Le Covid-19 aggrave les fractures de notre monde, qui se caractérise par son interdépendance, explique le directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Alors que la Chine et les États-Unis s’affrontent désormais ouvertement, les plateformes numériques acquièrent un nouveau pouvoir en se substituant peu à peu aux États. les Vingt-Sept, eux, accumulent les crises. Illustration : Marina Mathonnat.

En 2019, vous avez signé un ouvrage remarqué, intitulé L’affolement du monde (1). Face au Covid-19, le monde s’est-il affolé ?

Oui, très clairement. Il s’est affolé, puis il s’est confiné. Le nouveau coronavirus a provoqué un court-circuit dans notre monde interdépendant, c’est-à-dire une sorte de suspension, tout à fait inattendue dans son ampleur et dans sa durée, de l’activité économique. Les effets de cet arrêt brutal ont suscité une panique qui se ressent différemment selon les régimes politiques et les régions du monde, selon les catégories sociales et les organisations. Nous sommes face à une crise qui est techno-sanitaire, dans la mesure où elle est sanitaire dans ses causes et technologique dans ses effets. Ce qui la singularise, à mes yeux, ce sont deux décalages : le premier entre le nombre de morts et l’ampleur des mesures prises ; le Covid-19 a, par exemple, tué beaucoup moins de personnes que la guerre de Syrie. Le second se situe entre la matérialité des moyens mobilisés pour juguler la crise sur le plan sanitaire (masques, respirateurs, lits d’hôpitaux…) et l’immatérialité des moyens pour la traverser sur le plan politique et social (outils de travail, réseaux sociaux, solutions numériques…). Qu’est-ce qui, entre les deux, a le plus alimenté l’affolement ? Je pense que c’est surtout la très grande difficulté de savoir ce que sera la nouvelle normalité. En réalité, personne ne sait combien de temps cela va durer, ni à partir de quand il sera possible de dire nous sommes entrés dans une nouvelle ère.

Cette crise aggrave-t-elle les fractures du monde ?

Dans un monde polytraumatisé, le Covid-19 est le catalyseur d’éléments déjà présents. Il a provoqué une nouvelle fracture de la relation entre la Chine et les États-Unis. Nous sommes passés d’une phase sino-américaine de coopération, entre 1978 et le début des années 2000, à une phase de compétition, à partir de 2001, avec l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce, puis de confrontation semi-ouverte, après la crise financière de 2008. Avec la crise du Covid-19, l’affrontement est désormais ouvert entre les deux premières puissances mondiales. Cette évolution fondamentale, qui s’est déroulée en une génération, est un facteur majeur de transformation du système international. Cela montre à quel point le multilatéralisme, tel qu’il est pensé et défendu par les Européens, dépend, en réalité, de l’attitude des deux grands.

Dans cet affrontement, la Chine apparaît-elle comme le vainqueur, en fin de compte ?

Je ne pense pas qu’il y ait de vainqueur. Il se peut que cette situation ne soit pas win-win mais au contraire loose-loose, pour la Chine comme pour les États-Unis. Pour la raison suivante : le Covid-19 a fait tomber le masque sur la nature réelle du régime chinois, pour ceux qui en doutaient encore, dans la mesure où la diplomatie chinoise s’est livrée à une propagande caricaturale ; simultanément, le virus a montré un peu plus encore l’incompétence assumée de l’administration Trump. Plus étonnant, et pour la première fois depuis 1945, celle-ci a manifesté son refus, là aussi assumé, d’exercer le moindre leadership international. Conséquence : les deux acteurs, qui se regardent de plus en plus en chiens de faïence, sortent de cette crise avec une crédibilité très altérée aux yeux des autres.

A moins que l’élection, en novembre, d’un nouveau président américain ne change la donne ?

Un président démocrate serait-il capable de faire un mouvement vers la Chine comme celui qu’a fait Nixon en 1972 ? Et inversement, Xi Jinping est-il capable de faire de même, comme l’avait fait Deng Xiaoping ? Si on raisonne par rapport à ce référentiel passé, la réponse est non. La Chine affiche sa volonté d’exercer le leadership international à l’horizon d’une génération. Du côté américain, il y a désormais un consensus bipartisan, qui va bien au-delà de l’administration Trump, pour dire : nous voulons rester le primus inter pares. Et la menace principale vient de Chine.

Y a-t-il d’autres bouleversements ?

Je suis frappé par la manière dont cette crise modifie profondément et rapidement les libertés publiques et individuelles. Cela se joue davantage dans le rapport entre les autorités publiques et les plateformes numériques que dans les rapports entre États. Il y a un effet de substitution qui s’accélère, le fait que les plateformes numériques se saisissent de missions régaliennes. A l’inverse, les États s’appuient sur celles-ci de façon différenciée selon les pays, à la fois pour gérer la crise et pour gouverner au sens large.

