Ancien ambassadeur de France en Chine après avoir dirigé les postes diplomatiques de Tokyo, Londres et Berlin, Maurice Gourdault-Montagne a pu également suivre l’évolution du régime communiste depuis l’Elysée, où il était le sherpa du président Chirac, ou au Quai d’Orsay, dont il a été le secrétaire général entre 2017 et 2019. Pour lui, le « monde d’après » doit faire de l’Europe une puissance d’équilibre entre la Chine et les Etats-Unis. Illustration : Marina Mathonnat.

« Le monde d’après pour la Chine dépendra pour beaucoup de notre capacité, à nous Français et Européens, de travailler ensemble. La santé n’était pas dans les compétences de l’Union européenne mais on va devoir y réfléchir de plus près dans le cadre de la négociation de notre budget commun pluriannuel. Pour l’économie, il faudra avancer sur notre capacité à mutualiser nos difficultés économiques. Dans cette nouvelle phase, nous ne pourrons compter que sur nous parce que les Etats-Unis vont se retrouver en pleine campagne présidentielle et confrontés à très grave récession. Ils ne se battront que par eux-mêmes et pour eux-mêmes.

La Chine, elle, connaitra un « après ». Lorsque le centre du pouvoir a repris les choses en main par le confinement, il a pu après cette période très dure dérouler un narratif de victoire afin de montrer, par le biais de la propagande du Parti, que le pays sortait la tête haute de la crise. Mais la Chine a perdu un trimestre de production et elle reste bloquée dans ses exportations. Pourra-t-elle rester un moteur de la croissance mondiale ? Pourra-t-elle financer un plan de relance ? Après la crise financière de 2008, elle avait relancé son économie en mettant 500 milliards d’euros sur la table. Elle continue d’en payer le prix puisque son endettement représente encore 250% de son PNB.

Comment dès lors continuer à travailler avec les Chinois ? Nous avons besoin d’elle comme elle a besoin de nous. Nous serons désormais plus vigilants en rapatriant certaines industries chez nous, notamment dans le domaine de la pharmacie ou de l’équipement médical. Mais sur l’énergie nucléaire, le développement durable, l’économie de la vieillesse, la Chine aura encore besoin de nous. Nous ne modifierons donc pas les paramètres fixés par l’Union européenne selon lesquels nous considérons la Chine à la fois comme un « rival systémique », un concurrent économique mais aussi un partenaire. Notre prochain rendez-vous commun doit nous permettre de signer l’accord sur la protection de nos investissements réciproques. Aurons-nous les reins assez solides en restant unis face à la Chine ? Je l’espère.

Mais il faut néanmoins comprendre que la Chine a perdu une partie de sa capacité à influencer le cours du monde. Elle était déjà affaiblie avant la crise, elle le sera davantage après. C’est notre intérêt de continuer à accompagner le développement de la Chine à condition que ce soit dans un dialogue le plus équilibré possible. La globalisation est un fait, la question n’est pas de savoir si nous avons intérêt à dialoguer avec une Chine faible ou forte, mais à nous entendre entre Européens pour avoir la meilleure cohésion possible face à elle. Le vrai défi, encore une fois, est pour nous en Europe.

Quant à l’influence grandissante que la Chine aurait dans les grandes organisations internationales, du fait du montant de sa contribution financière, elle n’a pas empêché l’OMS de proclamer fin janvier l’urgence internationale de l’épidémie. Mais cette crise est certainement l’opportunité de remettre au goût du jour, comme le souhaite la France, un multilatéralisme plus fort avec un meilleur respect des règles et des méthodes collectives.

Ce qui pourrait changer également, c’est le projet chinois des « nouvelles routes de la soie ». Il faut bien se rendre compte que ce sont avant tout des routes ferroviaires. Ce sont des voies de pénétration et de liaison mais également des axes de contamination en cas de pandémie et qui n’épargnent pas les écosystèmes. Il se pourrait donc que la dimension sanitaire et environnementale retarde la mise en œuvre de ce chantier global, notamment dans des pays d’Asie où la Chine est aujourd’hui regardée d’un œil plus critique. En Afrique, je crois également que la Chine maintiendra sa présence, même si elle y consacrera moins de moyens, car il s’agit aussi pour elle de défendre ses relais de croissance et ses intérêts de grande puissance.

Mais, ne nous y trompons pas, ce qui va compter de plus en plus pour Pékin, c’est d’abord la consolidation de son pouvoir en Chine et la préservation de l’emploi pour tous, quitte à ce que les entreprises d’État servent d’amortisseurs sociaux et que les petites entreprises privées mettent la clé sous la porte. Je ne dis pas que la Chine mettra au second plan le maintien de sa stratégie d’hégémonie régionale mais sa priorité sera de se protéger elle-même et chez elle.

Dans ce contexte, nous aurions tort, en Europe et dans le monde occidental en général, de nous servir de la Chine comme d’un bouc-émissaire à nos incapacités à remonter la pente. Elle a commis des erreurs au départ mais a tenté de les réparer. Nous avons tous besoin les uns des autres et si les Etats-Unis s’enferment de façon bipartisane dans cette attitude qui consiste à désigner la Chine comme responsable et coupable de tous les maux, ce doit être au contraire, pour nous Européens, l’opportunité de reprendre une relation avec elle qui puisse rééquilibrer le monde et sa croissance. »

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