Avoir été journaliste en Asie durant la décennie qui a suivi le massacre de la place Tien An Men ne pouvait être qu’un bon début pour tout expert de la Chine et de ses relations avec le monde. Conseiller au ministère français de la Défense puis consultant et enseignant, Philippe Le Corre est aujourd’hui chercheur associé à la Harvard Kennedy School et chercheur invité à l’Institut d’études avancées de Cergy Paris Université ainsi qu’à l’Institut de recherches et d’enseignement à la négociation de l’ESSEC. Il décrypte ici la chronologie de la pandémie et la gestion de la crise par l’exécutif chinois. Illustration : Marina Mathonnat.

La Chine a-t-elle menti dès le début et jusqu’à aujourd’hui dans la crise épidémique qui a mis le monde à l’arrêt ces derniers mois ?

Comme toujours dans le mille-feuille administratif chinois et du parti communiste, la transmission des informations d’un échelon à l’autre pose problème. Mais entre le moment où les médecins sur place, dont le fameux docteur Li Wenliang, ont fini par identifier le virus et sonné l’alarme au niveau local et provincial, et le moment tardif où Pékin a dû réagir, il s’est écoulé plus d’un mois. Les dignitaires locaux et provinciaux ont eu peur de mal agir, de se tromper et de payer les conséquences personnelles de leurs choix. Ce comportement est intrinsèque au régime chinois : si le rapport à l’échelon supérieur est mauvais, il vaut mieux s’autocensurer plutôt que de transmettre des informations aux conséquences dramatiques. En disant cela, je n’absous absolument pas les échelons supérieurs.

D’autant que le calendrier a joué un rôle central puisqu’on était à la veille du Nouvel An…

Oui, le mois de janvier en Chine, c’est un peu comme la trêve des confiseurs chez nous, on boucle les budgets et on pense aux festivités de fin d’année. D’où le besoin de maintenir cette trêve et de ne pas gâcher la fête, avec des centaines de millions de chinois qui s’apprêtaient à voyager. Le maire de Wuhan ainsi que le chef du parti communiste local ont donc été démis de leurs fonctions. Ils n’ont clairement pas entendu les médecins qui les avaient alertés. Ils ont voulu museler les lanceurs d’alerte à cause de la peur d’être réprimés. Ils ont cru qu’ils pourraient contenir l’épidémie au niveau local et étouffer l’affaire sans que le niveau suprême ne l’apprenne et réagisse. Mais les réseaux sociaux s’en sont saisis au moment du Nouvel An. Ce qui a déclenché la réponse tardive de l’Etat en confinant Wuhan puis la province de Hubei.

Mais à partir du moment où l’Etat central s’empare de la crise, est-ce qu’il n’y a pas eu non plus dissimulation et opacité vis-à-vis du monde extérieur ?

Quand on voit les chiffres italiens, français ou américains, on ne comprend pas qu’il puisse n’y avoir que 4600 morts environ en Chine, un pays de 1,4 milliard d’habitants. On a du mal à y croire. Mais c’est vrai que les statistiques chinoises, sur l’économie notamment, ne sont pas toujours fiables. Car l’objectif domestique est de complaire au public chinois et l’information contrôlée est donc souvent mensongère. Même si la censure sur les réseaux sociaux a été brièvement allégée début février, le contrôle de l’information sur l’épidémie a très clairement repris en mars. On a là un problème grave qui porte atteinte à la crédibilité de la Chine en cas de crise. Ce manque de transparence nuit à l’ambition de Pékin de prendre davantage de responsabilités dans la gouvernance mondiale.

Comment les pays auxquels la Chine a prodigué ses conseils, notamment en Europe, peuvent-ils accepter cette propagande sans répliquer ? La ficelle est énorme, non ?

L’expression « route de la soie sanitaire » a été utilisée par Pékin et c’est évidemment très exagéré. On ne peut pas se laisser séduire par ce genre de récit. Car il ne s’agit au fond, de la part de la Chine, que d’un pont aérien transportant du matériel qu’on leur achète et de la mise en tension maximale chez eux des usines de fabrication de masques de protection. En revanche, le fait que Pékin remette en cause l’origine du virus et laisse entendre qu’il pourrait être apparu en dehors de Chine s’accompagne d’une campagne de réécriture de l’histoire. Selon moi, c’est cela qui est grave.

Laisser croire, par exemple, que les Italiens ont chanté l’hymne national chinois lorsque l’aide de Pékin a été débarquée chez eux – ce qui est faux – est avant tout destiné au public chinois pour qu’il soit fier de son gouvernement en se servant des étrangers comme caution. On a beaucoup moins entendu parler en Chine des deux tonnes d’aide fournies par l’Italie au début de l’épidémie ni des 700 000 masques offerts par le Vatican, avec qui Pékin n’entretient toujours pas de relations diplomatiques. Faire dire du bien de soi par le monde extérieur, cela rappelle les prémices du projet des Routes de la Soie lorsqu’on faisait venir en Chine des experts étrangers afin qu’ils puissent dire à quel point c’était une bonne idée.

