soit un critère d’évaluation et de notation de l’encadrement, commissaires et officiers.

Comment analysez-vous la réponse de l’État et du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner ?

G.C. : L’exercice était très compliqué pour le ministre de l’intérieur, qui risquait quoi qu’il dise de mécontenter soit les policiers, soit les manifestants, soit les deux – et c’est ce qui est d’ailleurs arrivé. En même temps, il ne pouvait pas ne pas s’exprimer.  Le fait est qu’il aurait fallu que cette communication intervînt plus vite, c’est-à-dire dès la série d’incidents en banlieue parisienne, avant même la mort de George Floyd, car la protestation couvait déjà.

Vis-à-vis des policiers, un ministre de l’intérieur ne peut pas donner l’impression de les lâcher. Cela fait partie des fondamentaux du poste. Or la formule maladroite des « soupçons avérés » a été interprétée, sans doute à tort d’ailleurs, comme un renversement de la présomption, entraînant une suspension automatique en cas de comportement raciste présumé. Propos aggravés le lendemain – et, à mon avis, le problème est surtout là – avec l’acquiescement à la tenue de manifestations pourtant interdites en raison de la crise sanitaire, au nom de « l’émotion ». Or les policiers ne pouvaient pas entendre qu’eux devaient être irréprochables mais que manifester « contre eux » – c’est du moins comme cela que beaucoup le ressentent – pouvait être toléré, même si c’est dans des conditions illégales. Il ne faut pas oublier que, pendant tout le confinement, on a demandé aux policiers d’être intraitables envers les citoyens qui n’avaient pas d’attestation sur eux ; ils ont eu l’impression de faire le sale boulot, de réguler la société à eux tout seuls. C’est sans doute exagéré, mais ce ressenti n’a pas été mesuré. Il est pour beaucoup dans le ras-le-bol de ces derniers jours.

Les propos du ministre de l’Intérieur ont provoqué une fronde exceptionnelle dans les rangs de la police. Le président de la République devait-il intervenir ?

G.C. : Dans son allocution du 14 juin, il est tentant de voir un recadrage de la position adoptée par son ministre ; mais il lui est difficile d’aller au-delà. Trop en soutien des policiers, les jeunes qui ont manifesté s’en prendraient directement à lui, ce qu’il doit à tout prix éviter. A l’inverse, rouvrir le chantier des discriminations est également compliqué : on le voit d’ailleurs avec la cacophonie gouvernementale sur les « statistiques ethniques ». Pas sûr non plus que le « testing » et le « name and shame » dont le ministre de la Ville, Julien Denormandie, et quelques voix dans la majorité veulent faire leur fer de lance soit une bonne idée : si on le fait pour les entreprises privées, comme les agences immobilières, alors pourquoi ne pas le faire aussi pour les administrations ? Le gouvernement assumerait-il de pointer telle CAF ou tel commissariat pour pratiques discriminatoires ? Cela ferait un peu bizarre, non ?

Encensée après les attentats de 2015, à Paris, la police affronte aujourd’hui une crise de confiance. Comment en est-on arrivé là, cinq ans plus tard ?

G.C. : Je nuancerais : nous sommes passés du soutien unanime à un soutien large mais qui n’est plus inconditionnel. Lorsque la police affronte criminels et délinquants, l’opinion publique est très largement en appui, en dehors de quelques cercles militants. A fortiori quand elle combat les terroristes. Mais lorsqu’elle se trouve confrontée à des mouvements sociaux, de nature d’ailleurs très diverse, allant des ZAD de Notre-Dame-des-Landes et Sivens au public hétérogène des Gilets Jaunes, c’est une tout autre affaire. Le zadiste, c’est souvent un fils de fonctionnaire – pardon pour le cliché, mais je le crois proche de la vérité. Le Gilet Jaune, c’est un chauffeur-livreur, c’est votre plombier ou votre chauffagiste… Ces derniers n’imaginaient pas forcément être un jour dans une confrontation dure avec la police. Le fait que des gens qui participent à une manifestation pour la première fois de leur vie se retrouvent avec un œil ou une main en moins a forcément modifié les perceptions. Et comme, dans le même temps, le gouvernement a plutôt choisi de muscler le maintien de l’ordre après les destructions de grande ampleur de décembre 2018, la critique des « violences policières » s’est un peu élargie, amplifiée par les réseaux sociaux. Ce qui est paradoxal, c’est que l’usage des équipements mis en cause – LBD et grenades de « désencerclement » – a nettement régressé…

Cela dit, il ne faut pas se tromper : la police et la gendarmerie font partie des services publics que les Français apprécient et soutiennent le plus. La demande de sécurité est forte, et plus forte encore dans les quartiers populaires.

Des manifestants contre le racisme réclament la disparition de certains monuments à l’effigie de personnages historiques français, notamment de Colbert, auteur du Code noir. La question du racisme risque-t-elle de remettre en question le passé colonial français ?

G.C. : Questionner le passé est une nécessité vitale pour une démocratie. La question est de savoir comment et dans quel but. Il existe une historiographie très large sur les différents aspects de la colonisation française ; la colonisation, mais aussi les luttes de la décolonisation, sont étudiées, discutées, enseignées… On peut, bien sûr, toujours faire davantage, encourager les jeunes chercheurs à explorer de nouveaux thèmes. Le problème n’est pas celui des travaux historiques, ni même de l’enseignement, mais de la place que cette Histoire occupe dans la conversation nationale – ce que l’on a tendance aujourd’hui à résumer par le terme de « mémoire ». Qu’ont représenté exactement les entreprises coloniales – il y en a eu plusieurs, à différentes époques et sous différents régimes – pour la France ? Quelles couches de la population métropolitaine ont-elles été directement ou indirectement impliquées ? Quelle image de la France s’est construite parmi les peuples colonisés et comment cette image s’est transmise à leurs descendants ? Tout cela est formidablement complexe, noué, enchevêtré.

Les « décoloniaux » simplifient tout cela dans un récit globalisant et manichéen. Ils font de la France « blanche » un rouleau-compresseur à identités, un destructeur de peuples et de cultures, poursuivant désormais sur le sol métropolitain l’oppression contre les « racisés » exercée jadis hors de ses frontières. Cette lecture a de nombreux avantages : elle permet de mettre un nom sur tout ce qui ne va pas, de l’échec scolaire à la violence, mais aussi de taire la complexité de l’Histoire et d’occulter les contradictions. Nier l’homophobie ou l’antisémitisme chez les « racisés », par exemple, ou encore occulter les fractures profondes au sein du monde arabo-musulman. Il renvoie à une condition première innocente et pure, qui n’aurait été souillée qu’à l’arrivée de l’homme blanc. Évidemment, tout ceci tient du conte de fées ; mais lorsqu’on est prisonnier d’un quotidien immuable – 90% des quartiers « Habitat et Vie Sociale », l’ancêtre de la politique de la ville en 1977, sont toujours en géographie prioritaire aujourd’hui – et que l’on se trouve dans un entre-deux identitaire (plus vraiment de là-bas mais toujours pas vraiment reconnu comme étant d’ici), on est plus facilement susceptible d’être réceptifs à ce genre de récit.

S’y ajoute une espèce de fascination qu’exerce cette pensée radicale auprès d’une petite bourgeoisie intellectuelle très conscientisée, généralement sans vécu migratoire et souvent ignorante des réalités des quartiers populaires et qui, soit par culpabilité, soit par engagement, adhère facilement à ce discours. Les décoloniaux les appellent d’ailleurs les « alliés », parce qu’ils jouent un rôle important dans la légitimation médiatique et intellectuelle de leur mouvement.

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