L’autorité des dirigeants et la puissance publique dans la plupart des démocraties sortent affaiblies de la crise du Covid-19, souligne l’ancien secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Relance économique, réforme du système international, renaissance du projet européen… Les chantiers sont gigantesques. Illustration : Marina Mathonnat

Le Covid-19 constitue-t-il une surprise stratégique ?

Louis Gautier Le monde traverse une crise sans précédent. Le confinement planétaire de 3,5 milliards de personnes de New Dehli à Los Angeles en passant par Kinshasa est une situation inédite. La récession économique provoquée par la pandémie n’est comparable, par sa cause et ses conséquences, à aucune de celles survenues en un siècle. Aucun conflit depuis la Seconde Guerre mondiale, pas plus les guerres de Corée, du Vietnam que d’Irak, n’a eu un tel retentissement sur la vie internationale et la continuité des échanges mondiaux. Tous les gouvernements ont été pris de court par la propagation rapide du virus. Le choc, par son ampleur est bien stratégique. Pour autant, on ne peut pas parler de « surprise stratégique ». L’hypothèse d’une nouvelle pandémie hautement pathogène de type Covid-19, après les épisodes du SRAS en 2003 ou du MERS-Cov en 2012, était considérée comme probable à un horizon rapproché par de très nombreux spécialistes. Elle faisait d’ailleurs, en France, l’objet de mises en garde dans les Livres blancs sur la sécurité et la défense de 2008 et 2013 et encore dans la Revue stratégique de 2017.

Le SGDSN est chargé d’élaborer des plans de vigilance, de prévention et de protection. Or le plan de lutte contre la pandémie n’a pas été déclenché…

L.G. Le SGDSN est chargé de préparer et de coordonner les réponses aux crises nationales de sécurité. Cette mission interministérielle concerne tous les types de risques majeurs (catastrophes naturelles, accidents industriels, crises sanitaires, attaques cyber, menaces terroristes…). Ces plans, élaborés avec tous les acteurs impliqués sont aussi systématiques que possible, ils demeurent néanmoins génériques. Il importe donc dès qu’un risque est identifié de l’expertiser. Les modes de contamination et les effets du virus Ebola qui entraîne une fièvre hémorragique ne sont ainsi pas ceux du Covid-19, dont les conséquences les plus dramatiques sont respiratoires. Le plan pandémie grippale comporte quatre stades, les deux premiers visent à freiner la propagation de l’épidémie (contrôle des voyageurs, vérification des stocks, distribution de produits sanitaires, campagne de vaccination si un vaccin existe, fermeture de lieux publics …). Le troisième vise à contenir l’épidémie. Le dernier correspond au retour à la normale. Tout y est très détaillé sous forme d’options à lever : de la diffusion des messages de prévention aux mesures de distanciation en passant par le rapatriement de nos ressortissants.

En janvier, après la mise en quarantaine de Wuhan, je me suis étonné que ce plan n’ait toujours pas été déclenché face au Covid-19 pour mettre sous tension les administrations et sensibiliser les Français. Des mesures ont été prises ensuite qui manquaient de lisibilité. On a retrouvé la logique du plan lors du déclenchement de la phase 3, le 14 mars 2020, puis de l’annonce, le 16 mars, des mesures de confinement. Il faut préciser qu’une mesure de confinement général n’était pas expressément prévue dans le plan pandémie grippale de 2011, qui comporte cependant des mesures de maintien à domicile des personnes contaminées et de quarantaine des cas contact. Le pire d’une catastrophe n’est pas toujours envisagé, aussi ne se trompe-t-on jamais en faisant prévaloir d’emblée un principe de précaution.

Concernant la pénurie de masques de protection, certains acteurs ont pointé du doigt le SGDSN, qui, dans un avis daté de 2013, a renvoyé aux collectivités, entreprises et autres établissements la responsabilité de gérer leurs propres stocks…

L.G. A la suite de l’épidémie H1N1, entre 2011 et 2013, un travail a été conduit par mon prédécesseur avec la direction générale de la santé pour améliorer la protection des travailleurs face aux maladies pathogènes à transmission respiratoire et revoir la gestion des stocks de produits sanitaires. La mémoire déforme les choses. En 2011, la critique n’était pas d’avoir acheté trop de vaccins ou trop de masques mais de les avoir achetés trop tard quand l’épidémie de grippe était passée. Si des masques avaient été distribués à la population en 2011, on s’en souviendrait.

Que dit la doctrine de 2013 ? La généralisation du port d’un masque est préconisée en cas d’épidémie grippale notamment pour les personnes en contact avec le public. Ensuite qu’un stock stratégique national de masques chirurgicaux doit être conservé par l’EPRUSS aujourd’hui Santé Publique France. Enfin, que les stocks de masques de protection respiratoire (en particulier FFP2 et FFP3 pour les soignants) devront désormais être colocalisés auprès des utilisateurs et gérés par leurs employeurs publics ou privés. Cette décentralisation de la gestion des masques répondait à trois motifs : le respect du code du travail, l’employeur étant responsable  de la mise en œuvre des dispositifs de protection de son personnel ; l’objectif de disponibilité immédiate des masques pour les utilisateurs (en particulier pour ceux exposés en première ligne) ; l’optimisation de la gestion des flux (les masques étant utilisés par les personnels avant péremption plutôt que détruits). Ce dispositif suppose, en application du code de santé publique, un contrôle central et déconcentré de son application.

Que faut-il améliorer pour faire face à la prochaine crise ?

