Selon le directeur du département Politique & Opinion de Harris Interactive, le vote aux municipales en faveur des listes menées par Europe-Ecologie-Les Verts, qui était un vote d’espoir dans les années 1990, est devenu un vote de peur. Peur des Français au sujet de la santé, de l’alimentation, de la préservation de la société, voire de l’avenir de la planète elle-même. Illustration : iStock.

Le véritable vainqueur des élections municipales est-il, encore une fois, l’abstention ?

Jean-Daniel Levy : Un fait me paraît notable lors de ces élections. Depuis 1983, la baisse de la participation est tendancielle, avec, en général, une baisse de 1 à 3 points d’un scrutin à l’autre. Cette fois, la chute est de l’ordre de 20 points ! C’est totalement inédit. L’effet est donc bien d’abord structurel, avec des Français qui ont tendance à moins aller voter que par le passé (même s’il y a des exceptions, comme lors des dernières européennes). En 2020, cet effet a été aggravé par un premier tour très particulier, en raison de l’épidémie de covid-19. Le 15 mars, 62% des abstentionnistes avaient peur d’être exposés au coronavirus ; ils étaient encore 35% le 28 juin, lors du second tour. Pourquoi autant d’abstention alors ? Beaucoup d’entre eux ont eu le sentiment que les choses étaient jouées, que le second tour allait confirmer le premier – ce qui a été le cas. Dans un contexte où il n’y a pas eu de vraie campagne d’entre deux tours, les électeurs ont exprimé une forme de colère sourde. En effet, 60% des Français considéraient que le premier tour n’aurait pas dû avoir lieu dans les conditions sanitaires de l’époque. A fortiori le second.

Est-ce une nouvelle manifestation du « dégagisme » ? 

La victoire des écologistes ou de leurs idées est nette dans un certain nombre de villes : Paris, Lyon, Marseille, Strasbourg… Cependant, elle ne reflète qu’imparfaitement ce qui s’est passé dans l’ensemble du pays. Les écologistes ont gagné, statistiquement, un nombre réduit de communes. Mais la première motivation de vote des électeurs de second tour a été… l’écologie et l’environnement.

Au terme de « dégagisme », je préfère celui de « remplacisme ». Plutôt que de mettre n’importe qui à la place des sortants, cela consiste à porter aux responsabilités des acteurs politiques qui ont une forme de crédibilité, du moins dans leur positionnement.

Ce serait la version positive du dégagisme, en somme…

Oui, absolument ! Plus qu’un vote d’espoir, néanmoins, le vote pour les listes Europe-Écologie-Les Verts (EELV) est d’abord un vote de peur. Peur de la part de Français qui ont des interrogations sur l’avenir de la planète et qui ne sont pas persuadés que la situation va s’améliorer. C’était un vote d’espoir dans les années 1990, un vote d’interrogation à l’égard de l’avenir dans les années 2000-2010. Il est devenu un vote de peur à propos de la santé, de l’alimentation, de la préservation de la société voire même de l’avenir de la planète. Les électeurs veulent se mettre à l’abri.

EELV a remporté de nombreuses grandes villes. Une première. Ce vote ne crée-t-il pas une rupture de plus dans la société française, entre villes et campagnes ?

Cela existe en partie. Dans les communes de plus de 3 500 habitants et plus, le vote a été porté par l’électorat de gauche. Mais la première motivation des électeurs, c’est la préservation de l’environnement. C’est, selon moi, davantage une rupture politique qu’une rupture géographique. Attention à l’effet de loupe des victoires des écologistes et de leurs alliés dans les grandes villes. Ils n’ont en fait remporté qu’une dizaine de communes de 30 000 habitants et plus. La France n’a donc pas basculé chez les Verts. Et la droite a globalement conservé (voire accru) ses positions.

La poussée de Verts marque-t-elle la renaissance d’un autre vote de gauche ?

La ligne politique des Verts est clairement à gauche. Ceux-ci articulent la question écologique à la question sociale. Ils sont pour l’intervention de l’État, critiques à l’égard du libéralisme et de tout ce qui peut représenter le modèle de société capitaliste ; cela va de la publicité à la consommation… Cela nous renseigne assez sur la manière dont les citoyens peuvent situer politiquement un vote en faveur d’EELV.

Quel est le profil de l’électeur écologiste ?

Il ressemble assez fortement à l’électeur socialiste. Vivant majoritairement dans les grandes villes, âgé nettement de 35 à 49 ans, il est plus féminin que masculin, issu des catégories aisées plutôt que populaires – même s’il progresse chez ces dernières. Sur l’échiquier politique, il se positionne à gauche plus qu’à droite, ce qui l’a poussé à voter pour la liste de Yannick Jadot aux dernières européennes et pour Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon à la présidentielle 2017.

La progression des Verts est-elle une sorte d’antidote contre le poison populiste ?

Le vote EELV est un vote de personnes inquiètes, mais qui n’ont pas perdu espoir. Ceux qui votent pour le Rassemblement national (ex-FN) l’ont perdu, cet espoir ; ils ont entamé un processus de repli. Pour la présidentielle, cela va dépendre de l’atmosphère générale dans le pays. Si un mouvement de fond se dessine contre l’islam et contre la mondialisation sur un registre identitaire très fort, cela va être difficile pour les écologistes d’émerger. A l’inverse, si des mobilisations citoyennes en faveur du climat aboutissent à des perspectives d’avenir, notamment au niveau européen, le message des écologistes sera audible.

Le Covid-19 a-t-il favorisé le vote pour les écologistes ?

Pas tout à fait. Le coronavirus n’a pas bouleversé la donne. Le fait est qu’il y avait une croissance des intentions de vote en faveur d’EELV depuis de nombreuses années. Chez Harris Interactive, nous avions identifié qu’elles étaient en partie liées à des préoccupations en matière de santé. Quoi qu’il en soit, de nombreux Français envisageaient de voter pour EELV même s’ils ne connaissaient pas leurs représentants. C’est une nouveauté. Alors que nous avions coutume de dire que le vote aux municipales se faisait principalement sur la personnalité du maire plutôt que sur son appartenance politique. L’étiquette EELV, cette fois, a suffi. On l’a vu pour partie à Lille, à Toulouse, à Poitiers, à Tours, à Rennes, à Strasbourg, à Lyon…

L’écologie va-t-elle structurer la fin du quinquennat ?

Oui. D’une manière ou d’une autre, le thème de l’écologie sera présent, que ce soit la sauvegarde de la planète, l’articulation avec les questions de santé, les questions d’alimentation….

Ces municipales confirment-elles la crise du macronisme ?

Oui, complètement. Le fait qu’il n’ait pratiquement aucun maire sortant n’a pas aidé à la mobilisation.

Le Président peut-il se relancer en tentant de récupérer la dynamique verte ?

Il y a un espace pour lui. Je ne crois pas au procès en insincérité lorsque les responsables politiques donnent le sentiment qu’ils peuvent avoir changé d’avis au gré des circonstances. Le Président avait d’ailleurs pris la parole avant le premier tour pour annoncer sa conversion écologique. Cela n’avait pas suscité de débat manifeste chez les Français.

 

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