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JACQUES LOÏC/AFP


Lorsque les ressources naturelles et financières se raréfient, les collectivités territoriales réfléchissent à de nouveaux modèles de développement. On parle ainsi d’« écosystème industriel », d’« économie circulaire » ou de « circuits courts ». Un changement de perspective qui s’inclut dans la transition écologique et la production à coûts maîtrisés.
À l’heure où l’environnement technologique prend le pas sur l’environnement tout court, certains osent désormais parler d’« écologie industrielle ». Il s’agit en premier lieu de constater le changement de paradigme. Si l’environnement au sens strict reste à protéger, les collectivités territoriales et les entreprises sont de plus en plus nombreuses à considérer que notre société technologique, qui suscite bien des inquiétudes quant à l’épuisement des ressources naturelles, de la pollution, et des coûts générés par ce modèle de production, porte en elle-même ses propres solutions. De même que la nature crée à la fois le poison et l’antidote, la société technologique doit inventer son propre circuit intégré de production. Un circuit qui valorise les sous-produits des activités humaines, mutualise les transports et suscite un développement local créateur d’emplois pérennes. Forcément un circuit court. Au plan international, le mouvement des « territoires en transition » ou « résilients », lancé en Grande-Bretagne en 2006, favorise les échanges d’expériences pour construire un avenir moins vulnérable aux crises écologiques, énergétiques et économiques (1).
La prise de conscience a été lente mais elle est venue du terrain, et son succès croissant indique qu’elle a pris racine. Depuis quatre ans, AgroParisTech (2), Institut de recherche des sciences et industries du vivant et de l’environnement, organise une formation sur les circuits courts et, plus largement, sur le développement local. Car l’objectif est de concevoir une économie à la fois ancrée dans le territoire et économe en énergie et en empreinte écologique.
À travers les déchets inhérents à leur mode de production, mais aussi leurs modes de transport (fleuve, route, rail), les entreprises sécrètent en effet ce qui s’apparente à un « écosystème industriel ». Un environnement composé d’infrastructures de transports, de technologies et de sous-produits, qui peut lui-même être utilisé comme une ressource renouvelable à l’infini. C’est le cas par exemple de « la synergie des sables », proposée par l’association Orée (3), qui permet au sable non épandable issu de betteravières d’être utilisé par une entreprise de travaux publics. Chaque entreprise économise ainsi un retraitement (pour les betteravières) ou l’extraction de sable d’une carrière pour l’entreprise de travaux publics. Un modèle souvent reproductible.
Raccourcir les circuits, c’est, pour les territoires et pour les entreprises, gagner sur tous les tableaux. Préserver les ressources naturelles encore disponibles localement, par exemple des carrières, valoriser ce qui n’est plus un « déchet » mais un « sous-produit », produire moins cher et mieux, réduire l’impact sur l’environnement. Et minorer le risque de délocalisation en tissant des liens de production entre entreprises voisines, dans des secteurs différents. Car le circuit court est avant tout alimenté par des ressources non délocalisables puisque générées sur le territoire. Même si, dans le circuit court – qui limite drastiquement le nombre d’intermédiaires –, la réduction de la distance n’est qu’un critère parmi d’autres. Une perspective sécurisante depuis que la succession des crises (immobilière, financière, économique), commencée en 2008, a révélé la fragilité d’un système totalement dépendant de multiples facteurs : énergie, transports, entreprises sans lien avec le territoire… D’où le succès des maraîchages de proximité, la mise en place de filières (pour le bois, le chanvre, la pierre…), et le recours aux entrepreneurs du cru, dans le respect, bien sûr, de la réglementation communautaire à travers un cahier des charges bien rédigé.
Le développement local passe, dans certains cas, par le soutien à des filières traditionnelles stimulées par l’innovation. C’est le cas du développement des éco-industries et de la filière chanvre pour l’habitat en Poitou-Charentes, impulsé par le Conseil régional. En misant sur l’exemplarité dans les domaines de l’écologie et de l’innovation, le territoire a attiré des projets industriels : véhicules électriques, bâtiments industrialisés, nouveaux matériaux pour le bâtiment, techniques de chauffage… Sans oublier l’accompagnement financier : une banque publique d’investissement des PME a été créée, qui centralise tous les acteurs privés et publics du financement.
Ce changement de focale, pour passer aux synergies de proximité, est le plus souvent permis par une analyse extérieure. L’association Orée anime ainsi des groupes de travail à la demande des collectivités territoriales, car elle connaît tous les acteurs d’un territoire en ce qui concerne l’écologie industrielle. La mise en place d’une organisation en réseau ouvre de nouvelles perspectives (mutualisation des services ou des transports, achats groupés), qui peuvent déboucher sur des créations d’emplois valorisant les ressources locales. Une vision systémique sur laquelle travaille également l’Arene (Agence régionale de l’environnement et des nouvelles énergies) en collaboration avec les collectivités locales. Comme la ville de Fontainebleau et sa communauté de communes qui ont pour objectif l’écologie et la mise en place d’une certaine indépendance énergétique et alimentaire pour le territoire : écoquartiers, maraîchages locaux, réduction de la circulation automobile (covoiturage, autopartage). En matière d’économie de proximité, la formation et la recherche jouent un rôle dans la création de filières qui seront étayées par le savoir-faire et l’innovation. Les entreprises locales voient ainsi satisfaits (voire anticipés) leurs besoins en salariés qualifiés, et n’hésitent pas à prendre les étudiants en stage ou pour des formations en alternance. Tel est le résultat de la création de formations post-bac soutenues par le conseil général de Vendée, dans des spécialités telles que BTS de design ou BTS de commerce, qui attirent les étudiants bien au-delà de la région. L’association 4D (Dossiers et débats pour le développement durable (4)) appuie les collectivités territoriales dans cette démarche selon trois axes : développer des économies de services (location plutôt qu’achat) ; relocaliser des activités ; développer l’écoconception avec la création de filières associées à une politique d’achat des collectivités qui donne la priorité aux entreprises locales. Le but est d’accompagner la transition écologique des territoires à travers la territorialisation de l’économie, un néologisme qui n’a sans doute pas fini de revenir dans les préconisations économiques.
1. Voir www.villesentransition.net Il y a 250 « territoires en transition » à travers l’Europe
2. www.agroparistech.fr
3. www.oree.org
4. www.association4d.org

Sonja Rivière
Article paru dans le numéro 456
du mercredi 21 novembre 2012

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