Une étude du Cevipof montre que la France est le pays où la confiance accordée au gouvernement pour gérer la crise du Covid-19 est la plus faible, comparée à ses voisins allemands et britanniques. Une illustration du fossé parfois abyssal qui s’est installé entre les citoyens et leurs dirigeants. Illustration : Ludwick Hernandez.

Le sujet n’est pas nouveau, mais il résonne encore plus aujourd’hui à mesure que les pays exposés à la crise du coronavirus sont confrontés à des mesures sanitaires restrictives et des libertés plus ou moins suspendues. La confiance entre les citoyens et leur représentants élus est au cœur des politiques de confinement et de sortie de crise. Comment adhérer aux recommandations gouvernementales, du moins les suivre, sans partager un minimum de confiance ? C’est d’ailleurs sur ce terrain que le Premier ministre a insisté en présentant, le 4 mai, devant le Sénat, sa stratégie de reprise progressive de l’activité : « Ce qui se joue, avec ce déconfinement, c’est un acte de confiance collective, de confiance entre nous, partout dans le pays. »

Avant de montrer combien le niveau de confiance politique varie entre la France et ses voisins les plus proches, l’Allemagne et le Royaume-Uni, intéressons-nous aux principaux ressorts de son absence en France sur une longue période. Car comme l’écrivait le sociologue allemand Niklas Luhman, « celui qui fait confiance anticipe l’avenir ». Dans le cadre de l’enquête annuelle intitulée «Baromètre de la confiance politique », conduite depuis 2009 par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), il ressort que la France se singularise par le fossé parfois abyssal qui s’est installé entre les citoyens et leurs dirigeants. Et d’ailleurs, quelle que soit l’appartenance idéologique de ces derniers ou leurs choix de politiques publiques. Une seule exception à cet océan de défiance : la période post-attentats de janvier 2015, où l’émotion suscitée par le drame avait transcendé le rapport des Français à leur exécutif pour installer, durant une courte période, un esprit et une pratique d’union nationale.

S’il faut rester prudent sur la mise en parallèle des attentats terroristes avec la crise du Covid-19, ces deux périodes ont en commun un état d’urgence qui a rétréci l’espace des libertés individuelles et une forte attente pour sortir le pays d’un état d’anxiété maximale. Or de quoi ces crises sont-elles le nom ? Elles mettent au défi les gouvernants dans leur capacité à protéger, à prendre soin, à réparer les plus fragiles et à faire preuve de compétence ou d’efficacité dans les choix publics. Il y a donc bel et bien deux ressorts incontournables à la confiance : la bienveillance, d’un côté, et la compétence, d’un autre côté.

Les Français sont les plus pessimistes et les plus méfiants 

De l’ensemble des pays en proie à une crise sanitaire majeure ces dernières semaines, la France est la seule nation (exception faite des États-Unis) à rejeter la confiance habituellement accordée à l’exécutif en de telles circonstances. Elle s’établit sous le seuil des 40 %, alors qu’elle atteint 80 % en Allemagne, 70 % au Canada ou encore 65 % au Royaume-Uni. Ces chiffres démontrent combien la période ne ressemble pas aux graves crises internationales précédentes, où les premiers jours alimentent en général un effet dit de « rally-round-the-flag » ; autrement dit : de ralliement ou d’unité autour du chef de l’État. Ce principe implique une irréprochabilité dans la conduite des affaires et une adhésion totale à des mesures qui doivent être perçues comme cohérentes et justes. Or, en quelques jours, la perception des personnes interrogées en France sur les mesures prises au sommet de l’État pour protéger la santé des citoyens s’est lentement mais assurément dégradée.

Entre février et avril 2020, nous avons conduit deux vagues de notre baromètre, en France, au Royaume-Uni et en Allemagne. La comparaison entre ces trois pays se situe à un moment intéressant de leur choix de gestion de la crise du coronavirus. Alors que Paris et Londres se mettaient respectivement en confinement les 17 et 23 mars, Berlin choisissait dès le 22 mars des mesures restrictives sans évoquer à proprement parler de confinement. Observons, en premier lieu, les principales différences avant le confinement, afin de voir si l’expérience du Covid-19 et du confinement s’est traduite par un maintien, un accroissement ou une réduction des disparités nationales.

La comparaison entre les trois pays fait tout d’abord apparaître que les Français sont beaucoup plus pessimistes que les Britanniques et les Allemands, qu’il s’agisse de leur état d’esprit général, de la confiance en eux-mêmes ou de la confiance dans les autres – ce que l’on appelle la confiance sociale. Lorsque l’on demande (en février 2020) aux Français de qualifier leur état d’esprit, ils citent d’abord la « méfiance » (30 %), la « lassitude » (28 %), puis la « morosité » (22 %). Seuls 21 % des Français évoquent la « sérénité ». Le contraste est alors saisissant avec les Allemands et les Britanniques : la « sérénité » est, de loin, le premier qualificatif indiqué par les premiers (47 %) et les seconds (46 %), suivie du « bien-être » (31 et 21 %). Si le mot « confiance » est à peu près autant cité dans les trois pays (18 % en France, 16 % en Allemagne et 19 % au Royaume-Uni), il arrive en 3e position chez nos voisins et seulement en 6e en France.

