Dans le monde d’après la pandémie, la Chine a beaucoup à gagner si elle veut tirer les leçons de cette crise sanitaire et économique. Mais encore plus à perdre si elle maintient une opacité sur sa gestion, une agressivité à l’égard de ses voisins et une volonté d’exporter ses normes jusqu’au sein des organisations de gouvernance mondiale. Photo AFP : opération de désinfection dans une école, Weigang, 12 avril 2020.

Il est exagéré de dire, comme on l’entend partout depuis des semaines, que tout va changer une fois que le coronavirus aura quitté nos villes. C’est partiellement vrai, il faut même l’espérer, pour nos modes de vies, pour nos conceptions de l’autonomie stratégique ou pour notre souhait de voir les grands défis de la planète mieux pris en charge par les instances de régulation ou de gouvernance mondiale. Mais en géopolitique, les  « game changers » désignent des changements de stratégie en fonction des circonstances ou des tendances de court et moyen terme, rarement des révolutions irréversibles. Le vrai problème, alors, ne viendrait-il pas de l’absence de changement ou, comme le pense le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, d’un monde de l’après qui « ressemble au monde d’avant, mais en pire » ?

Appliqués à la Chine, ces raisonnements prennent une importance cruciale. Si de nombreux diplomates et experts pensent que la Chine, berceau de la pandémie, sera obligée de changer en étant plus coopérative, moins hégémonique et plus attentive au bien-être et aux revendications de son immense population, de nombreux autres croient que la Chine ne changera pas et qu’elle fera montre d’un comportement, dans ses frontières comme à l’extérieur, plus brutal. « Avant le durcissement du régime observé depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, il y avait un débat entre ceux qu’on appelle les ‘‘libéraux’’ et les ‘‘conservateurs’’, nous dit l’ancien ambassadeur de France en Chine, Jean-Maurice Ripert. La réflexion était donc engagée, mais on voyait bien que les ‘‘libéraux’’ n’étaient pas écoutés. Le conflit commercial initié par Donald Trump ne leur a pas rendu service, il est vrai. »Et de tenter d’imaginer demain : « Est-ce que cette crise du coronavirus va leur permettre de reprendre la main pour faire comprendre que la Chine ne peut pas, à elle seule, faire fonctionner l’économie mondiale ? Il est trop tôt pour le dire. De ce que je lis et entends en provenance de Chine, je crains plutôt une fermeture et un maintien de la ligne nationaliste et conservatrice. »

La Chine rendra coup pour coup

Dans son rapport aux États-Unis, en pleine campagne présidentielle, il y a fort à parier que la Chine saura rendre coup pour coup sans faire publiquement de distinction entre Donald Trump et Joe Biden, son rival démocrate. Le premier, depuis qu’il a pris conscience de la gravité de la situation à la fin de mars, veut faire payer à la Chine tous les maux dont est victime l’Amérique et singulièrement son économie, dont la bonne santé était le point fort de son bilan. Le second veut dénoncer ce qu’il perçoit comme une alliance objective entre Trump et Xi Jinping, préexistante à la crise et qui s’est maintenue jusqu’à ce que la Chine lève le confinement à Wuhan. Anthony Blinken, principal conseiller diplomatique de Joe Biden et ancien n°2 du département d’État, est convaincu que la Chine est l’ennemie du monde libre et le restera pour longtemps.

« Les prises de position géopolitiques du président Xi, jointes aux pressions diplomatiques chinoises, la prédation chinoise en matière de droits de propriété intellectuelle et l’impérialisme numérique chinois  ont contribué à cimenter un ‘‘China consensus’’ bipartisan dans une Amérique pourtant divisée par ailleurs, tout en soulevant une résistance croissante au sein de l’UE », observe François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), dans une note consacrée à ce sujet publiée à la mi-avril. « L’ensemble de ces tendances sont exacerbées et mises en synergie sous l’effet de la pandémie, qu’elle soit brève ou longue, observe-t-il. La géopolitique de comptoir suggérerait que tout cela débouchera sur un conflit bipolaire de grande envergure. Et tel pourrait d’ailleurs être le cas. » Faudrait-il alors, nous Occidentaux en général et Européens en particulier, nous montrer lucides, méfiants et prêts à la riposte afin de ne rien lâcher face à une Chine qui serait de moins en moins subtile dans sa posture de reconquête ? « Le patriotisme exacerbé fait partie de la ‘’pensée Xi Jinping’’, répond Heisbourg. Une poussée nationaliste fait clairement partie des options : l’analogie historique est ici celle du Japon hyper-nationaliste des années 1930. Une Chine mise au défi économiquement et socialement risque fort d’être une Chine agressive. »