L.G. Quatre choses :

1.Sécuriser les filières d’approvisionnements et les stocks stratégiques.

  1. Fixer les responsabilités. En situation de crise, il ne faut pas confondre trois niveaux : l’expertise, la gestion opérationnelle (ici confiée au ministère de la Santé), la coordination de l’action centrale et déconcentrée de l’Etat. La décision reste de toute façon politique.
  2. Associer tôt les exécutifs locaux ; comme SGDSN, j’invitais toujours des élus aux exercices de planification.
  3. Développer dans la population une culture de la prévention.

Le monde d’après sera-t-il différent ?

L.G. Oui, c’est une évidence, vu l’importance du choc et de ses ondes économiques et politiques, pour le pire et possiblement pour le meilleur. La récession économique entraîne faillites, chômage, baisse de la demande, fonte des actifs financiers. Les solutions monétaires et budgétaires adoptées par les Etats-Unis et les pays européens pour favoriser un redémarrage de la machine économique vont dans le bon sens, comme le moratoire de la dette des pays le plus pauvres décidé par les membres du G20. Désunie face au Covid-19, la communauté internationale se montre plus solidaire pour éviter d’aggraver la situation au détriment de tous. Le monde, cependant, ne sortira pas indemne de l’épreuve. D’abord parce qu’en fonction de la reprise, les dynamiques et les rapports de force vont être changés : certains s’en sortiront mieux que d’autres. Et puis les attentes sont considérables du côté des opinions, mais elles sont aussi encore plus contrastées entre des pays riches attentifs aux grands défis planétaires (climat, sécurité alimentaire et sanitaire) et les autres, notamment les plus pauvres, confrontés au recul de leur PIB, aux ravages accrus de la maladie et de la misère.

Est-ce l’acte de décès du multilatéralisme ?

L.G. Non, mais la pandémie le met à mal. Elle accuse le dysfonctionnement du système international. L’Organisation mondiale de la santé, sous influence chinoise, n’a pas été à la hauteur de sa mission. Le conseil de sécurité des Nations unies qui devrait faire office de directoire mondial ne s’est pas réuni dans l’urgence. L’Organisation mondiale du commerce est si mal en point qu’elle est incapable de jouer un rôle quelconque dans les désordres commerciaux qui s’annoncent. Le système mis en place à Bretton Wood et San Francisco a sérieusement besoin de réformes pour ne pas dire d’une refonte. La crise souligne, de façon caricaturale, l’absence de leadership américain et a mis en évidence les hésitations de gouvernements européens pris de court et désunis. L’autorité des dirigeants et la puissance publique dans la plupart des démocraties en sortent affaiblies. Relance économique, réforme du système international, renaissance du projet européen, … Aux grands maux les grands remèdes. Les chantiers sont gigantesques. On cherche les Roosevelt du XXIe siècle.

Certains observateurs ont vanté l’efficacité du modèle – autoritaire – chinois dans la gestion du confinement

L.G. Sortie plus tôt de la crise et mobilisant toutes les forces vives du pays, la Chine est la première à vouloir redresser la situation. Face à la contraction du commerce mondial, la Chine peut aussi trouver sur son marché intérieur d’importants relais de croissance compensant ses pertes à l’extérieur. Au regard de la détérioration du crédit politique des Occidentaux, le modèle de multilatéralisme que les Chinois prétendent incarner apparaît renforcé. La Chine, dont le budget militaire n’est soumis à aucun débat ni contrôle démocratique, pourra maintenir son effort de défense et continuer de rattraper son retard par rapport au standard des meilleurs équipements militaires. La Chine, enfin, comme d’autres autocraties, semble politiquement raffermie par la crise. Le contrôle des médias et des réseaux sociaux dans ces pays est venu accréditer le sentiment que des réponses fortes et rapides y avaient été prises ; réponses qu’un contrôle social, peu regardant en matière de liberté et de protection de la vie privée, a rendu efficaces. D’un autre côté, l’absence de transparence chinoise sur l’origine de l’épidémie fait planer sur elle de lourds soupçons et fragilise le rôle international auquel elle aspire.

Le virus peut-il tuer la démocratie ?

L.G. Non, mais il conduit à mieux soutenir la cause de la démocratie dans le monde. Dans nos démocraties occidentales, il oblige à un surcroît de vigilance. Terrorisme, cyber, covid-19, attention à ne pas faire durer des régimes d’exception, attention à renforcer le contrôle des dispositifs dérogatoires, attention aux effets indésirables de certains « remèdes » qui, sous prétexte de contrôle sanitaire et social, peuvent tuer la liberté.

La crise a sonné le retour des Etats-nations. Faut-il craindre une montée du nationalisme et du protectionnisme ?

L.G. Les États restent de façon indépassable, à la fois la garantie fondamentale et la protection ultime. La crise monétaire en 2008 ou la pandémie du Covid-19 en 2020, le prouvent. Là où les Etats sont forts, la sécurité est la mieux garantie. Cependant face à des risques mondialisés qui se moquent des frontières, le repli nationaliste et le protectionnisme sont des solutions dérisoires. Le Brexit protège-t-il les Britanniques du Covid ?

Faut-il redéfinir les priorités de l’Etat ?

L.G. Les priorités s’imposent d’elles-mêmes : la relance de la machine économique et une plus grande attention portée aux services publics tant au niveau national qu’européen. La protection des populations face aux divers risques mérite l’adoption d’une feuille de route européenne co-rédigée avec les États. C’était une des principales conclusions de mon rapport de 2019 : Défendre notre Europe.

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