Manoelle Lepoutre

Manoelle Lepoutre, directrice du développement durable et de l’environnement chez Total. PHOTO : ABDOU DIOURI


Comment préparer l’avènement d’un monde durablement doté des énergies nécessaires à son développement ? Comment faire face aux enjeux de la croissance démographique et économique tout en réduisant les émissions globales de gaz à effet de serre ? Par une utilisation efficace et raisonnée de l’énergie en premier lieu. Mais il importe aussi, en parallèle, de définir ce que doit être ce mix énergétique à la française. Explications de Manoelle Lepoutre
Comment concevez-vous la transition énergétique chez Total ?
Nous avons une vision globale et internationale de la transition énergétique. Le mix énergétique ne peut donc pas être perçu du strict point de vue français. Ce mix diffère selon les régions et les pays en fonction des ressources disponibles sur leur territoire, des besoins à couvrir, du contexte économique, social, environnemental… Ainsi, au Brésil, l’hydroélectricité représente 15 % du mix énergétique et plus des deux tiers de la production électrique. En Chine, le charbon couvre plus des deux tiers du mix et près de 90 % de la génération électrique. Le mix énergétique peut également résulter d’un choix politique. En France, le nucléaire est à l’origine de 80 % de l’électricité produite et de 40 % de l’énergie consommée aujourd’hui. En termes de production énergétique, plus de 80 % de l’énergie primaire est de l’énergie fossile produite à partir du charbon, du gaz et du pétrole. Nos scenarii ne sont pas très éloignés de ceux de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui considère qu’en 2030 cette part devrait diminuer pour passer à 76 %. Les changements ne peuvent donc pas se faire de façon brutale. La demande en énergie mondiale va augmenter chaque année de 1 % à 1,5 %. C’est beaucoup moins que la part du développement économique mondial. Dans le même temps on constate un développement de l’efficacité énergétique, c’est-à-dire la capacité à mieux utiliser l’énergie tout en ayant les mêmes capacités de confort, voire plus.
Dans ce mix énergétique, est-ce que vous tenez compte des difficultés de production mondiale et des conséquences des gaz à effet de serre ?
La demande mondiale en énergie, comme je vous le disais, va continuer d’augmenter dans les décennies à venir. Tous les scenarii de prospective à l’horizon 2020-2030 concordent sur ce point. Comment satisfaire cette demande en intégrant systématiquement dans nos choix collectifs l’impératif de lutte contre le changement climatique ? Pour Total, il n’existe pas de réponse unique à cette question devenue centrale. La première urgence est de progresser en termes d’efficacité énergétique, de consommer moins, partout où c’est possible.
Et pour le mix énergétique français ?
Il faut considérer que la France a une situation particulière avec une présence très forte du nucléaire. Il faudra réfléchir aux substituts à venir grâce aux énergies nouvelles. Mais ce sont des énergies qui demeurent chères. Il faut toutefois investir dans ces énergies car elles seront complémentaires. Mais la question est surtout celle du coût de ce mix énergétique. Il faut tout faire pour baisser les coûts. Quant au gaz de schiste, nous sommes sidérés de constater que l’on s’empêche de savoir si nous disposons de ressources ou non. La France ne sait donc pas si elle peut faire diminuer le coût de son gaz. Mais nous respectons les choix politiques. Dans le choix d’un mix énergétique, il est important de réfléchir aux différentes solutions en imaginant les étapes pour y arriver et dans un cadre européen. Pour nous, le débat doit se faire sous plusieurs angles : économique, environnemental et sociétal, en tenant compte du jeu de contraintes internationales. Or, il manque aujourd’hui une réflexion sérieuse et un travail global. Les coûts d’accès, la manière d’arriver à telle ou telle solution, le coût social lié à la transformation d’une activité ne sont pas étudiés. Il faut mesurer les impacts de ces choix et les décider en tenant compte aussi des avis des industriels. Ce qui n’a pas été fait, y compris au moment de la conférence environnementale. Nous n’y avons même pas été invités !
Comment voyez-vous le paysage énergétique de demain ?
Le pétrole et le gaz vont demeurer pour longtemps au coeur de nos activités. Mais notre engagement dans les énergies renouvelables et autres énergies complémentaires a débuté depuis plus de vingt ans. Aujourd’hui, nous avons pour ambition de contribuer plus fortement encore à l’avènement d’une offre énergétique plus innovante, plus diversifiée et plus durable, de proposer une pépinière de nouvelles solutions, d’accélérer leur arrivée à maturité.
Quelles sont, à partir de là, vos priorités ?
Nous avons choisi d’investir en priorité dans deux filières d’avenir où nous pouvons jouer un rôle significatif, où nos compétences peuvent faire la différence, au service de tous : le solaire et la valorisation de la biomasse. Dans le solaire, nous prenons appui sur une expertise reconnue dans la filière photovoltaïque pour apporter à ce secteur en pleine effervescence nos capacités d’innovation. Les rendements sont encore faibles et le solaire, énergie très abondante sur certaines zones géographiques, prendra une part plus importante dans le futur. Notre position de troisième acteur mondial nous donne aujourd’hui une véritable légitimité. Nous travaillons activement au développement des bioénergies, en investissant dans des filières qui valoriseront de la biomasse de deuxième génération, pour compléter l’offre biocarburants mais aussi l’offre biomatériaux. Ces choix, clairement affirmés, sont guidés par trois grands critères : lutte contre le changement climatique, rentabilité intrinsèque des activités concernées, proximité avec nos savoir-faire. L’industrie nucléaire présente également un fort potentiel de croissance, mais l’accident de Fukushima a un fort impact sur son acceptabilité. En parallèle, nous continuons d’explorer d’autres voies encore moins matures sur de nouveaux domaines du paysage énergétique. Parmi ceux-ci : la filière hydrogène-pile à combustible et ses différentes applications, le méthanol, exploitable sous de multiples formes, et le diméthyléther (DME), molécule propre et polyvalente qui peut servir de carburant, de combustible, de charge pétrochimique ou alimenter des centrales électriques. Nous exerçons aussi une veille active, sur les possibilités qu’ouvrent des start-up innovantes, en les accompagnant dans leur développement (le stockage de l’énergie, l’efficacité énergétique, l’écomobilité, les bioénergies, etc.). Le Groupe s’associe à des start-up innovantes centrées sur des concepts technologiques ou des business nouveaux mais susceptibles de se concrétiser à plus large échelle, dans le paysage énergétique.

Joël Genard
Article paru dans le numéro 456
du mercredi 21 NOVEMBRE 2012

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