Le cynisme de Pékin

Il n’a d’ailleurs pas fallu attendre bien longtemps avant de voir poindre à Pékin une forme de cynisme pragmatique de rebond, lié à la gestion des conséquences de la pandémie née sur son sol : livraison mondiale de masques (le plus souvent payantes) vers tous les pays qui en manquaient, d’autant plus facilement que ces derniers avaient délocalisé leur production en Chine ; reprise de la campagne de promotion agressive du géant Huawei en faveur de la 5G, après des semaines qui ont vu, à travers le monde entier, à quel point les réseaux souffraient de l’intensité du télétravail ; diplomatie hyperactive auprès des relais que la Chine s’est construits dans les pays en voie de développement afin de s’assurer des loyautés en cours et des investissements à venir, notamment via les fameuses « nouvelles routes de la soie ».

Dans une note de synthèse publiée en avril par la commission des Affaires étrangères du Sénat, les rapporteurs signalaient le « développement d’une stratégie d’influence particulièrement active de la Chine, tendant à occulter ses erreurs dans la gestion initiale de l’épidémie, sous un ‘‘narratif’’ vantant l’efficacité du modèle chinois de surveillance généralisée et le bienfondé de son organisation sociale pour réduire l’épidémie ». L’idée étant pour Pékin de prouver que, tout en n’étant pas responsable de la catastrophe, elle ne ferait pas de cadeaux à ceux qui chercheraient à en faire un bouc-émissaire alors qu’elle cherche au contraire à se prouver « puissance indispensable ». Le rapport de la commission constate que « cette stratégie se déploie ouvertement sur internet et les réseaux sociaux, avec l’utilisation de méthodes sophistiquées qui vont au-delà de la simple propagande allant jusqu’à la diffusion fréquente de fausses informations, tronquées ou manipulées ». Et de conclure : « Dans un contexte où la critique de cette stratégie est parfois difficile, du fait de la dépendance de la plupart des États aux produits de santé fabriqués en Chine, elle fait l’objet de ripostes plutôt agressives des autorités chinoises. » D’où la convocation, le 14 avril, par le Quai d’Orsay de l’ambassadeur de Chine à Paris après des propos dénigrant le personnel soignant des Ehpad ou dénonçant des parlementaires français qui déploraient l’exclusion, toujours en vigueur, de Taïwan des instances de l’OMS. La mesure est exceptionnelle, mais le communiqué à l’issue de ce recadrage était plutôt apaisant comme si l’on souhaitait à Paris tourner la page.

En Occident, une opinion négative de la Chine

Cette « campagne » chinoise ne semble pas encore avoir eu l’effet espéré sur les opinions publiques occidentales. Selon une étude publiée à la fin d’avril par le très réputé Pew Research Center, 66% des Américains ont répondu, en pleine crise pandémique, ne pas avoir une opinion favorable de la Chine et 71% ne pas avoir confiance dans la politique étrangère de Xi Jinping. Il s’agit là du plus mauvais score obtenu par ce pays depuis 2005, en hausse de 20 points depuis le début du mandat de Donald Trump. En Europe, selon le même institut, une nette majorité de citoyens de l’Union européenne (57%) avait une opinion négative de la Chine juste avant la crise ; il est donc fort probable que ce chiffre augmente, sauf dans des pays comme l’Italie ou la Grèce, où la Chine a réussi à marquer des points ces dernières années en termes d’investissements ou de promesses de coopération plus intense.