Vous n’évoquez pas l’Italie par hasard…

Il se trouve en effet que l’Italie a été l’un des premiers pays européens, et le seul membre du G7,  à signer un accord avec la Chine dans le cadre du projet des « routes de la soie ». Et dans les médias chinois, on ne parle d’ailleurs que de l’aide fournie aux pays européens qui se sont engagés dans ce même chantier, comme la Serbie ou la Hongrie. Le président serbe Vucic, qui parle de Xi Jinping comme de son « frère » et le premier ministre hongrois Viktor Orban utilisent la crise du Covid-19 pour soutenir le système chinois. Mais aussi probablement pour en retirer des bénéfices financiers en misant sur le fait que la Chine finira peut-être par tirer les marrons du feu de cette crise mondiale.

N’est-ce pas finalement, de la part de la Chine, la preuve qu’elle a beaucoup appris dans le domaine du « soft power » et qu’elle s’en sert pleinement au moment le plus propice ?

Cela correspond à la double approche de Pékin. D’abord en utilisant les institutions internationales au sens large – les Nations Unies, l’OMS, la Banque mondiale… – à son avantage mais aussi en développant des réseaux parallèles grâce au chantier des nouvelles Routes de la Soie et le forum européen des 17+1. Mais la propagande du régime sur ce contrôle qu’elle exerce davantage aujourd’hui sur la scène mondiale et sur les commentaires parfois positifs de certains pays étrangers est avant tout destinée à son propre peuple, afin d’accroitre sa fierté nationaliste et de justifier la politique du Parti. A l’extérieur, c’est à double tranchant. Si j’en crois les tendances affichées par les enquêtes du Pew Research Center, on voit bien que l’image de la Chine s’est dégradée dans la plupart des grands pays occidentaux, sauf en Grèce.

La Chine a-t-elle renforcé l’opacité pour faire redémarrer au plus vite une économie qui pâtissait déjà d’une croissance amollie avant la crise ?

Je ne sais pas quel aurait été le taux de croissance prévu et annoncé pour 2020 par le premier ministre à l’occasion de la session parlementaire de printemps qui a été finalement reportée à cause de la pandémie. Mais là, très clairement, le premier trimestre est en récession. Comment va réagir le monde par rapport à cela lorsque la crise sera terminée ? Je ne suis pas certain qu’il sera si différent qu’avant. Les pays en voie de développement en Asie et en Afrique resteront assez positifs vis-à-vis de la Chine, tandis que la méfiance restera de mise en Occident, notamment aux Etats-Unis où il y a un consensus bipartisan sur le sujet.

Est-il si évident que les Etats-Unis ne profiteront pas de cette crise majeure et de la campagne présidentielle américaine pour réexaminer leur relation avec la Chine ?

La pandémie a été très mal gérée par l’administration Trump et cela pourrait lui coûter sa réélection. La popularité du président n’en a pas trop souffert mais elle reste infiniment moindre que celle de George W. Bush après les attentats du 11-Septembre. On voit bien que l’équipe au pouvoir aux Etats-Unis essaie de montrer du doigt la Chine pour la rendre responsable de ce qui lui arrive, que ce soit en parlant du « virus de Wuhan » ou en ripostant de façon musclée lorsque des officiels chinois prétendent, au contraire, que ce sont des soldats américains en Asie qui sont à l’origine de la contagion. Ce qui est dommageable, c’est que cette cacophonie bipartisane antichinoise, à la Maison Blanche comme au Congrès, obscurcit le présent et l’avenir. On voit bien aussi que certaines grandes multinationales américaines souhaitent quitter la Chine pour se redéployer vers d’autres pays, notamment dans l’industrie pharmaceutique. Ce processus prendra des mois ou des années, mais il est important d’en parler car cela aura des conséquences importantes.

Et pendant ce temps-là, la Chine n’abandonne pas sa posture stratégique offensive…

Exactement, que ce soit au niveau cyber avec les attaques informatiques ou avec la militarisation des îlots contestés en mer méridionale de Chine ou en harcelant Taïwan. Tout cela continue de se dérouler alors que les Etats-Unis sont en campagne présidentielle – même si elle est en pause à cause de l’épidémie –, c’est-à-dire dans une phase très égocentrique, très peu tournée vers les grandes affaires du monde. Cela s’accompagne, en Chine, d’une poursuite de son projet qui consiste à proposer un modèle alternatif à un certain nombre de pays en voie de développement afin de contester la nature et l’efficacité du leadership américain.

La Chine a-t-elle vraiment la volonté et les moyens de proposer une alternative politique au reste du monde ?

Disons que sa vision des choses est basée sur un régime autoritaire, un capitalisme d’Etat, une censure des libertés publiques et que certains pays proches de nous semblent très indulgents vis-à-vis de ce modèle, je pense en particulier à la Hongrie où Viktor Orban s’est vu confier les pleins pouvoirs par le Parlement. Cela ne veut pas dire que ces pays veulent calquer le modèle communiste chinois. Cependant, je constate que les régimes autoritaires gagnent du terrain face aux démocraties. Et la crise épidémique a renforcé cette tentation.

 

 

 

 

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