Hubert Vedrine

Hubert Védrine. ÉRIC FEFERBERG/AFP


Hubert Védrine appartient au cénacle de personnalités politiques capables de manier avec talent le verbe géostratégique. L’ancien secrétaire général de l’Élysée sous Mitterrand et ministre des Affaires étrangères du gouvernement Jospin revendique ses passions pour Balzac et Proust.
En politique, François Mitterrand le fascina, tout comme son père.

Hubert Védrine n’est pas homme à se livrer. Il y a chez lui trop de pudeur et ce sentiment qu’on ne parle pas de soi. Ces réserves vaincues, l’ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement Jospin se reconnaît des influences multiples qui s’incarnent à travers quelques figures de sa jeunesse. Son père bien sûr, Jean Védrine, qui fut l’ami puis le collaborateur de François Mitterrand dans les années d’après-guerre. L’ancien commissaire national aux prisonniers de guerre, Maurice Pinot, serviteur de Vichy en 1940 avant de faire basculer son organisation dans la Résistance trois ans plus tard, entraînant Mitterrand dans l’aventure. Si la figure du futur Président socialiste émerge à l’évidence dans ce portrait de groupe, c’est d’abord reliée à ces deux hommes que furent son père et Maurice Pinot qui, dans les années 1970, prit sous son aile le jeune étudiant de Sciences-Po encore hésitant entre l’Éna et le journalisme au Monde… Son panthéon personnel Par penchant naturel et familial, Hubert Védrine aurait incliné vers ce qu’on appelle « la deuxième gauche ». Il se reconnaissait dans Mendès (à travers l’amitié de son père pour Jean Lacouture, dont il dévora chaque biographie) ou dans la lecture de Témoignage Chrétien de Georges Montaron. Il était saisi par les écrits de Malraux et revendique ses passions pour Balzac et Proust. « Si rien ne m’a jamais tout à fait surpris, je le dois à cet héritage littéraire », dit-il avec esprit. Il ajoute à son panthéon personnel le juriste Louis Fougère, auteur notamment d’une Constitution de l’Afghanistan. D’abord donc, la figure de Jean Védrine. Ancien prisonnier de guerre, il fera trois ans de stalag en Pologne avant d’être rapatrié en France, gravement malade. C’est au sein du commissariat au reclassement des prisonniers qu’il rencontrera Mitterrand, dont il rejoindra le cabinet entre 1947 et 1952. Manifestant peu de goût pour la vie politique façon IVe République, Védrine père s’engagera avec Maurice Pinot dans ce qu’on appellerait aujourd’hui un « micro think tank », baptisé Centre d’études et de documentation : « Leur but était de travailler sur des causes d’intérêt général », explique son fils. Ils jettent leur dévolu sur un sujet sensible : la décolonisation. « Mon père est parti au Maroc où il n’était jamais allé. À son retour, il a dit à Pinot : “Il faut l’indépendance”. » Ils tisseront des liens étroits avec les nationalistes marocains, les feront connaître aux responsables politiques français pour leur montrer qu’ils ne sont en rien des communistes enragés. Une fidélité unira Jean Védrine et le souverain du Maroc. « Deux hommes ont permis l’indépendance du Maroc, dira Mohammed V. François Mauriac publiquement et Jean Védrine secrètement. » Enfant, Hubert Védrine fera des voyages mémorables au Maroc, se retrouvant à 9 ans à la table de l’émir. Il nouera ensuite des liens qui lui seront précieux lorsqu’il agira au coeur du pouvoir, à l’Élysée puis au Quai d’Orsay. « Par cette expérience, confie aujourd’hui le spécialiste des relations internationales, je n’ai plus jamais envisagé un sujet sous l’angle uniquement francooccidental. J’ai été préparé à l’idée qu’un autre regard sur les autres était toujours possible. » Le groupe de Bois-Colombes Sa vision de l’Histoire, de la guerre à la décolonisation, Jean Védrine la fit partager plus tard à son jeune fils, dont le prénom Hubert souligne son respect pour Hubert Lyautey, visionnaire d’un Maroc destiné à s’émanciper. « Nous vivions à Bois- Colombes, raconte l’ancien secrétaire général de l’Élysée. Mon père recevait mes amis. Avec son immense génie pédagogique, il nous parlait d’égal à égal. Nous formions le “groupe de Bois- Colombes”. » Autour du chef de tribu se presseront des personnalités en devenir comme Philippe Camus (il deviendra président d’EADS), Patrick Rabain (il dirigera L’Oréal), ou encore la future Marie-Claude Char, alors assistante de Jean Védrine. « Mon père était d’origine modeste. Par son parcours, il m’a donné le sentiment que la question sociale ne se posait pas, que la société était fluide : si on voulait, on pouvait. Il nous insufflait sa conviction qu’on était enfermé dans rien, que tout était possible. » La rencontre avec Mitterrand apparaît dès lors comme une solution de continuité avec l’enseignement de Jean Védrine. Les deux hommes nourrissent l’un pour l’autre une grande amitié née de la captivité, et confortée au sein du commissariat aux prisonniers qui rassemblera plus de deux millions de personnes : le premier socle politique du futur candidat socialiste. Pendant la guerre, les petits mots de Jean Védrine à Mitterrand se terminent invariablement par « que Dieu te garde ». Si l’affection les unit, c’est Hubert qui rétablira le lien politique que son père n’a pas voulu cultiver avec Mitterrand. Une clé de compréhension Jean Védrine lui a pourtant donné une clé de compréhension du personnage : c’est autour de lui, est-il convaincu, que s’organisera la vie politique après de Gaulle. Jeune énarque, Hubert prend l’initiative de solliciter un entretien au fondateur du PS. Nous sommes en 1973. « Il y avait quelque chose en lui de diabolique. Pas par ses ombres, mais par sa personnalité dévorante. » Celui qui préside aujourd’hui l’Institut François- Mitterrand est alors fasciné par l’homme qui sait tout de sa famille et l’introduit dans les groupes d’experts créés par l’homme à la rose en vue de conquérir le pouvoir. L’année suivante, Maurice Pinot lui donne une autre clé sur Mitterrand : « Un jour il sera élu, lui dit-il. Il sera le maître de l’Union de la gauche mais celle-ci ne sera pas détournée de son but stratégique car les communistes partiront. Il faut en passer par là sinon rien ne pourra débloquer le pays. » Cette vision de Mitterrand sera un viatique essentiel dans sa compréhension du futur Président. De lui, Hubert Védrine conserve deux traits essentiels : « D’abord l’intensité. Il faisait de chaque instant un moment qui nous projetait au-dessus de nous-mêmes. Rien n’était anodin. Même un café pris avec lui semblait s’inscrire dans un vaste mouvement historique ! » L’autre legs marquant, c’est « cette liberté sauvage, presque libertaire, de Mitterrand, qui pouvait aller jusqu’à braver l’opinion ». Une façon de confirmer l’enseignement de Jean Védrine et que son fils Hubert résume ainsi : savoir qu’on n’est jamais enfermé. Attelé à la rédaction d’un rapport sur l’Otan et la défense européenne à la demande de François Hollande, l’homme a appris à préserver sa précieuse liberté.

Éric Fottorino
Article paru dans le numéro 451
du mercredi 3 octobre 2012

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