Mais la Chine cherche-t-elle vraiment à se faire aimer en Occident ? Ou n’est-ce pas plutôt la crainte qu’elle inspire qui participe à sa puissance renaissante ? Y compris au sein des organisations internationales où elle s’est taillé une place à la hauteur de ses résultats économiques, de ses contributions financières et de son ambition diplomatique. La polémique grandissante sur le rapport que Pékin a entretenu tout au long de la crise pandémique avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) fait redouter à nombre d’acteurs occidentaux ou asiatiques une politique plus agressive encore. Pas seulement pour y bénéficier d’une capacité de contrôle en ce qui concerne ses propres affaires lorsqu’elles sont sous surveillance internationale, mais pour en modifier précisément les normes qui la contraignent. « Lorsque la France propose à Pékin de financer le G5 Sahel contre le terrorisme, le Fonds mondial contre le SIDA et les maladies infectieuses ou le Forum pour l’éducation de l’Unesco, la Chine procrastine, commente Jean-Maurice Ripert. Lorsque nous lui proposons de participer à l’Alliance pour le multilatéralisme lancée par Paris et Berlin, elle renâcle. Elle préfère financer le secrétariat général des Nations Unies pour obtenir des postes. La Chine y a droit, certes, mais on ne peut que regretter qu’elle ne s’engage pas avec la même énergie au sein de programmes de coopération authentiquement multilatéraux, qui ont besoin de son soutien. »

Forte présence chinoise dans les instances onusiennes

La Chine préside aujourd’hui aux destinées de la FAO dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation, de l’OACI pour la régulation de l’activité du transport aérien, de l’ONUDI pour l’industrialisation des pays en voie de développement, de l’IUT pour les télécommunications à l’échelle mondiale. C’est en bénéficiant de la légitimité et de la crédibilité obtenue à un tel niveau de responsabilité au sein des agences des Nations Unies que Pékin a même candidaté cet hiver pour obtenir également la présidence de l’OMPI, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, avant d’affronter un tir de barrage massif et, en fin de compte, un vote humiliant. En revanche, son élection au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU fait craindre à la plupart des grandes ONG de défense des droits humains que la Chine profitera de cette présence, en compagnie du Venezuela ou de l’Erythrée, pour imposer progressivement sa conception du respect des souverainetés en la matière.

Comme l’écrivent les chercheurs Emmanuel Véron, enseignant à l’école navale et à l’Inalco et Emmanuel Lincot, spécialiste de l’histoire chinoise à l’Institut catholique de Paris dans une note publiée fin avril par le site The Conversation, la Chine « pourra dorénavant exercer son pouvoir d’arbitraire et de censure sur la répression des Ouïghours – dont un million croupissent dans des camps d’internement– et des dissidents nationaux en toute légalité ». Et les auteurs d’insister : « Cette stratégie globale pourrait à très court terme offrir un cadre légal à certaines opérations extérieures envisagées par Pékin. On pense à Taïwan, bien sûr, mais aussi à des pays situés en plus lointaine périphérie, africains notamment. » Mais aussi, et naturellement, à Hong Kong, où les autorités se sont empressées d’arrêter dès le 15 avril une douzaine de leaders de la contestation locale, qu’ils soient élus ou à la tête de mouvements étudiants et de la société civile. Cette reprise en main, en pleine crise pandémique, était redoutée depuis que Xi Jinping avait installé sur place en février Xia Baolong, un partisan zélé de la fermeté à tout prix, pour superviser les affaires intérieures de Hong Kong et de Macao.

Si l’on empile sur cette liste de préoccupations ou d’accusations, la militarisation croissante des îles contestées de la Mer de Chine méridionale, le parrainage ambigu de la Corée du Nord nucléaire, l’expansion du soft power chinois à travers les pays de destination des Nouvelles routes de la soie, l’addition est lourde en termes diplomatiques. « La Chine ne cherche pas à remettre en cause l’ordre libéral, elle refuse d’en faire partie, conclue Jean-Maurice Ripert. Mais si elle peut l’affaiblir, tout comme le système international, elle ne s’en prive pas. » Pour avoir été également en poste en Russie et en Turquie, l’ancien ambassadeur sait ce que veut dire totalitarisme, autoritarisme et survie agressive des « organes » et de leurs dirigeants. Coronavirus ou pas.

 

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