Cette différence se prolonge sur la quasi-totalité des indicateurs de confiance en soi et de « confiance sociale », la France se situant nettement en-dessous des valeurs constatées en Allemagne et au Royaume-Uni. Notre enquête (février 2020) montre que si les Français sont plus confiants dans les autres et en eux-mêmes en 2020 qu’au début de l’année 2019, cet état d’esprit n’est qu’un « trompe-l’œil », un simple rattrapage par rapport à la très forte chute enregistrée au moment de la crise des Gilets jaunes. Cette remontée apparente n’inverse pas la tendance générale, dont on mesure l’ampleur par la comparaison avec le Royaume-Uni et l’Allemagne : une France ancrée dans un syndrome général de défiance dans les autres et de pessimisme social.

La France, pays de la négativité politique 

Cela se traduit naturellement dans la sphère politique. La vague de février montre, en effet, que les Français sont nettement plus défiants vis-à-vis des institutions politiques en général que leurs voisins, à l’exception des élus municipaux – dont les pouvoirs et le rôle dans le système politique sont beaucoup plus importants en France que dans les deux autres pays, en particulier le Royaume-Uni (1). La confiance dans les partis politiques ou les syndicats, bien que faible également dans les deux autres pays, y est néanmoins sans commune mesure avec la France, où elle est faible à l’égard des syndicats et presque nulle à l’égard des partis.

Cette forte défiance se retrouve dans les opinions et les jugements portés par les Français sur la politique et le personnel politique : à quelques nuances près, la France est bien le pays de la négativité politique – le tableau d’ensemble n’est pas non plus très flatteur au Royaume-Uni et en Allemagne. Il faut noter qu’outre-Manche, même si l’on pense davantage que « les hommes et les femmes politiques ne méritent pas beaucoup de respect », l’opinion est bien davantage acquise à l’idée que « malgré ce que disent certains », la plupart de ces derniers « essaient de tenir leurs promesses de campagne électorale ».

En avril 2020, les mêmes personnes ont été interrogées à nouveau par le Cevipof. Leurs réponses n’ont pas changé la donne ni fait bouger les lignes entre les trois pays. Sur la quasi-totalité des indicateurs de confiance sociale et politique, les distances relatives se sont maintenues, voire accrues. En février, 35 % déclaraient que la démocratie « fonctionne bien en France » 55 % en Allemagne et 64% au Royaume-Uni. Quelques semaines plus tard, alors que les trois pays font face à la même pandémie, mais nettement moins gravement (en termes de personnes contaminées, hospitalisées et décédées) dans le cas de l’Allemagne, ce sont 41 % des Français qui déclarent que la démocratie « fonctionne bien » en France (+ 6 points), 69 % en Allemagne (+14 points) et 72 % au Royaume-Uni (+18 points) ! Il faut dire que l’évaluation par les Français, les Britanniques et les Allemands de l’action de leurs gouvernements face à la crise sont également très contrastées. D’autres enquêtes du Cevipof, réalisées dans le cadre d’un large projet international de suivi des opinions face à la pandémie, qui permettent de comparer de très nombreux pays, confirment cette singularité française.

Plusieurs raisons expliquent ces différences entre pays et le fait qu’elles se maintiennent, alors que la pandémie est mondiale. Dire, d’abord, que la défiance politique et le pessimisme social seraient des particularités « typiquement françaises » nous paraît trop facile. D’autant que l’exécutif n’a pas ménagé ses efforts dans la gestion économique et sanitaire de la crise.

Entre promesse de campagne et réalisations concrètes 

Deux pistes nous semblent plus pertinentes. La première est celle de l’accroissement, au cours des dernières décennies, de la distance qui sépare les promesses des réalisations. De nombreuses alternances ont eu lieu en France depuis l’élection de François Mitterrand à l’Élysée, en 1981 ; celles-ci se sont déroulées parallèlement et dans le même espace temporel que l’émergence d’une économie de plus en plus ouverte, interdépendante et intégrée. Ce qui provoque une tension entre une parole politique promettant le changement, d’une part, et les réalités de l’action publique de plus en plus contraintes, d’autre part. Cette explication est importante mais insuffisante : la France n’est pas le seul pays européen à avoir connu cette tension.

La seconde explication permet d’aller plus loin : la source du problème ne serait-elle pas dans les institutions politiques et le système électoral ? L’écart entre la promesse de changement et sa réalité devient plus difficile à gérer encore dans les périodes de faible croissance économique tandis que l’interdépendance avec le reste du monde s’avère de plus en plus forte. L’attente souvent démesurée entre l’agir présidentiel et les espérances du corps social provoque inéluctablement des déceptions. Elle vide l’espace politique des passions raisonnables nécessaires à la construction d’alliances politiques plus larges. La période n’est sans doute pas la plus opportune pour engager un grand aggiornamento institutionnel mais de cet effort dépend la fabrique de la confiance politique. En particulier, en empruntant la voie d’une démocratie plus consensuelle qui reposerait moins sur le fait majoritaire et davantage sur une articulation des corps intermédiaires à la prise de décision publique. Pour autant qu’elle soit de plus en plus décentralisée et de moins en moins bureaucratique.

(1) Le local mayor n’a pas les mêmes compétences qu’en France et seuls peu de maires britanniques sont élus au suffrage universel direct ; l’immense majorité des maires sont élus, au Royaume-Uni, par leur Districts councils pour un mandat d’un an.

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