Un débat est né sur les modèles de gestion de crise entre les démocraties occidentales, qui ont semblé peu préparées, et les régimes autoritaires, réputés efficaces…

Attention aux jugements définitifs ; on ne sait pas comment l’épidémie va évoluer. Tout débat sur l’efficacité devrait aussi porter sur celui de la dignité, pour reprendre les termes de l’historien Jean-Baptiste Duroselle. Tout régime politique repose historiquement sur cette dialectique. En période de crise, c’est évidemment l’efficacité qui a tendance à l’emporter. Mais la dignité réapparaît toujours à un moment ou à un autre. L’efficacité prêtée à Taïwan, à la Corée ou à Singapour est souvent attribuée aux « valeurs asiatiques » qui, pour simplifier, privilégient le groupe à l’individu. Quand on relit ce qu’écrivait, en 1994, Lee Kuan Yew, ancien Premier ministre de Singapour, on s’aperçoit que les technologies de « traçage », utilisées pour endiguer la propagation du coronavirus, étaient en germe dans la prise en charge et le traitement des drogués. Le Covid-19 opère un renversement de perspective : alors que les Occidentaux ont pensé inoculer leurs valeurs en Orient, n’est-ce pas l’Asie qui inocule, par la voie technologique, ses valeurs en Occident ?

Défiance envers les institutions, mal-être des populations, inégalités sociales… La pandémie a mis en lumière les fragilités de nombreux pays, notamment la France et les États-Unis…

Dans une démocratie, la gestion de crise génère forcément des critiques de ceux qui pensent avoir la meilleure solution. Le jugement sur la crise est porté sur l’exécutif, dans un contexte électoral aux États-Unis ou préélectoral en France. Ce qui est frappant, dans le cas français, c’est que l’exécutif sort avec une popularité moins bonne que celle des autres leaders européens. Ces décalages méritent d’être notés parce qu’ils ont un effet en matière de relations internationales. Dans quelle mesure cette crise va accentuer les décalages, notamment entre la France et l’Allemagne, dans la manière de la surmonter ?  Cela revient à des problèmes structurels : la France est entrée dans la crise du Covid-19 avec un niveau de dettes publiques de 100% du PIB, alors que l’Allemagne n’en avait qu’à hauteur de 60%. Les marges de manœuvres en termes de recouvrement et de redressement ne sont donc pas les mêmes. Cette crise peut aboutir à une France qui décrocherait dans l’Union européenne, qui, elle-même, décrocherait dans la compétition mondiale.

Le virus peut-il tuer l’Europe ? 

Celle-ci risque de sortir appauvrie, désunie et hébétée. Appauvrie, c’est évident. Désunie, je crains que cela ne se voie surtout dans le domaine technologique, avec en arrière-plan le développement de la 5G, qui se construit sur l’infrastructures de la 4G pour lesquels certains pays européens avaient délibérément fait le choix d’équipementiers chinois. Et hébétée, car les Européens ne cessent, depuis dix ans, de tout voir selon l’angle de la crise. Ce qui met les Vingt-Sept dans une situation très défensive sur le plan psychologique, alors que les Chinois voient tout en effet d’aubaine et que les Américains conservent une capacité de rebond sous-estimée en Europe. Il y a une addition de crises exogènes qui donnent l’impression aux Européens de ne plus avoir prise sur les affaires mondiales.

Comment peut-elle s’en sortir ? 

Entre la crise de 2008 et la réaction de la Banque centrale européenne en 2012, il s’est passé quatre ans. Face au Covid-19, la réaction en termes de mobilisation financière s’est faite en quelques semaines, en dépit des réactions au départ fondamentalement nationales. C’est positif. L’Europe doit comprendre d’urgence que le sujet majeur est celui de la technologie. Elle ne peut y entrer avec le logiciel de la politique de concurrence ou de l’approfondissement du marché intérieur. Elle ne pourra surnager dans la compétition mondiale que si elle parvient à maintenir voire à renforcer ses compétences technologiques. Cela devrait être un critère d’arbitrage très fort dans les choix qui sont fait dans le plan de sauvegarde et, espérons-le, de relance.

La mondialisation néolibérale a-t-elle vécu ?

Je ne le pense pas. L’économie européenne est la plus ouverte du monde. C’est celle qui attire le plus grand volume d’investissements étrangers. Nous ne sommes pas dans une logique de démondialisation, mais le commerce international a marqué une phase plateau. A l’inverse, on a un accroissement exponentiel des flux d’information. En ce sens, la mondialisation s’intensifie. Elle va probablement ralentir en termes de biens physiques, mais s’intensifier en matière d’immatériels. S’il y a relocalisation, les Européens seraient bien naïfs de croire que ce seront les seuls à le faire. Plutôt qu’une rupture de modèle, des adaptations devraient se faire, en fonction de deux critères : 1. Qu’est-ce qui est vraiment stratégique ? La crise sanitaire a montré que des produits importants étaient passés ailleurs, notamment les médicaments. 2. Dans quelle mesure ces réorganisations vont-elles intégrer la dimension environnementale ? Il est illusoire de croire que ce mouvement va se faire rapidement.

* L’Affolement du monde. 10 enjeux géopolitiques, Tallandier, 2019.

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